Face the strange : L’apparence du vivant de Charlotte Bourlard

© Christine Marcandier

L’Apparence du vivant, premier roman de Charlotte Bourlard, est sans doute aucun l’un des textes les plus singuliers à paraître en cette rentrée d’hiver. Le sujet tient en quelques lignes — une jeune photographe fascinée par la mort est engagée par un couple vieillissant, les Martin, propriétaires d’un funérarium à Liège. La jeune femme s’installe et veille sur eux. Peu à peu elle est initiée à la conservation des corps et entretient une complicité, toujours plus suspecte, avec Madame Martin. Mais son sujet n’est pas ce qui fait dire de ce livre qu’il est singulier : l’ensemble du livre est porté par une voix unique, capable de passer en un instant de l’humour noir à l’horreur froide, de l’intime au macabre, d’une poésie pop à la cruauté la plus radicale.

« J’avais pris des centaines de photos. Je voulais avaler chaque détail », écrit la narratrice de cette étrange odyssée dans le pays des morts, mémoires d’outre-tombe — en considérant que le « outre » désigne un franchissement de toutes les limites imaginables. En rupture avec sa famille, venue pour poursuivre sa série photographique de corps nus proches de la mort, la jeune femme est restée chez les Martin : « J’avais trouvé le moyen de disparaître ». Son récit nous immerge dans le funérarium liégeois, dans la vie d’un couple — et on se surprend, en pleine lecture (et malgré la bande son du livre, davantage tournée vers la musique classique) à murmurer, avec Bowie, les paroles de Changes, « Strange fascinations fascinate me / Ah, changes are taking / The pace I’m goin’ through ».

Madame Martin, née Derwal, a hérité du funérarium de ses parents, elle a rencontré Monsieur Martin qui enterrait son oncle, ils s’aiment depuis et ont fait fortune dans les pompes funèbres — un étage du bâtiment rassemble des cercueils bourrés de billets de banque. Quand la narratrice entre dans la vie de Martin, tout annonce une fin — le funérarium a été acheté par des Japonais qui attendent la mort des Martin pour le transformer en karaoké. Madame Martin « aime que je la débarrasse de sa vie » : le quotidien des deux femmes est rythmé par de grandes promenades au bord du canal, les soins à apporter à Monsieur Martin qui vit couché depuis 15 ans, quelques cérémonials qui rappellent parfois ceux des bonnes de Genet face à Madame.

« Je vérifie la température de l’eau… Elle aime que je la voie nue. Sa peau est pâle, presque translucide. Les sillons qui fouillent son corps creusent les contours de son squelette. Sa chair abîmée dessine des vagues qui me bouleversent.
Je la dépose dans la baignoire. Elle me sourit, fabuleuse dans la lumière du soleil. Je place dans sa main droite la louche en argent de leur mariage. La vapeur de l’eau l’enveloppe de brume. Je mouille ses longs cheveux blancs. Elle verse sur son corps des petites cascades d’eau fumante qui ruissellent entre les plis de son passé. Je m’agenouille pour la photographier ».

Photographie et taxidermie ont une même puissance : figer le fugace, fixer l’éphémère. Barthes l’écrivait dans La Chambre claire, l’objet de la photographie est le/la mort, absent.e qui fait retour sur image. Ici le funérarium est la chambre noire, memento mori et cadre de somptueuses cérémonies comme autant d’assomptions du macabre, entre réalité et fantasmes. On se souvient du mouvement mis en place par Derrida à propos des « morts de Roland Barthes » (Poétique, n° 47, septembre 1981) : « du Roman à la Photographie, (…) une certaine pensée de la mort a tout mis en mouvement »… Chez la narratrice de L’Apparence du vivant, une « certaine pensée de la mort » est aussi mise en mouvement, de la pratique photographique à celle de la taxidermie, pour nourrir un récit  sur- ou outre-réel, tout autant gothique qu’il est réaliste (jusqu’au clinique).

L’Apparence du vivant creuse les abîmes sous la surface lisse des choses. « Madame Martin ressemble à une grand-mère innocente. Elle est vieille et coquette. Personne n’aurait envie de la soupçonner ». Des détails viennent rompre avec l’harmonie apparente, faire basculer l’intime dans le trash, ouvrir des failles, introduire un soupçon. Le troisième étage du funérarium est dédié à la taxidermie, aux collections de Madame qui a longtemps pratiqué pour parvenir à « rendre aux cadavres la vie qu’elle leur avait ôtée » et souhaite désormais transmettre son savoir-faire à la narratrice, héritière idéale. L’apprentissage passe par des scènes aussi loufoques (les leçons de conduite en corbillard) que terribles, lorsque la jeune femme est initiée à l’usage des galettes à l’arsenic ou au fatal pain perdu. Les nourritures terrestres (ajoutons les pékèts au bord du canal) sont des portes vers l’outre-tombe, entre exercices pratiques décrits avec une calme crudité clinique et avancée vers le grand œuvre, moins alchimique que taxidermique.

Embarquez pour L’apparence du vivant qui donne à entendre une voix et un univers singuliers. Le malaise est grand à la lecture de ces pages, la réception complexe : peut-on se laisser séduire par ce récit désespéré et morbide, doit-on refuser de se laisser entraîner au cœur de ces pages qui nous font très vite basculer d’une étrangeté fascinante à un dérèglement morbide ? Là est la puissance de la prose à nu de Charlotte Bourlard, elle nous dérange parce qu’elle refuse les tabous ou les limites, qu’elle décape. Elle séduit dans le double mouvement disjonctif qu’induit l’étymon du verbe : elle repousse avant d’attirer. Laissez-vous surprendre par un récit que, pour n’en rien dévoiler et laisser le choc entier, on pourrait définir comme la rencontre non fortuite de Six Feet Under et du Jardin des supplices.

Charlotte Bourlard, L’Apparence du vivant, éditions Inculte, janvier 2022, 132 p., 13 € 90 — Lire un extrait