L’Histoire commence un lundi comme les autres, alors que Berlin « remue derrière son écran de brouillard ». Mais ce lundi 20 février 1933 « ne fut pas une date comme les autres » : au bord de la Spree, « vingt-quatre costumes trois pièces » se réunissent secrètement dans un salon feutré du Reichstag. Ils sont le « nirvana de l’industrie et de la finance » qui va lever des fonds pour le parti national socialiste, premier rouage d’une mécanique inexorable dont nous connaissons les conséquences.
Eric Vuillard dans son « récit », puisque tel est le genre revendiqué du livre, revient sur cette date et d’autres tout aussi insignifiantes en apparence, tombées dans l’oubli, pour nommer ceux qui firent l’Histoire et « saisir le fond d’éternité » de ces moments qui, dans leur apparente banalité, sont les actes fondateurs d’un système. Les raconter c’est les remettre à L’Ordre du jour, puisque « la littérature permet tout, dit-on ».

Jérôme Orsoni © Action Parallèle

Étrange et beau, curieusement assertorique, le titre intrigue. D’entrée de jeu, comme s’il fallait affranchir le lecteur toujours déjà pressé d’activer sa logique portative, et l’inviter ainsi à accueillir sans prévention ce qui arrive, il déclare possible que cause et effet se retrouvent fondus dans le même creuset. Mais ce n’est pas tout, car ce qu’il dit en le disant — en un pli poétique — esquisse aussi ce qu’il posera ultérieurement en vertu d’une maxime dont on mesurera, chemin faisant, l’efficace : « il ne faut ni sentir, ni penser, ni vivre — et encore moins écrire — en écrivain ». S’il doit donc y avoir une quelconque souveraineté, ce ne sera pas celle de l’auteur. Autrement dit, pour bien jouer — ou jouer mieux —, surtout en matière d’écriture, il ne faudra pas cesser de déjouer. Bref, en lisant un livre qui déclare se méfier à ce point de ses propres démons, on aura plus d’une fois l’occasion de se demander si, finalement, il n’est pas hanté par un autre que lui.

Régine Detambel
Régine Detambel

« C’est l’un des bons offices qu’un sexe peut rendre à l’autre – décrire cette tache d’un schilling à l’arrière de notre tête. Songez combien les femmes ont profité des commentaires de Juvénal ; de la critique de Strindberg. […] Et si Mary était très courageuse et très honnête, elle irait voir derrière les hommes et nous dirait ce qu’elle y a trouvé. » Virginia Woolf, Une chambre à soi (Denoël, 2016, traduction de Marie Darrieussecq)

On se plaît à imaginer que Régine Detambel avait ces quelques phrases en tête au moment d’écrire son dernier opus, Trois ex (Actes Sud, 2017), qui revisite la vie d’August Strindberg vue par ses trois épouses successives et constitue en même temps une nouvelle variation autour du genre de la fiction biographique dont relevaient déjà peu ou prou les textes les plus récents de l’écrivaine, Opéra sérieux, La Splendeur et Le Chaste monde (Actes Sud, 2012, 2014, 2015).

Asli Erdogan

Diffuser, le plus largement, le plus fort possible, la voix de celle qu’un régime autoritaire croit pouvoir étouffer.

Mobilisons-nous, relayons la liberté.

« Les faits sont patents, discordants, grossiers… Ils entendent parler fort. A ceux qui s’intéressent aux choses importantes, je laisse les faits, entassés comme des pierres géantes. Ce qui m’intéresse, moi, c’est seulement ce qu’ils chuchotent entre eux ».

Eric Vuillard
Eric Vuillard

Que sait-on finalement du 14 juillet ? Des scènes de liesse et de colère mêlées, des gravures qui donnent au passé la teinte du révolu, des commémorations à n’en plus finir, mais qui font oublier l’effervescence révolutionnaire sous les festivités consensuelles : en bref, un feu d’artifice de stéréotypes. Que sait-on finalement ?, voilà la question que pose Éric Vuillard, dans ce récit, tendu et nerveux, emporté et politique, sobrement intitulé 14 juillet.

Asli Erdogan (Pascal Hée)
Asli Erdogan (Pascal Hée)

Diffuser, le plus largement, le plus fort possible, la voix de celle qu’un régime autoritaire croit pouvoir étouffer.

Mobilisons-nous, relayons la liberté.

« Que peut bien faire l’écriture (la tienne), que peut-elle bien mettre en «mots», et au nom de quel monde peut-elle transformer celui-ci ? », demande Aslı Erdoğan dans Même le silence n’est plus à toi, recueil de 27 chroniques journalistiques à paraître le 4 janvier prochain aux éditions Actes Sud.

Le Silence même n'est plus à toi

Diffuser, le plus largement, le plus fort possible, la voix de celle qu’un régime autoritaire croit pouvoir étouffer.

Mobilisons-nous, relayons la liberté.

« L’écriture est soit un verdict, soit un cri… L’écriture, comme cri, naissant avec le cri… », écrit Aslı Erdoğan dans Même le silence n’est plus à toi, recueil de 27 chroniques journalistiques à paraître le 4 janvier prochain aux éditions Actes Sud.

Javier Cercas

En 2015, l’écrivain espagnol Javier Cercas est invité à tenir un cycle de conférences en littérature comparée à l’Université d’Oxford, succédant ainsi à George Steiner, Mario Vargas Llosa et Umberto Eco. Son sujet sera le roman, en tant qu’écrivain et critique, deux activités dont Cercas souligne la parenté en introduction de son essai, réécriture et prolongement des cinq conférences tenues en anglais : « tout bon écrivain est, qu’il le sache ou non, un bon critique » et « tout bon critique est un bon écrivain ». Son sujet sera le roman ou, plus précisément, Le Point aveugle du roman, ce centre irradiant et obscur, d’autant plus signifiant qu’il échappe à toute résolution, ce lieu ambigu, paradoxal et oxymorique, travaillé de tensions qui irradient dans l’ensemble du récit. Parallèlement à cet essai, les éditions Actes Sud publient le premier roman de Javier Cercas, Le Mobile.

Laird Hunt Photo : Dominique Bry
Laird Hunt Photo : Dominique Bry

Après Les Bonnes gens, Laird Hunt poursuit sa grande fresque romanesque de l’Histoire américaine avec Neverhome (Actes Sud). Mais non l’Histoire telle qu’un imaginaire collectif aime à la construire et la raconter, une histoire par des vies minuscules, marginales, étouffées qui, mises en lumière par l’écrivain, sont comme des vues anamorphiques : elles changent la perspective, déséquilibrent ce que l’on pensait savoir, permettent de voir et comprendre autrement.