Sarah Schulman : « La gentrification est une domination blanche » (La gentrification des esprits)

Sarah Schulman © Jean-Philippe Cazier

La gentrification des esprits est le deuxième livre de Sarah Schulman à être traduit en quelques mois en français. Dans cet essai, elle analyse les rapports entre la gentrification urbaine et l’homogénéisation des pensées, des cultures, du tissu social. Rencontre et entretien avec la romancière, essayiste et dramaturge américaine.

Le livre, loin d’être un essai académique linéaire, se présente comme un collage produisant des raccords et télescopage inattendus et stimulants qui font se croiser l’histoire du Sida et les politiques culturelles, le New York pluriethnique et populaire d’avant la gentrification et l’évocation de certaines figures de l’avant-garde littéraire, Act Up et l’urbanisme. Dans ce livre, le point de vue de Sarah Schulman est toujours militant, pensant le passé, joignant des dimensions diverses de la réalité politique ou littéraire, en vue d’une critique de l’homogénéisation actuelle de nos vies et de notre créativité.

Ton livre traite d’une situation précise qui est la gentrification prise d’abord au sens courant, comme phénomène urbain de remplacement et d’homogénéisation. Mais ton livre, comme le titre l’indique, porte aussi sur ce que tu appelles la gentrification des esprits. Tes analyses montrent que les deux phénomènes sont liés : la gentrification des esprits découle en grande partie de la gentrification des villes. La gentrification des esprits est surtout un livre militant dans le sens où il expose les rapports de force, les rapports de domination dans lesquels il trouve sa raison d’être – et  bien sûr, par rapport à ces rapports de domination, tu prends une position claire. Dans ce livre, la gentrification est comprise comme un rapport de domination, un rapport politique, pas uniquement comme un fait urbain. Tu n’y proposes pas seulement des analyses ayant pour objet l’urbanisme mais il s’agit d’un texte qui fait apparaître des rapports de domination et qui les dénonce de manière originale. Est-ce que le militantisme qui est présent dans ce livre est révélateur de la façon dont tu conçois ton travail d’écrivaine et de théoricienne ? Est-ce que, pour toi, écrire est toujours une façon d’être militante ?

Je n’ai pas une théorie de moi-même. Je travaille plutôt instinctivement, presque de manière neurologique. Je n’ai pas un grand plan, un plan général que j’appliquerais. Ce livre a été publié aux États-Unis il y a environ six ans, et il éclairait un peu la situation de l’époque. Aujourd’hui, je me rends compte que la gentrification dans les villes est aussi liée au refus des blancs de recevoir des réfugiés. La gentrification, c’est une domination blanche. Les quartiers mixtes deviennent, de manière homogène, des quartiers blancs. Nos pays aussi veulent devenir, de manière homogène, des pays blancs. Ce que je n’ai pas vu à l’époque, c’est le lien entre la gentrification, le nationalisme, les mouvements d’extrême-droite. Ce livre a été écrit avant Trump.

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C’est avec l’élection de Trump et avec sa politique que tu as pris conscience de ce lien ?

Je prends le cas des jeunes blancs qui ont, par exemple, un peu d’argent grâce à leurs parents et qui s’installent dans un quartier qui est encore mixte mais qui est en train d’être gentrifié. Ils s’installent dans un immeuble où vivent encore des immigrés, ou des personnes non blanches. Ils ne vont jamais aller frapper à la porte de ces voisins-ci, ils ne vont pas aller les saluer, se présenter, les inviter. Ils ne vont pas participer aux associations de quartier. Ils ne vont pas aller faire leurs courses dans les petits magasins de quartier tenus par des non blancs. Ils imposent au quartier un mode de vie blanc, bourgeois. Le pire est qu’ils ne comprennent même pas qu’ils font dans leur vie quotidienne des choix qui ont pour effet de tout « blanchir ». Les jeunes qui, avant, venaient s’installer à New York ou à Paris, voulaient devenir parisiens ou new-yorkais. Maintenant, non : ils imposent leurs perspectives, leurs points de vue. Dans beaucoup de cas, c’est comme ça que ça se passe. Ce que j’analyse ne se réduit pas à la globalisation produite, par exemple, par le fait que tout le monde, partout, regarde les mêmes émissions de télévision. Ici, il s’agit d’autre chose. Il s’agit, par exemple, du fait qu’à cause de la gentrification on exclut, littéralement, certaines populations de l’espace urbain, on les met dehors. Maintenant, nos voisins ne sont plus différents.

Tu fais donc le lien, aujourd’hui, entre la gentrification et un point de vue raciste, une politique raciste ?

Oui. Mais ce que je décris dans le livre correspond d’abord à la première vague de la gentrification, lorsque tel quartier mixte commençait d’être investi par des jeunes professionnels qui ouvraient de nouveaux restaus, de nouveaux cafés, etc. La deuxième vague correspond à l’augmentation importante des loyers. Les petits commerces ne peuvent pas payer ces nouveaux loyers, donc ils sont remplacés par des chaînes de restaurants, de cafés, de commerces. Ces nouveaux commerces offrent les mêmes produits partout, dans tous les quartiers. La troisième vague de la gentrification, c’est la transformation des quartiers en quartiers seulement pour les riches. Les prix sont devenus vertigineux. Les gens prennent leur argent et le placent dans des appartements comme s’ils le plaçaient dans une banque. C’est une nouvelle conception de la ville, une ville qui n’est pas habitable. Il n’y a plus d’hôpitaux qui fonctionnent, plus de transports publics efficaces. Il n’y a plus de secteur public, uniquement un secteur privé. Les villes ne sont plus pour les personnes, pour tous…

Aux Etats-Unis, ce que tu décris là se constate surtout à New York ou bien est-ce plus général ?

La gentrification se fait toujours à l’échelle d’une ville plus que par quartiers. Certaines villes sont complètement gentrifiées : San Francisco, New York, la Nouvelle-Orléans. D’autres villes, on les laisse complètement tomber. A travers le monde, les très grandes villes que tout le monde adore sont gentrifiées ou en voie de gentrification.

C’est ce que l’on voit à Paris. Dans mon quartier du XVIIIe arrondissement, l’épicier arabe du coin s’est transformé du jour au lendemain en épicerie bio. Tatie a fermé et a ouvert La Brasserie Barbès où les gens du quartier ne mettent pas les pieds…

Dans ton livre, comme je le disais, le terme gentrification a un double sens : gentrification urbaine et gentrification des esprits. Dans les deux cas, il s’agit d’un processus d’homogénéisation et de simplification, par lequel on réduit le pluriel et le complexe au simple. Ce que tu montres, c’est que les deux phénomènes sont liés. Comment as-tu été amenée à penser ce lien ?

Il me semble que le lien est évident. Les villes ont produit les nouvelles idées politiques et les nouvelles idées artistiques. Le mouvement de libération des femmes, le mouvement de libération des gays, le Black Power – ce sont des mouvements qui sont nés dans les villes. Dans les villes, il y avait beaucoup de différences, et quand tu vis au milieu de différences, tu apprends quelque chose de toi-même, tu prends conscience de choses qui te concernent. Les villes permettaient des dynamiques qui produisaient de nouvelles idées. Dans une ville homogène, homogénéisée, cette dynamique est perdue. Dans les villes gentrifiées, n’existent plus que la répétition de choses déjà connues. Il y a deux jours, je suis allée à l’Existrans, ici, à Paris : l’esthétique était quasiment la même que celle que l’on peut voir à New York. Même dans les sous-cultures, il y a une homogénéisation.

Sarah Schulman © Jean-Philippe Cazier

Dans ce livre, tu analyses la gentrification en tant que rapport de domination. Dans tout rapport de domination, les intérêts des dominants s’imposent au détriment des intérêts des dominés. Dans la situation que tu évoques, quels sont les intérêts qui s’imposent et de qui sont-ils les intérêts ? Tu as déjà en partie répondu à cette question, tout à l’heure, lorsque tu as défini la gentrification comme domination blanche…

On peut considérer, par exemple, le rapport des gentrifieurs avec la police. Ils s’identifient à la police et veulent plus de police. Quand il y a un conflit avec un voisin, ils appellent la police. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, c’est presque chaque jour que l’on entend l’histoire d’un blanc qui a appelé la police parce qu’une personne noire veut entrer dans l’immeuble où pourtant elle habite, où elle vient rendre visite à quelqu’un, ou simplement parce qu’elle se balade dans la rue. De la part des gentrifieurs, il y a une identification avec l’Etat. Ça, c’est un phénomène nouveau. Souvent, les villes étaient des sites de résistance contre l’Etat, mais maintenant, non. Aujourd’hui, dans les villes gentrifiées, ce sont les blancs bourgeois qui dominent et les autres sont jetés hors de la ville. Je peux également évoquer un autre exemple, le fait qu’il est devenu très à la mode d’avoir un loft. Les lofts, à New York mais aussi ici, à Paris, se vendent ou se louent à des sommes astronomiques. Le problème est que ce qui est maintenant un loft était auparavant un espace de vie pour quatre familles. On transforme quatre appartements en un loft et on remplace quatre familles par deux personnes. C’est quelque chose qui est complètement antisocial, mauvais pour la ville et la vie dans la ville. Le paradoxe est que l’on présente cette pratique comme une pratique positive, bonne pour la ville. On va valoriser la nouvelle qualité de vie, la nouvelle esthétique des habitations, etc. Mais ce qui est occulté par ce discours, c’est que dans l’opération des gens perdent leur logement, qu’ils ne peuvent plus se loger et qu’ils doivent partir. Dans le langage, cette réalité a disparu, elle est effacée par un discours qui présente au contraire la réalité sous un jour positif.

On définit comme meilleure une réalité qui sert l’intérêt de certains mais dessert complètement l’intérêt d’autres. Le langage évacue ceux-ci, nie ce qui leur arrive.

Exactement. Le problème se pose aussi pour les gens sans domicile. J’ai lu dans le New York Times qu’une quantité très importante d’élèves et étudiants inscrits dans les établissements public sont sans domicile. Les gentrifieurs ne veulent pas voir les gens sans domicile, ils ne veulent pas voir que les gens sans domicile sont le résultat de la gentrification à laquelle ils participent. Ils refusent d’être mal à l’aise à cause de ça. En fait, ils ont peur des pauvres.

Ça me rappelle ce que l’on peut constater à Paris : des logements très chers, beaucoup de logements vides, et en même temps une grande difficulté pour trouver un appartement décent, beaucoup de gens qui vivent dans la rue ou dans des conditions très précaires. La mairie de Paris communique sur la qualité de vie à Paris, sur l’idée qu’il s’agit d’une ville accueillante, et par exemple gayfriendly, alors que la politique immobilière est catastrophique et que beaucoup de gays et de gens en général ne peuvent pas rester à Paris ou y venir, ou bien y vivent mais dans des conditions très précaires.

Mais ça, c’est aussi une volonté politique de l’État, parce que l’État peut changer cette situation très facilement. L’État peut construire davantage de logements et les louer avec des loyers plus bas, il peut taxer davantage ceux qui utilisent l’immobilier comme un moyen de spéculation…

Aux États-Unis, je ne sais pas, mais en France, l’État pourrait réquisitionner des appartements vides plutôt que de laisser les gens crever dans la rue…

Ton livre est sorti aux États-Unis en 2012, et dans celui-ci tu écris à plusieurs reprises que tu penses que la gentrification ne va pas durer. Est-ce que depuis 2012 les choses ont changé et sont devenues plus positives ?

Non, pas du tout. J’ai vraiment eu tort de penser cela.

C’est devenu pire ?

Tu parles avec une américaine qui vit sous la présidence de Trump : bien sûr que c’est devenu pire ! C’est un désastre total. On ne sait pas ce qui va arriver. Les gens ont peur. Et il n’y a personne pour nous sauver (rires) ! Les gens de gauche pensent que le FBI pourrait nous sauver, tu te rends compte ?

Sarah Schulman © Jean-Philippe Cazier

Un autre aspect de ton livre concerne le Sida, le rapport entre le Sida et la gentrification, le rapport entre le Sida et l’histoire. Tu analyses le rapport entre l’épidémie et la gentrification urbaine. Mais tu fais aussi le constat que l’histoire du Sida a été gentrifiée, simplifiée, et donc, en un sens, effacée. La version actuelle de l’histoire du Sida est assez arrangeante pour certains. Les responsabilités ont été oubliées, les coupables ne sont pas nommés. Quelles sont aujourd’hui les conséquences de cette gentrification de l’histoire du Sida ?

J’ai commencé à écrire un livre sur l’histoire d’Act Up. Le problème aujourd’hui est que la mémoire officielle d’Act Up n’est dite que par des hommes blancs. Le livre que j’écris, au contraire, commence par évoquer les portoricains et portoricaines qui étaient à Act Up. Je me souviens de ces gens qui se sont organisés en comités, qui ont fondé Act Up Porto Rico. Ce sont des réalités qui n’ont pas été retenues par l’histoire officielle. L’histoire d’Act Up est une histoire « blanchie ». Une autre idée que l’on rencontre, et qui est très américaine, est celle de l’individu héroïque. Or, aux Etats-Unis, il faut des coalitions pour changer les choses. Les images relatives à l’histoire du Sida qui sont valorisées, celles qui gagnent des prix dans l’industrie du cinéma, montrent tel individu héroïque qui va aider les autres, ou tel autre qui est seul et qui lutte tout seul, etc. Ce sont des images très problématiques si l’on essaie de penser l’histoire d’Act Up et celle du Sida.

Tu as vu le film 120 battements par minute ?

Non. Toi, tu l’as vu ?

Oui.

Tu en penses quoi ? Il t’a plu ?

C’est un film qui traite d’Act Up mais en produisant simplement une représentation d’Act Up. Le mouvement d’Act Up est enfermé dans un passé, arrêté dans un passé, et le film ne fait pas du tout ce que fait Act Up, à savoir agir au présent, sur le présent. C’est un film de représentation, pas un film qui agit. Rien n’est dit du Sida aujourd’hui, des discriminations liées au Sida ou aux sexualités minoritaires aujourd’hui. Rien n’est dit des sans-papiers. Il me semble que c’est tout de même problématique de faire un film qui concerne Act Up en évacuant du film ce qui définit Act Up, à savoir l’action politique au présent et sur le présent. Le deuxième point concerne le fait qu’il s’agit d’un film composé de clichés, ce qui colle bien avec la logique de la représentation qui est celle de ce film : les acteurs et actrices qui représentent des gens d’Act Up sont très énervés, balancent du sang dans un labo, etc. Ils et elles sont exactement conformes aux clichés que l’on connait depuis trente ans, que l’on a déjà vu mille fois au sujet d’Act Up. Le film est bourré de clichés. Il y a même un PD qui meurt car le cinéma mainstream d’aujourd’hui aime bien les PD, à condition qu’ils souffrent ou qu’ils meurent. C’est une espèce de Call me by your name avec un alibi historique et politique mais finalement aussi nul.

J’ai lu une critique de Stéphane Gérard qui disait que ce film a évacué l’homophobie, comme si ça n’existait pas, que ce n’était pas à prendre en compte pour parler d’Act Up et de l’épidémie du Sida.

L’homophobie est présente dans le film mais de manière annexe, comme un détail. Elle n’y est pas abordée directement comme un rapport structurel de domination et une des causes de l’épidémie.

Ça n’aide pas les gens aujourd’hui à s’organiser. Le livre que j’écris sur Act Up est une analyse des stratégies, pour voir comment c’était organisé et pourquoi ça fonctionnait.

Le rapport que tu as avec le passé d’Act Up est un rapport en vue du présent. Ce qui rejoint ce que tu développes dans La gentrification des esprits, à savoir que la gentrification de l’histoire des mouvements LGBT, de l’histoire du Sida, bloque beaucoup de possibilités du militantisme aujourd’hui.

Une des choses que l’on peut retenir d’Act Up, c’est qu’il n’y avait pas de consensus. A Act Up, il n’y avait pas de consensus. Si tu voulais faire quelque chose et que je ne voulais pas le faire, je ne le faisais pas, je ne participais pas, mais je ne faisais pas en sorte de t’empêcher de faire ce que tu voulais faire. Ça me semble très important. Il faut que les mouvements laissent exister cette hétérogénéité, qu’ils laissent s’exprimer des gens différents, qu’ils laissent se développer des tactiques différentes. Vouloir imposer par la force une position commune ne marche jamais. Aux Etats-Unis, il y a des mouvements de résistance, des mouvements de celles et ceux qui sont opprimé.e.s par Trump, ce qui fait de plus en plus de monde. Chaque groupe de la population, chaque mouvement a des stratégies différentes, un vocabulaire différent. Il me semble qu’il faut laisser ces choses se faire. Au lieu de ça, on assiste à des microcritiques permanentes sur tel mot, telle manif. Si tu n’aimes pas telle chose chez les autres, telle manif, organise plutôt ta propre manif avec un mot d’ordre de ton choix.

Dans ton livre, tu montres comment la gentrification de l’histoire du Sida s’accompagne d’une gentrification des mémoires LGBT mais aussi des mouvements actuels. Tu écris que ces mouvements se sont fondus dans un moule très hétéro, qu’ils sont devenus hétérocompatibles…

Le drame du Sida a conduit à une assimilation qui me fait penser à l’assimilation des Juifs après la deuxième guerre mondiale. Aux États-Unis, dans les années 50, on voit des Juifs transformer leur nom, recourir à la chirurgie plastique pour transformer leur nez. Il s’agissait pour eux de se protéger, et je crois que les gays ont fait pareil. Aujourd’hui, le droit que nous avons pour nous protéger, c’est le droit de nous marier, mais il n’y a pratiquement aucun droit pour nous protéger contre les discriminations.

Il me semble que cette assimilation est tout de même relative et plus ou moins réussie puisque, si je prends le cas de la France, on a vu comment, il y a quelques années, lorsqu’il s’est agi de voter en faveur du mariage pour tous, il y a eu de l’opposition à ce vote de la part de mouvements très à droite, de la part d’une partie de la classe politique, et aussi de la part de l’Église. Et aujourd’hui, les mêmes recommencent en s’opposant à la PMA pour toutes, alors que la PMA est déjà légale depuis très longtemps pour les couples hétéros. Ce que je veux dire, c’est que penser la revendication de ces droits en termes d’assimilation, de volonté d’assimilation, ne me paraît pas suffisamment prendre en compte le fait que cette volonté est malgré tout dérangeante pour des points de vue qui demeurent fondamentalement hétérosexistes et homophobes, qui excluent les LGBT en tant que tel.le.s. Mais ceci dit, tu as raison : la majorité des mouvements LGBT se replient sur ce type de droits et ne semblent valoriser d’autres droits qui concerneraient d’autres dimensions de la domination. Et les questions relatives aux trans, par exemple, sont minorées, voire tues.

Aux Etats-Unis, une question politique qui concerne les gays est celle de la pauvreté. C’est aussi une question générale : les femmes gagnent moins que les hommes, les gens de couleur gagnent moins que les blancs, etc. Mais les organisations LGBT demeurent fixées sur la question du droit au mariage…

En même temps, on peut concevoir l’importance de la question du droit au mariage, à l’adoption, comme une conséquence du Sida. On a tous vu, par exemple, ces situations où un tel, du jour au lendemain, a été expulsé de l’appartement qu’il partageait avec l’homme avec qui il vivait et qui était décédé des suites su Sida. Le droit ne protégeait en rien ces personnes, aucun droit n’existait, aucune protection. Si les gens sont mariés, au contraire, ils ont un statut qui les protège de ce type de situation. Même chose pour les enfants, pour la reconnaissance de la parentalité.

Bien sûr, les droits sont importants. Mais dans l’histoire de la gauche, il y a des gens qui font des réformes, et ces réformes sont essentielles, mais il y a aussi l’utopie. Il faut qu’il y ait les deux, les réformes, les droits et l’utopie. Il faut qu’il y ait les deux en même temps.

Ton livre traite aussi de la gentrification culturelle, celle qui a gagné le milieu de l’art, de la littérature, les maisons d’édition. La conséquence est une homogénéisation des discours, des pratiques, des points de vue. Et, liée à ceci, par exemple, une invisibilisation des lesbiennes, des points de vue lesbiens, dans le monde de la création. Comment serait-il possible d’inverser cette tendance, de lutter contre ces conséquences de la gentrification des esprits ?

Ces choses commencent à changer, très peu mais ça a commencé. On se met à valoriser la diversité. Les institutions de pouvoir veulent être davantage multiculturelles et pluriethniques. Chacun veut avoir sa lesbienne, son Noir, son latino…

Le problème est que ça reste une initiative du pouvoir, que cette diversité demeure à la merci du bon vouloir du pouvoir, qu’elle est donc filtrée par lui, fragilisée…

Oui, mais ça ouvre des perspectives pour les gens, avec lesquelles ils peuvent espérer vivre différemment. Par ailleurs, je crois que les artistes changent aussi leurs attentes. Un problème est l’idée que l’art peut t’apporter suffisamment d’argent pour vivre. Je crois qu’il faut séparer l’art et le travail. Si on a un boulot qui nous plait, on peut travailler et gagner de l’argent comme tout le monde, et on peut par ailleurs faire son art et un art qui n’est pas contrôlé par le marché. Si au contraire tu attends que ton art te rapporte de l’argent pour vivre, alors tu te retrouves manipulé par le marché.

Par-delà le domaine de l’art, comment serait possible une résistance à la logique de la gentrification ?

Changer la logique de la gentrification, c’est le boulot de l’Etat. C’est lui qui peut mettre en place une autre politique du logement. Mais les gens peuvent aussi créer des alternatives. Par exemple, moi et d’autres nous organisons des cours. J’organise depuis des années des cours d’écriture dans mon appartement, et ce sont des cours pour des gens qui n’ont pas d’argent, qui payent donc très peu pour ces cours. Évidemment, ce sont des cours qui ne délivrent pas de diplômes. Mais les gens y viennent parce que ça les intéresse. Peut-être que certains deviendront écrivains. On peut créer une culture à part. Ça ne sauve personne de ses problèmes mais c’est un acte que l’on peut faire et qui aide.

Pour finir j’aimerais évoquer certains artistes dont tu parles, en particulier l’écrivaine Kathy Acker, que j’aime beaucoup, qui est peut-être une des victimes de cette gentrification des esprits que tu analyses, alors qu’à mon sens Kathy Acker est un auteur majeur. Je crois que tu étais amie avec elle…

Oui, elle est très peu lue et reconnue. Il n’y a plus le contexte qui permet de comprendre ses œuvres…

En France, ces dernières années, certains de ses livres ont été traduits aux éditions Laurence Viallet…

Ah oui ? C’est une bonne chose. Paradoxalement, Kathy  est un écrivain qui a eu de l’influence sur des gens qui pourtant ne connaissent pas son nom. Elle a créé l’image d’une jeune fille très douée, très en colère, qui ne veut pas suivre les règles, qui produit son art de manière très décidée. C’est une image qui est restée et dans laquelle beaucoup se reconnaissent. Mais son œuvre est difficile, surtout pour quelqu’un qui ne connait pas le contexte de l’avant-garde de l’époque, Ginsberg et Burroughs. Mais aussi les liens de son œuvre avec Verlaine et Rimbaud, avec Jean Genet, avec Laure (Colette Peignot), etc. Ce sont des auteurs qui ont vraiment influencé Kathy. Peut-être que toute cette littérature va revenir. Genet est lu, mais il n’est pas vraiment discuté. Je ne sais pas si les gens aujourd’hui lisent Burroughs. C’est l’histoire de l’avant-garde qui semble aujourd’hui méconnue…

Le problème pour Kathy Acker est aussi qu’il s’agit d’une femme, et en tant que femme elle est moins reconnue par l’institution. Tu évoques aussi un autre créateur que j’aime beaucoup, il s’agit du photographe Mark Morrisroe. Tu l’as connu ?

Non, je ne l’ai pas connu. J’ai vu un de ses films alors qu’il était encore vivant, mais je ne l’ai pas rencontré. Lui, comme Nan Goldin, appartiennent à une génération un peu plus vieille que la mienne. J’avais vu un court-métrage qu’il avait réalisé. Le film était l’adaptation d’une pièce écrite par Tennessee Williams. Dans le film de Mark Morrisroe, les rôles des femmes étaient joués par des drag queens. A cette époque, c’était quelque chose de nouveau. Avec le temps, ce film s’est mis à dégager beaucoup de tristesse parce que Mark Morrisroe est mort du Sida, et les drag queens qui jouent dans le film sont aussi mortes du Sida. C’est un film dans lequel la plupart des gens sont morts.

Sarah Schulman, La gentrification des esprits, traduit de l’anglais par Emilie Notéris, postface de Vanina Géré, éditions B42, 2018, 168 p., 20 €.