Florian Préclaire : Reconstruire/Inventer l’origine (Le Cavalier de Saumur)

Début mars 2023, est sorti dans la collection d’Actes Sud, « Un endroit où aller » qui réserve, la plupart du temps, de belles surprises, un premier roman attachant et séduisant, signé Florian Préclaire, Le Cavalier de Saumur. Tout a son importance dans les informations de la couverture : le nom de l’auteur, la fonction et le lieu du personnage supposé du titre, l’icône représentant Pégase.

Le roman se présente en 70 chapitres courts, comme autant d’avancées prudentes dans le portrait progressivement esquissé d’un personnage. L’ouverture est dysphorique et d’une grande force poétique, installant d’emblée le lecteur dans cette atmosphère particulière où imaginaire et documentation alternent pour donner vie à René-Frantz : « Dans le ciel le vent pétrit la masse blafarde des nuages. Dessous la plaine est plate et il y a la guerre. Le seul relief dans ce paysage monotone, c’est celui que forme la saillie linéaire de la tranchée, avec le monticule de son talus et le motif épineux de ses barbelés. Les hurlements des blessés sont couverts par le grondement ininterrompu de la canonnade ». Le personnage qui se dessine est croqué entre sidération et prostration : la violence inouïe de la guerre fige l’être humain dans une fixité que démentent toutes les atteintes à son corps : bouche, crâne, cœur, gorge, doigts : « Au genou gauche sa chair est marbrée de grenat ». Ce « détail » prendra tout son poids, souvent à la seconde lecture quand la claudication du personnage devient la marque de son physique et de son avancée dans la vie. Un homme tétanisé… Autour de lui, les cadavres sont tellement atteints qu’on ne peut plus distinguer leur visage. Ce qui, en temps normal, est caché sous l’enveloppe de la peau, devient apparent : les organes explosent dans la débâcle de la mort brutale et inhumaine de la guerre.

René-Frantz fait un geste fou : réchauffer de ses deux mains les viscères sortis du ventre. Ce premier chapitre est une vision d’apocalypse. Le chapitre suivant fait remonter d’un jour. Comme ses camarades, René-Frantz a quitté la tranchée sur ordre. Les tranchées deviennent des boyaux dont les soldats sortent noircis et maculés de boue. Il est médusé et a sous les yeux, des « images atroces » que le narrateur décrit au plus juste, allégé par « le trille obstiné d’un oiseau » qui s’interpose l’espace d’un éclair. Que s’est-il passé ? « L’autre » – chaque soldat n’est identifié que par son couteau de combat, français/allemand –,  s’est retrouvé face à lui et ils ont été propulsés dans le corps à corps. Au moment où René-Frantz va succomber, une bombe explose et tue l’autre, lui laissant la vie.

Le chapitre suivant détaille le retour à la conscience, au plus près du corps, le narrateur n’épargnant au lecteur aucun détail. Deux constantes : la description précise de la blessure de la jambe gauche et l’impossibilité de crier : « La plaine est recouverte par plusieurs centimètres de neige fraîche. On dirait un grand drap blanc tiré sur le paysage comme un linceul mais il y a des embûches partout ». Les combats reprennent : d’autres soldats sortent des tranchées et d’autres bombes tombent. La guerre est un carnage. Les trois chapitres suivants sont plus attendus : le blessé est ramassé dans une civière et brinquebalé jusqu’à la tranchée puis transféré à l’arrière au Centre de soins. Mais toujours, par une écriture particulièrement concertée, le récit se distingue de tant de récits de ces faits durant la Grande guerre.

On note la première mention de la documentation sur laquelle repose la reconstitution de ce qui apparaît de plus en plus comme un portrait : « sur sa fiche d’évacuation », etc. On est en 1917. Le narrateur s’est informé sur la manière de traiter les blessés : René-Frantz fait partie de ceux qui auront reçu une surdose de morphine provoquant pendant des mois des cauchemars terribles. Un de ses cauchemars est évoqué, dans lequel le soldat est un ouvrier agricole. Progressivement, il est rééduqué puis se rééduque, seul avec une forte volonté : « On remplace un des infirmiers par une béquille, puis les deux. Dès lors qu’il est mobile, on le renvoie chez lui avec la paire de béquilles en pin qui lui blesse les dessous-de-bras ». Quel âge a-t-il ? Vingt ans ?

Deux autres chapitres sont consacrés au retour du soldat chez lui. Rien n’est dit de son lieu de vie, de son environnement familial ou amical : le récit se concentre sur sa volonté obstinée de re-marcher le mieux possible. Une très belle scène le montre face à son miroir, regardant son corps abîmé : « René-Frantz se tient droit face au miroir, il regarde son allure devant la glace : la barbe hirsute, la chemise mal boutonnée, la stature d’homme avec sa blessure misérable, les deux bouts de bois blanc sous les épaules, la cicatrice violacée en forme de crochet dont la couleur peu à peu brunira, virant au prune puis tirant sur le noir ».

La recherche d’équilibre, la douleur fulgurante, le regret de la morphine, tout est dit de son après-combat. Un second document cite ses états de service très élogieux. Pour le soldat, sa « mappemonde imaginaire » est un monde en feu, transformé en immense brasier. Au fur et à mesure de ses échecs et de ses progrès, il tient de mieux en mieux sur ses jambes et une ressemblance s’impose entre lui et les chevaux. Il se souvient de Pégase, « le cheval ailé » dont il a appris l’histoire à l’école. L’identification fonctionne et, se regardant dans le miroir, il se voit cheval.

Au début du chapitre 9, une nouvelle documentation sert d’enchaînement dans le récit : il est monté en grade et le 18 septembre 1917, il repart aux armées comme sous-lieutenant, chef d’une section de mitrailleuses de position, jusqu’au 30 mai 1918. Le 21 septembre 1918, il est nommé lieutenant dans l’artillerie d’assaut et se passionne pour les chars, les fameux « chars de la victoire ». Néanmoins, «  sa claudication reste marquée ». Sa vie connaît alors un rythme binaire : le jour, les chars ; la nuit, les chevaux. Il finit par monter à cru, un cheval : « il semble à René-Franz que son cheval déploie des ailes, qu’il s’élève pour fendre des ramées de chênes et de saules, puis qu’il se hisse par-delà la canopée pour dessiner sa silhouette en ombre chinoise sur le disque de la lune, pleine cette nuit-là ». Ce cheval, René-Frantz l’a nommé Pégase et il galope dans les allées de la forêt d’Orléans où il cherche un arbre qui lui convient pour en découper « une bille d’un mètre » qu’il rapporte à l’atelier de menuiserie du camp. Son intention est de sculpter son visage. Mais au fur et à mesure de la fabrication, ce visage prend  une forme « équine » et ressemble à Pégase. A nouveau et comme chaque fois qu’il faut s’arrêter à un fait de René-Frantz, le narrateur déploie une grande précision dans le geste de la sculpture et de son résultat : « Au final il parvient à former une figure qui ressemble à la sienne mais ce n’est pas vraiment lui non plus. C’est encore raté : la mâchoire est un peu trop fine et la ligne du nez trop douce. Les yeux surtout sont empreints d’une tristesse qu’il ne se connaît pas, lui qui préfère pour l’instant écumer de colère et empoigner à la nuit la crinière d’un pur-sang. Sur la sculpture, ses traits mêlés à des traits inconnus composent sans qu’il le sache le visage de son petit-fils. Mon visage ».

Surgit alors, dans cet aveu, ce qui apparaît comme l’objet profond de ce portrait : la recherche d’un homme, grand-père du narrateur. Mais il faut dépasser l’épisode Pégase, ce que le narrateur mène en parallèle avec l’armistice du 11 novembre 1918. La fin de la guerre permet de donner, presqu’à la moitié du roman, le patronyme au lieutenant, semblable à celui de l’écrivain : « Après la mort de Pégase [et] l’armistice dans la matinée du 11 novembre, le lieutenant Préclaire reste dans l’armée de terre ». La fin de la guerre, sa décision de rester dans l’armée et ses nouvelles affectations marquent une étape décisive dans sa vie et autorisent sa nomination patronymique et le dévoilement de la filiation.

Il passe trois années dans l’armée d’Orient, de novembre 1919 au 1er août 1922. Il trouve un autre cheval : grand-père et petit-fils s’observent de chaque côté de la sculpture. Le fait notable de son  séjour à Constantinople, c’est qu’il apprend à nager malgré son infirmité et découvre l’apaisement de la mer : « Trois années s’écoulent ainsi durant lesquelles il se baigne dans la corne d’or et arpente la ville de sa démarche boiteuse ». Le prestige de cette ville ne semble pas l’intéresser particulièrement en dehors d’une légende  sur Mehmet II où cheval et cavalier ont une place particulière. Il ne semble succomber à aucune séduction exotique. Le narrateur note, toutefois, qu’il envoie en France un document pas comme les autres, un poème, Nuit d’Orient : c’est le troisième rapprochement grand-père/petit fils : « De main en main, le poème manuscrit dans lequel il a inscrit sa pulsion de mort me parvient à l’été 2021, soit quatre-vingt-dix-neuf ans exactement après qu’il est rapatrié sur la France le 1er août 1922 ».

Cette information met en lumière une facette inattendue de ce jeune homme : il écrivait des poèmes. Lors de ses affectations suivantes, il se retrouve à la mi-mars 1926 à Casablanca : « Comme à Constantinople il y a la mer dans laquelle il va nager et comme en Orient la chaleur exaspère sa tristesse et son désir ». Il évoque « une fièvre d’amour ». Il participe à la fin de la guerre de Rif dont le narrateur ne dit rien si ce n’est que le lieutenant Préclaire est toujours aussi efficace et héroïque. A son retour, il a un avancement comme capitaine et un repos de soixante quinze jours. D’Angoulême, il décide de séjourner à Cannes mais les jolies demoiselles de la Croisette évitent le boiteux.

S’ouvre alors une série de dix chapitres dont le personnage central est la vicomtesse Marie-Thérèse Cauvet de Blanchonval. Le coup de foudre est réciproque mais l’issue, leur mariage, n’est célébré que le 13 janvier 1938. Auparavant, René-Frantz et Marie-Thérèse ont échangé leurs souvenirs : « les souvenirs de la guerre du capitaine Préclaire sont vivaces et précis ». Ressurgissent les détails des descriptions des premiers chapitres : la boue, les tranchées-boyaux, les uniformes alourdis de terre et d’eau, les pieds meurtris. Marie-Thérèse, elle, est marquée par les mines du Nord et de l’Est dont son grand-père était propriétaire et où il l’a emmenée, petite fille. Les mineurs aussi connaissent « les boyaux qui serpentent » et lorsqu’ils remontent, ils sont aussi maculés que les soldats des tranchées.

René-Frantz écrit des poèmes. Le chapitre 32 est central dans le projet d’écriture. L’écrivain-narrateur a en sa possession le cahier des poèmes, sous un pseudonyme, René Clairval (Clair pour Préclaire et Val pour Blanchonval). Parmi leurs enfants, c’est la mère du narrateur qui en a hérité : « Personne ne m’a dit la raison pour laquelle je suis le seul des enfants de ma mère à porter au travers d’elle la ligne droite du nom de son père et non pas, comme tout le monde, et comme mon frère, le nom de mon père.
Je tourne les pages. Je suis témoin de ce que mon grand-père écrit à ma grand-mère il y a quatre-vingt-dix ans : j’emporte ton corps et je lis dans l’écriture couchée de sa main ceci qui de lui à moi coule dans l’encre et dans le sang : il y a dans ma vie une longue souffrance. Quelques pages plus loin ces deux vers que je pourrais écrire mot pour mot à Florence : Ta lèvre à mon baiser ton corps à ma caresse, Pour me faire oublier ma suprême détresse ».

Et le chapitre suivant répète et déclare : « Je suis ton petit-fils. Nous sommes au milieu du temps ». Une fois encore, le sort de René-Frantz va se jouer devant la commission de réforme à Châlons-sur-Marne. Le portrait physique se précise : des yeux bleus, 1m,66, invalide à 15%, nez rectiligne, visage allongé. Si le point de fusion de René-Frantz et de Florian est l’écriture et le nom, le narrateur ne ménage pas ses recherches sur ce qui a fait le renom du grand-père dans l’armée : les chars de combat. Il a continué à servir durant la Seconde Guerre mondiale, il a effectué des vols entre l’Algérie et la France dans la résistance avec de Gaulle. Mais jamais on ne s’attarde sur ses motivations.

Le 27 août 1944, René-Frantz est nommé au Centre d’instruction de l’armée blindée de Saumur. Il retrouve les chevaux, les cavaliers. Il est désormais colonel. Des permissions lui permettent d’aller voir Marie-Thérèse. Il aura une dernière affectation à Besançon.

Au chapitre 55, c’est l’évocation de la cérémonie bien tardive, aux Invalides où, avec d’autres, il est fait commandeur de la Légion d’honneur. Sa carrière militaire achevée, il retourne à Cannes. La mère de Florian lui a raconté son enfance heureuse et choyée à la Villa Paradis. La maladie puis le décès de Marie-Thérèse mettent un terme au bonheur du couple et de la famille. René-Frantz aurait voulu l’emporter dans la mer : « Tu nages auprès d’elle cette seule nage que tu sais, ce dos crawlé qui force l’appui du bras gauche sous l’eau pour compenser la faiblesse de la jambe ». Les années qui suivent sont « des années égales » jusqu’à l’automne 1964 où lui prend l’envie irrépressible de courir, ce qu’il n’a pas fait depuis sa blessure. Dans cette course où, pas à pas, il met « l’injustice de tout », il va lentement vers la mort : « S’il avait été donné à quelqu’un d’être au plus près de ton cœur à ce moment-là, il y aurait perçu ta détresse comme jamais ». Lorsque le personnage monte à cheval, on hésite sur l’identité du cavalier : est-ce René-Frantz ? Est-ce Florian ? La fin est poignante dans une confusion savamment composée entre le cavalier et le cheval, entre le narrateur et l’aïeul qu’il a créé et fait naître, entre la mort du cheval et celle du cavalier.

On sait que depuis toutes ces années, la passion de la généalogie est devenue un phénomène de société, appuyée sur des archives que l’on recherche ou qui viennent à vous. On consulte aussi internet qui, bien utilisé, est une mine d’informations. Cette recherche n’est pas sans objectif : pourquoi fabriquer l’image, nécessairement oblique, d’un aïeul dont on ne pourra pas cerner toute la vérité ? Est-ce pour lui ? Est-ce pour soi ? Pourquoi éprouve-t-on le besoin de tisser des liens avec le passé ? Mais, une fois le matériau réuni, tout le monde ne passe pas à la création. C’est ce que réussit Florian Préclaire.

Nous avons évoqué les différentes lignes que suit ce portrait en insistant sur la ligne poétique. Au fur et à mesure de la lecture, on découvre aussi la ligne documentaire et enfin, la ligne de quête de l’origine pour tracer une filiation. Ces trois lignes sont animées par des symboles forts : celui du cavalier boiteux, celui de Pégase. Les lieux de vie sont évoqués dans la mesure où ils marquent les étapes d’un parcours. Mais tout est concentré autour de René-Frantz sans attention sur son antériorité, avant la guerre. C’est la rencontre de Marie-Thérèse qui le campe en dehors de l’armée mais sans qu’il ne la quitte vraiment. Cette concentration choisit des faits concrets, ceux recueillis dans la documentation ; puis l’imaginaire de l’écrivain prend appui sur les poèmes, face secrète de ce soldat blessé et la sculpture, art de la représentation. Alors naît la connivence qui atteste de la filiation : la blessure de René-Frantz est aussi la blessure de l’écrivain-narrateur qui est parvenu au bout de son portrait mais peut-être pas au bout de l’énigme du nom qu’il lui faut encore sonder. Un prochain roman ?

Florian Préclaire, Le Cavalier de Saumur, Actes Sud, 2023 « Un endroit où aller », 176 p., 19 €