Dominique Dupart : ‘Un écrivain, une écrivaine, c’est aussi un être obsessionnel/le de son temps présent’ (La Vie légale)

Avec La Vie légale, Dominique Dupart signe le grand roman social que l’on n’attendait plus et qu’on ignorait même attendre. Car voilà bien longtemps que l’on n’avait pas écrit ni décrit avec une telle force la société française depuis son marasme politique et sa folie réactionnaire. Récit aussi vif que magistral sur la France des années 2000, La Vie légale dépeint notamment l’histoire de Joséphine, de madame Dabritz, de Blanche ou encore Marianne-Lalie qui, dans le très remuant automne 2001, mènent un combat déterminant dans autant d’existences précaires. Sans faillir, dans une diction entre Quintane, Stendhal et Echenoz, le roman brasse et embrasse tout ce qui d’ordinaire est laissé à la prose d’extrême-droite : le voile, les cités, les sans-papiers ou encore Napoléon car Dupart invente ici un contre-roman national d’ampleur. Diacritik ne pouvait manquer d’aller interroger la romancière le temps d’un grand entretien.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre si puissant roman, La Vie légale qui vient de paraître chez Actes Sud. En quatre amples mouvements, vous brossez l’histoire de Joséphine, madame Dabritz, Blanche ou encore Marianne-Lalie qui, dans le très remuant automne 2001, mènent chacune un combat déterminant dans autant d’existences fragiles et surtout fragilisées. Existe-t-il une scène en particulier ou un événement précis qui ont déterminé et décidé en vous l’écriture de cette fresque contemporaine où vous mettez en scène, ce que vous nommez, des « héroïnes des temps modernes » ?

On est le 11 septembre, j’habite dans le Queens, quartier non-gentrifié, dans un meublé où, la veille au soir, alors que j’étais étendue dans la chambre, un homme a fait silencieusement intrusion dans l’appartement. J’ai entendu un bruit, j’ai tourné la tête et, par l’embrasure de la porte, j’ai vu l’homme, immense, avec un sac à dos qui a tourné la tête au même moment dans ma direction, j’ai poussé un hurlement de bête. Dans cette ville, les gens peuvent être armés et les braquages d’appartement peuvent très mal tourner. L’homme s’est enfui. Je passe sur l’épisode de l’appel 911 et de la course-poursuite du gars en voiture de police dans le Queens avec Bruce Springsteen à fond dans la voiture : les policiers ont fini par bondir hors du véhicule et par arraisonner un autre gars avec petit bonnet qui fumait je ne sais quoi sous le porche d’un immeuble en ruine en me demandant en hurlant de certifier que c’était bien lui.

Le lendemain matin, bien cabossée, j’ai commencé ma journée en écrivant, j’écrivais, j’écrivais, j’écrivais dans la cuisine, fenêtre sur le ciel, paf, un coup de fil. Mon amant. Va voir par la fenêtre. La première tour était touchée. Un autre coup de fil. Mon père. C’est bien, tu n’es pas dans la tour. Un troisième coup de fil. Ma mère. La troisième guerre mondiale est déclarée. Je tourne dans l’appartement. J’allume la télé. Là, sous mes yeux, à quelques kilomètres comme à quelques centimètres de moi sur l’écran, le deuxième avion frappe la seconde tour. Pas de chance, pas de chance… Juste cette année-là, l’année où je passe l’océan, où j’ai fui le pays national, je me retrouve là. C’est la fin, je me suis dit,…. Ensuite, comme tout le monde, je m’en suis remis. Comme tout le monde, j’ai observé tout ce que ça changeait chez tout le monde – comme chez moi. Le désir absurde de rentrer dans le home national : au moins, en France, pays relégué, province mondiale, on ne risque pas tout ça ? Idiote que j’étais en 2001 après les attentats de 95, après la rue de Rennes, avant le 13 novembre, avant,… J’arrête ici la liste. En septembre 2001, c’était l’entrée en guerre. Les Américains les plus sympathiques, de gauche, des intellectuels, des littéraires, des philosophes, tous étaient pour la guerre. C’était irrespirable. Pour la première fois, on a senti qu’il fallait se taire, qu’on devait courber la tête, faire profil bas, pour ne pas devenir des réprouvés sociaux du monde dans lequel j’essayais péniblement de faire mon trou. Et d’ailleurs je ne suis jamais arrivée à le faire, mon trou, là-bas, et j’ai fini domestique de gens riches dans le Upper East Side pour gagner ma vie avant de retourner dans l’enfer national. Si ça, ça n’a été pas le début de quelque chose, c’est que je suis évêque…

Pour en venir sans attendre à ce qui fournit la trame même de La Vie légale, j’aimerais vous interroger sur l’époque à laquelle vous avez décidé de situer l’action de votre roman. Tout prend place ici, dans la banlieue Nord, quelques jours après le 11 Septembre et quelques mois avant le désastre électoral du 21 Avril qui a porté pour la première fois le FN au second tour des élections présidentielles. C’est dans ce temps resserré, dans cette période très troublée et agitée, que se déroule l’ensemble des drames personnels qui soulèvent chacun des personnages : course éperdue pour obtenir ses papiers, premiers affrontements autour du voile en collège ou encore violente mise en place du plan Vigie Pirate. Ma question sera double : pourquoi, tout d’abord, avoir ainsi choisi de vous intéresser à cette époque en particulier ? Pourquoi avoir ensuite choisi de nommer ce temps, celui de la « Catastrophe » en lui mettant une majuscule ? Plus largement, en quoi vous paraissait-il déterminant d’en faire finalement la scène primitive du débat public, notamment polémique, tel que nous le connaissons aujourd’hui ? Enfin, en quoi cette période fournit-elle, selon vous, le moment où l’on peut saisir ce qui agite plus que jamais la France aujourd’hui avant ce que vous désignez comme « l’accélération de tous les vents » ?

Un tout petit décalage temporel. 2001-2002. Il y a 20 ans. Pas le recul suffisant pour écrire de l’histoire à la mode des historiennes et des historiens, mais la possibilité d’une jugeote : un changement d’époque comme un basculement-glissement dans un monde nouveau. Bien sûr, c’est comme l’An Mil des médiévistes, l’An Mil fameux et flamboyant de Georges Duby. C’est toujours une construction que la valeur millésime, sans doute aussi un fantasme, mais même les fantasmes s’abreuvent à des sources tangibles. La légalité a changé de sens et de figures il y a 20 ans, ou plutôt, il y a 20 ans, spectaculairement, un attentat mondial a autorisé que sa métamorphose, déjà bien entamée dans notre Vieux pays national, devienne lisible. Quand j’avais 20 ans, une garde à vue pour avoir distribué un tract et occupé une agence Air France qui affrétait des vols charter pour les sans-papiers, c’était 4 heures maximum. Hier, une amie de ma fille – 17 ans– a passé plus de 36 heures en garde-à-vue parce qu’elle s’est interposée entre un tonfa et un gars roué de coups à terre – et a pris un méchant coup à la tête en passant. C’était une scène de guerre, m’a raconté ma fille.

La Catastrophe, c’est l’An Mil de la métamorphose de la vie légale de toutes et tous aujourd’hui, car ce n’est pas seulement une question de couleur de peau ou de papiers d’identité que la vie légale : il y a deux jours, un gars a répondu au tweet de Mediapart sur la critique écrite par Lise Wajeman sur le roman par un autre tweet. Son tweet disait :  Ceux qui sont légal ce sont ceux qui restent dans leur pays. Non, quand la loi change dans un sens ou dans un autre, l’illégalité élargit son spectre de manière à affecter la vie ordinaire de tous, si bien que, quel que soit le bord politique dans lequel on se range, qu’on soit d’accord ou pas d’accord, on voit bien que le cadre de normalité s’est déplacé. Tout ce que je dis là, c’est vrai, c’est que de la petite observation et, c’est vrai aussi, ce qui importe quand on met à raconter, c’est le choix des instruments, mais le choix des instruments participe aussi de l’observation, je crois.

S’agissant précisément de ce temps de la « Catastrophe », La Vie légale expose donc en 2001 les fondements de notre société actuelle en affrontant directement des questions que beaucoup auraient fui, comme notamment le voile dont vous dites vous-même d’ailleurs qu’il est toujours une passe délicate dans les conversations. Vous évoquez notamment les syndicats, notamment des grèves de 1995, en disant qu’« il faut les faire bosser avant qu’ils ne disparaissent tous, comme les majorettes, les pervenches, les pompistes, les guichetiers ». Vous évoquez également, ce que l’on ne fait absolument pas, la vie universitaire, dont vous tirez un bilan très sévère : « On ne pouvait nier ce qui se passait depuis pas mal de temps à l’université : rien. » Vous mettez enfin en scène la politique migratoire du Parti socialiste d’alors que vous désignez comme « les Roses » qui « n’ont apporté aucune solution ». Diriez-vous ainsi que La Vie légale est un roman social dans lequel la société et ses mutations, finalement comme chez Balzac, est le personnage principal de votre intrigue ?

La formule magique du réalisme social est aussi excitante aujourd’hui qu’elle l’était quand elle a été inventée au tournant des années 1830 en même temps que la lutte pour l’accomplissement effectif des idéaux révolutionnaires de 1789. Qui se sont transformés aujourd’hui en mots d’ordre rigidifiés. On l’oublie aujourd’hui mais la démocratie, avant de devenir un dogme et une pensée républicaine à protéger par une nouvelle légalité féroce, a été, il y a encore très peu de temps, un réservoir de rêves, de luttes, de combats, de discours et d’écritures : dans lequel Balzac et Flaubert – pas susceptibles de passer pour des démocrates socialistes républicains acharnés – ont puisé autant que les militantes et militants idéalistes du type George Sand. On construit aujourd’hui la figure de l’écrivain comme un être d’exception qui invente des écritures magiques révolutionnaires destinées ensuite à être étudiées à l’école, mais un écrivain, une écrivaine, c’est aussi un être obsessionnel/le de son temps présent : Proust était un lecteur acharné de la presse. Ils et elles ont la moitié du cerveau immergé dans le bain ambiant au risque de s’y noyer, tandis que leur autre moitié de cerveau tente de surnager dans l’eau du bain à grands renforts de coups de plumes ou de claviers dans leur lit. La formule Balzac est toujours active et redoutable. Elle donne droit de cité à ce qui devrait donner normalement du mauvais romanesque, de la mauvaise littérature, du marronnier pour la presse.

Sous nos tropiques ethnocentrées, parce qu’elle appartient substantiellement aux institutions et aux idéaux qui alimentent par en-dessous nos imaginaires, la formule Balzac ne peut donc pas mourir. Mais elle change. Elle aussi habite la Catastrophe, comme tout le monde, comme toutes les formes, comme tout. Aujourd’hui, c’est le retour en force de la première personne et du témoignage, parce que la chromo romanesque à la troisième personne du singulier est très souvent confisquée par un establishment écrivant un peu perché, un peu hors-sol, qui flotte doucement dans le drame intimiste ou dans le narcissisme de classe. Mais le temps présent nous refile sans cesse, comme un trouble qui brûle, la patate chaude monotone et banale de toute création littéraire et qui est la patate chaude de l’incarnation. Quel corps pour qui ? Quelle voix pour qui ?  Quel rythme pour qui ? Formulations autres pour un qui suis-je ? bien plus excitantes et terrifiantes. Ne pas raconter sa petite histoire, certes, mais quel point de vue choisir pour écrire le récit qui ne pourrait pas se raconter sans elle sinon ? La réponse prend chaque fois la forme d’une jonglerie.

À la question du roman social vient immanquablement s’adjoindre la question du roman politique qui est au cœur même de La Vie légale. Vous y interrogez le discours des élites politiques, notamment celle du préfet du Nord à l’égard de l’immigration et vous mettez en scène l’ascension d’une figure d’alors du Parti Socialiste qui deviendra par la suite un fervent sarkozyste, Éric Besson. En évoquant le Préfet du Nord, vous convoquez d’ailleurs, avec force ironie, une définition de la politique que voici : « La politique, c’est un sacerdoce. Plus que ça, la politique, c’est le don de soi intégral, devant, derrière, à poil. C’est le tout donné au tout. C’est la vie au service de la vie. » Diriez-vous ainsi que La Vie légale est un roman politique ? S’agit-il d’un roman sur la politique qui précisément ne parvient pas à être le « don intégral de soi » ? Enfin, on vous connaît notamment comme spécialiste des discours politiques de Lamartine. Pourquoi avoir choisi d’évoquer au cœur de votre roman là encore cette figure de Lamartine, et notamment la commémoration de la révolution de 1848 ? En quoi cette évocation de 1848 permet-elle d’éclairer selon vous ce que vivent les personnages et incidemment ce que nous vivons depuis ?

Ah ! Le roman politique ! Le roman politique, plus que jamais en ces temps troublés qui sont les nôtres, c’est le roman du traître. Attention, pas le traître américain, le traître de gauche, pas le traître minoritaire de Deleuze, le vrai traître, celui qui est capable de nous faire mourir. Tout le monde a été un jour ou l’autre trahi à mort, généralement dans le domaine sentimental. Qui n’a jamais souhaité mourir à cause d’un être, un seul être ? Le grand représentant de toute cette lignée de trahis et de trahies, c’est Swann qui finit, le malheureux, par marier la traîtresse Odette. Le fou ! Swann est le fou ou la folle que nous sommes toutes et tous, et en politique aussi, pas seulement en amour. Et pourtant, quel est le lecteur ou la lectrice au long cours qui n’a jamais été excité/e par la transfiguration maléfique du héros idéal ? L’actualité politique est fascinante en ce qu’elle regorge de ces personnages maléfiques qui sont des défis au réalisme le plus sagace et qui cristallise malgré nous quantité d’émotions impures. Chaque matin, on reçoit notre lot de nouvelles qui racontent la vie de crapules passionnantes qui, un jour, ont été reines, le lendemain, connaissent la chute en raison de comportements si vils que jamais aucun écrivain ou aucune écrivaine, même le plus délirant et le plus débordant d’imagination au monde, n’aurait pu inventer. Le traître est de toutes les couleurs, de tous les bords, de toutes les affiliations. Il trahit son mandat. Il trahit sa femme. Il trahit ses électeurs. Il trahit la démocratie. Il trahit la République. Tous ceux qui nous serinent la chanson de la nouvelle légalité sont des traîtres en puissance. Et aussi, le traître change de visage selon le bord politique de ceux qui contemplent le champ de bataille.

Dans tout le catalogue des traîtres disponibles, certains sont particulièrement répulsifs, je parle de ceux qui réussissent ponctuellement à incarner des idéaux d’émancipation.  Tariq Ramadan a trahi de manière ignoble ceux qui croyaient en la possibilité d’une scolastique musulmane ouverte sur le progrès et le dialogue interconfessionnel – je sais, je sais, présomption d’innocence, je bats ma coulpe. Mais il n’y pas que les politiques et les publicistes qui peuvent trahir, il y aussi les écrivains : combien d’écrivains dans le Vieux pays national qui ont trahi la littérature en l’annexant à des écritures anti-littéraires s’abritant derrière le cache-sexe de la forme et du style ? Ceux-là trahissent ou ont trahi les lectrices et les lecteurs qui les lisaient avec le sentiment de respirer un air plus pur que celui, toujours vicié, d’une province nationale, sans se douter qu’ils allaient par la suite être perversement  enrôlé/es dans la défense de cette province nationale, province nationale dont le malin génie –une sorte de Diable-Sheitan qui se perpétue en dépit de tout à travers les siècles –  ne souhaite rien moins qu’écraser l’utopie d’émancipation transnationale alias cette République des Lettres après laquelle, sans plus vraiment le savoir,  aujourd’hui nous courons encore  toutes et tous.

Comme nous vivons dans un système de délégation de pouvoir, c’est normal que les traîtres les plus nuisibles soient chaque fois ceux qui se sont institués en nos représentants. Il était donc tout à fait logique que ces derniers apparaissent dans La Vie légale, ce sont eux qui incarnent le delight ordinaire des indignations convulsives et des horreurs emportées. Les monstres modernes, ce sont eux. Dans le roman, le Préfet du Nord trahit sa fonction de préfecture. Madame Valsini, responsable pédagogique d’un Département de FLE, trahit sa fonction d’administrative et sa qualité d’historienne. Blanche trahit sa fonction d’enseignante en abandonnant une étudiante à son sort, et, en passant, elle trahit aussi les poètes auxquels elle a voué sa vie. Nous passons sinon notre vie démocratique à nous marier en votant avec de futures Odette (anti-dreyfusarde acharnée). Car la non-trahison en matière politique est une anomalie. Souvent ceux qui ne trahissent pas finissent assassinés d’ailleurs :  afin qu’ils ne touchent pas au pouvoir – l’histoire américaine regorge de ce type d’assassinats, mais en France on a reçu notre lot aussi, combien d’assassinés et de torturés pendant la Résistance et pendant la décolonisation ?  Mais les traîtres monstrueux qui traversent La Vie légale ne sont pas aussi séduisants et maléfiques que le Maître de Ballantrée de Stevenson, que le Carlos Herreira de chez Balzac ou que le chatoyant et fascinant Bill Hayden de La Taupe de John le Carré, parce que l’aventure politique en cours ne leur laisse pas la moindre chance de se transfigurer :  aujourd’hui, c’est comme ça, trop de romanesque nuit au roman. Mais je crois avoir tenté de leur donner la grandeur de la monstruosité ordinaire, par exemple quand il leur arrive, eux-aussi, d’avoir des visions ou quand ils écrivent des livres :  Éric Besson (traitre socialiste devenu ministre de l’identité nationale sous la présidence Sarkozy) n’est donc pas le seul à occuper un strapontin dans le récit,  mais je laisse le soin aux lectrices et aux lecteurs de découvrir les autres malfrats nationaux qui se promènent dans La Vie légale

En face, il est bien normal que vous et moi, nous trahissions aussi de notre côté pour exister hors de la prison névrotique des étiquettes que nous recevons tous les jours comme injonctions à vivre, dans la loi et dans le monde. Vous et moi, nous, c’est l’autre cohorte des personnages qui s’improvisent en transfuges nationaux français par nécessité dans La Vie légale, pour avoir le droit d’acheter une baguette sans risquer de crever de misère dans les trafics, pour offrir un peu de liberté à leurs enfants, pour ne pas mourir de peur devant ceux qu’on s’imagine dans le métro être des ennemis assassins possibles. Mais ces personnages payent aussi le prix de cet effort démesuré qu’ils accomplissent pour s’adapter en trahissant : c’est le cas de ceux qui s’enrôlent dans l’armée française, qui a eu l’idée géniale, un jour, d’inventer une illégalité légale parfaitement rodée pour les pauvres diables qui acceptent de faire l’ange tueur pour le compte de la Nation. A ce prix, seulement, alors, elle est retrouvée, quoi ? La nationalité ! Le prix à payer, c’est aussi la monstruosité, qui n’est réservée à personne malheureusement.

Outre tout ce catalogue, la trahison est aussi le ressort romanesque par excellence parce qu’il empêche la forme poétique de s’endormir en pantoufles dans son petit canapé. Raconter des trahisons implique de remettre rythmiquement le compteur à zéro des figurations et des discours. Parce qu’on ne parle pas de la même manière quand on joue malgré soi le rôle de racaillou dans une cité ou quand on patrouille pour Vigie pirate dans un costume de cosmonaute kaki. Ainsi, pour revenir à la question précédente, Balzac se moquait de Hugo qui parlait toujours un peu trop fort dans la bouche de ses personnages dans Notre-Dame de Paris. On le reconnaît toujours, le vieux Hugo, dans ces personnages. Le vieux Hugo n’arrive pas à transformer sa voix, accuse en substance Balzac. Raconter des trahisons revient aussi en quelque sorte aussi, stratégiquement, à renier ses choix formels en cours de roman, de manière à ne pas envahir par sa petite sonnette personnelle ventriloque tout un personnel romanesque dont le principal intérêt devrait être l’autonomie face à cette sonnette personnelle.  Dans La Vie légale, ça a été une manière de donner forme aussi à toutes ces existences qui impliquent inventivités et métamorphoses. Mais si ce roman est, comme vous le supposez, un roman social, c’est aussi qu’il fait chambre d’écho critique à la mise à disposition de toutes les langues, de toutes les musiques qui nagent et dansent autour de nous dans cette société de discours extrêmement bavarde qui fait notre cosmos ordinaire et c’est pourquoi on peut aussi parler anachroniquement russe dans La Vie légale, de même que sont accueillies les paroles de chansons françaises qui ont depuis belle lurette le deuil d’une langue unilingue, instrument par excellence de la consécration d’une Littérature française construite par exclusion de toutes les autres langues. Tout le monde parle d’une société de l’image mais le vrai événement politique-poétique de ces derniers jours, c’est aussi l’obligation au silence faite à au grand traître mondial sous sa perruque blonde avec lequel nous sommes obligés de vivre quotidiennement, péniblement, depuis 4 ans : événement infra-légal qui rend bien visibles les eaux troubles d’une législation de la parole organisée depuis un centre qui n’est plus étatique. On vit dans une fiction de la Loi – la Loi qui gouvernerait la Parole – mais le régime du réel sous lequel nous vivons est bien plutôt un feuilleté distordu qui émiette le droit à la parole en effaçant la pluralité des langues,  spectaculairement ou ordinairement : à distance des passions en cours, c’est au genre du roman, sans doute, caverne de tous les discours, que peut revenir la mission d’une déambulation critique au sein de ce feuilleté : feuille après feuille, degré après degré.

Sur Lamartine : le « flamand rose » du lyrisme et de la politique pour Balzac, une accusation à peine déguisée qui cible la féminité flamboyante des poètes qui, en dépit de leur phallus et de leurs barbes, transfigurent – en compagnie des femmes poètes –  par la musique et les paysages les normes d’observations des êtres, tous les êtres, les hommes, les femmes, les animaux et les plantes, les fleurs, les tonnelles, les bruyères. Lamartine a été un immense flamand rose auquel le destin a réservé le sort de révolutionner la poésie, de gouverner tant bien que mal une révolution extraordinaire – la révolution de 1848 – avant de le condamner à trahir la lyrique pour la dramatique parlementaire et l’émancipation révolutionnaire pour la course au pouvoir, c’est-à-dire avoir une chance pour Lamartine  d’être élu président de la toute nouvelle  IIe République,  ou encore avoir une chance de ne pas couler, ce qui lui est tout de même arrivé – couler –  non parce qu’un destin, c’est un destin, mais parce qu’en politique, à la différence de la littérature, l’engagement dans une forme  spécifique colle à vie, et ça s’appelle la droiture  :  c’est toujours risqué,  acrobatique, même si  très banal, de participer à une  révolution puis de vouloir présider un régime qui a tué avec rage la révolution qui l’a fait advenir. En tant que traître parfait, le flamand rose Lamartine cristallise l’époque dans La Vie légale, l’espoir que nous mettons tous dans la littérature et dans les discours qui la portent et la déception qui s’ensuit toujours quand on mesure cette dernière et ces derniers à l’aune du monde réel. Existe-t-il un roman sans mélancolie ? Lamartine est le nom que j’ai essayé de donner à cette mélancolie du roman qui nous poursuit tous jusqu’au bout de la nuit et de l’ombre.

Aujourd’hui, en France, il y a beaucoup de romans historiques et aussi beaucoup d’historiens qui veulent devenir des écrivains ou des artistes, ou qui trouvent une légitimité à travailler avec le théâtre, avec la danse,  ou à l’aide de leurs compétences d’écriture française mais,  inversement, peu, très peu de romans font vibrer le temps présent de son épaisseur historique, sans doute parce que c’est une tradition lettrée et que la littérature lettrée, c’est très compliqué à écrire, c’est 99,8 % de chances de tomber dans le trou du pédantisme. Et aussi, une des manières poétiques de s’arracher à l’enfer d’une littérature réduite à une province nationale a été la solution de la littérature non-lettrée, expérimentale ou autofictionnelle : comment mieux s’arracher au despotisme de l’héritage littéraire qu’en s’en affranchissant résolument en faisant de la première personne un creuset irréductible à n’importe quel fleuve du passé historique littéraire français ?  Je me suis dit que, s’il y avait un risque à prendre de ce côté-là en parlant de la Révolution de 1848, ou en parlant des guerres napoléoniennes (bicentenaire de la mort de Napoléon, cette année, « 2021 : l’Année Napoléon »),  ou encore en siphonnant lyriquement et prosaïquement les énoncés formulaires du corpus de poèmes et de romans dans lequel nous baignons, toutes et tous, dès l’enfance, comme une langue seconde,  il fallait balancer toute prudence par la fenêtre,  ne pas procéder par petits sparadraps ou post-it, ne pas être sage, mais embrasser à pleine voix les racines épiques qui gouvernent le cours de nos jours, ce qui n’a rien à voir avec l’allégorie ou l’intertextualité : il n’y a de figures ou d’événements historiques ou d’œuvres littéraires tutélaires que dans la mesure où ces dernières et ces derniers continuent de rayonner au creux de nos existences,  malgré nous, comme un partage du commun alternatif à celui de l’identité.

À rebours de la pesanteur des romans à thèse ou autres romans à message qui confondent la littérature avec le bureau des postes, La Vie légale propose précisément un art du roman plastique, extrêmement souple, qui mêle, avec légèreté, tous les registres possibles, démultiplient, avec gravité, les points de vue, s’amuse des focales et glisse avec inquiétude d’une époque à l’autre et d’un personnage à l’autre comme un éloge permanent de l’art du roman contre tous les discours. C’est un très grand roman qui use de toute la puissance possible et même impossible de la littérature pour précisément interroger les discours. Si on vous sait jusqu’à présent plus familière des articles critiques, pourquoi vous paraissait-il nécessaire d’en passer cette fois par l’art du roman ? En quoi votre propos ne pouvait-il que s’incarner dans la puissance romanesque ? Qu’est-ce que le roman vous apporte que le discours ne permet pas de vous donner : le roman voit-il ce que l’actualité discursive ne perçoit pas ? Enfin, est-ce que votre recours au roman ne tient pas dans ce que déclare si justement l’un de vos personnages, à savoir « c’est compliqué de parler autrement qu’avec des images » ?

Si je dois parler un peu de moi encore : j’écris beaucoup, tout le temps, de manières très différentes et sur des sujets très divers, sous pseudo et aussi dans des catégories très différentes. Sans stratégie. Avec beaucoup d’élan et de timidité en même temps. Quand on lit en plus toute la journée de très beaux textes en essayant de comprendre ce qui s’y passe, il y a quelque chose comme une dissociation qui s’installe, l’écriture publique et l’écriture cachée. J’ai eu aussi la chance pendant de nombreuses années d’écrire pour une revue qui me laissait assez libre dans les sujets et les types d’écritures, d’autant plus libre que les textes que j’écrivais, ne dépassaient pas le cercle des 10 lecteurs : les gens de la revue. Enfin, je m’intéresse aussi en littérature du Vieux siècle à des objets qui intéressent aussi très peu, des sortes d’ovnis poétiques et historiques que sont les beaux discours politique ou, par exemple, le toast lyrique, les harangues d’ouvriers, la musique jazz entendue dans un sens très large, etc. Dans toute cette forêt, on gagne en liberté car, à la longue, à force d’arpenter des sentiers solitaires, on s’émancipe des regards.

J’ai travaillé sur un grand nombre de projets romanesques en cherchant toujours le juste calibre pour accueillir ce que j’aime dans la littérature et qui est la fantasmagorie des formes et voix couplées à la joie de raconter des histoires extraordinaires, extraordinaires pas seulement en termes de contenus et de sens mais extraordinaires en termes de vrombissement du moteur rythmique, j’aime les démarrages, tous, les grands huit qui s’inversent, je cherche des timbres, des couleurs dans tout ce que je lis, je lis énormément de mauvaise littérature, par exemple, à égalité avec les  beaux textes, car je cherche, je cherche partout. À la longue, après beaucoup d’essais fort différents, j’ai fini par abandonner le principe du calibre : trop souvent, dans un livre, la même note est tenue, pour que ça tienne, un roman aujourd’hui, je trouve que la note doit se décaler toujours, les langues, les paroles, les voix, rien n’est irréversible, surtout aujourd’hui, aujourd’hui que le tempo est si rapide, que toutes les formes sont disponibles dans le grand magasin de la chose littéraire : j’admire beaucoup un musicien qui s’appelle John Zorn, un Mozart bruitiste qui n’est pas mort à 30 ans et qui est compositeur autant que polymusicien. La différence qu’il y a d’un discours critique à une écriture romanesque n’est pas seulement d’image mais aussi une différence de degré et de tension, tout se joue dans les alternances, on se raconte aussi des histoires en écrivant des théories. Faire délirer la théorie, c’est très romanesque. Donc, le fil romanesque a été toujours là mais ce qui a changé, c’est l’objet : le temps présent. Pour le temps présent, on doit se dépouiller de son autorité sinon on fait petit tribunal, on fait petit magister à la radio et à la télé, on fait petit juge, petit commissaire politique, il faut alors beaucoup d’intelligence et d’humour pour que ça reste audible. Le roman permet le handicap de l’autorité, la perdition, la démesure, il n’y a plus de puissance, plus de compétences, la personne qui écrit devient un engrenage parmi d’autres engrenages. C’est comme le sculpteur face à son tas de boue dans l’atelier : de l’extérieur, on a le sentiment qu’il y a un savoir-faire, quand il remet ou il enlève une poignée de boue, mais depuis le tas de boue de lui-même, il n’y a rien d’autres qu’un agité qui essaye de suivre le rythme de ce qui rayonne depuis le centre de l’atelier, qui essaye avec peine de capter le geste qu’il faut au bon moment. À la fin, ça fait beaucoup de chutes et d’avortements mais là, il se trouve qu’il est resté quelque chose. Dans la vie de tous les jours, on pèse les mots pour essayer de pas trop raconter de conneries, dans un roman, on pèse les mots pour transfigurer les conneries : ce qui permet de les comprendre, de ne pas se laisser aussi emprisonner par elles. On accepte de perdre pied et de tomber tout au fond et on finit par arriver à faire de très grands sauts sur un sol très élastique, merveilleusement et dangereusement élastique, après, tout le problème, c’est d’arriver à retomber sans se casser la binette. C’est du travail. Sur la question du voile, qu’on appelait dans la fin des années 90 le foulard, ce qui se raconte dans La Vie légale n’a rien à voir avec l’ensemble des opinions que j’ai pu avoir sur la légitimité ou non du port du voile : rétrospectivement, tout ce qui m’apparaissait dramatique il y a 20 ans est réapparu sous forme bouffonne, alors même que le contexte est devenu beaucoup plus tragique.  Inversement, ce qui m’apparaissait comme accessoire, surfait, superficiel à l’époque est devenu fondamental pour raconter cette Affaire qui a occupé obsessionnellement tout un pays sur le mode de l’outrage, de la polémique, de la discussion sanglante. Aujourd’hui que l’Affaire semble classée, enfin presque, c’est tellement étrange de s’être retrouvée téléportée solitairement le stylo à la main à un moment où rien encore n’était décidé, tout semblait ouvert, enfin, comparé à aujourd’hui. Cette étrangeté permet d’avoir dans le viseur l’avenir de ce qui joue aujourd’hui, car il y a des instants où les portes s’ouvrent et il y a des instants où elles se referment. Mais ces jeux d’ouverture et de fermeture ne sont jamais vraiment visibles dans le moment évanescent et passionnel de l’actuel même, tant on est englouti dans tous les discours, dans son propre discours même qui prend toute la place dans le cerveau. Basculer dans le roman, c’est donc aussi passer l’arme à gauche pour la défense des causes, on ne cherche plus à franchir la montagne dans un sens ou dans un autre mais on creuse des trous dedans : dans l’obscurité, il faut bien l’admettre. Et puis, ensuite, on regarde si, par hasard, en creusant et en tamisant dans la rivière, il ne reste pas une pépite, et alors, quand ça arrive, on la met en plantation et ce qui sort de terre plus tard, est alors toujours étonnant, à défaut d’être toujours juste – quand ça ne crève pas en cours de route, bien sûr.

Pour évoquer votre entreprise, vous parlez, à très juste titre, d’un « contre-roman national », d’un roman qui va contre le discours politique et sa fixation identitaire qui réclame, avec de plus en plus de force depuis Sarkozy et encore davantage avec Macron, un roman national, une permanente écriture et réécriture de l’histoire. Pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendez plus précisément par « contre-roman national » ? S’agit-il pour vous de présenter ainsi des personnages en quête d’une impossible nationalité, ce que, empruntant à Rimbaud, les vers de « L’Éternité », vous dites de la sorte : « elle était retrouvée. Quoi ? La nationalité » ? Diriez-vous que La Vie légale s’affirme avec force comme un roman anti-Houellebecq ?

Il y a le roman national que cherche à promouvoir le pouvoir au moyen des commémorations ou des entrepreneurs de patrimoine : à ne pas négliger car l’argent coule encore de côté-là. Si vous voulez avoir du crédit pour parler d’un auteur, mieux vaut pour vous choisir un auteur qui soit inscrit dans l’agenda national : Flaubert plutôt que Lamartine, par exemple. Ce roman national-là est très peu romanesque, cela va sans dire. C’est la part de l’héritage, du prestige et du panache gallocentristes. Et puis il y a le roman national qui est figuré dans les objets médiatiques littéraires qui déboulent comme des auto-tamponneuses non bridées sur la voie publique. Ancien grand pays, la France aime toujours s’admirer au miroir de ce qui ne pourra pas lui être retiré en dépit de ces problèmes de gouvernance, de balance du commerce extérieur, de racisme et de chômage et de pollution respiratoire : oui, il y a eu des Français (et aussi des Françaises) qui ont écrit en langue française de grands romans – qui ont le plus souvent été des fours à leur sortie mais qui, sur le long terme, ont fini par percer la gangue d’indifférence au point d’être érigés en canons de l’écriture romanesque. Maintenant la notion est aussi problématique dans la mesure où le « national », c’est le plus souvent, malgré tout, une valeur-refuge, un indice de relégation, comme une forme d’imagination locale à la dimension d’un pays qui permet de suppléer à l’immense angoisse nostalgique et idéologique que procure la disparition en roue libre d’une certaine hégémonie mondiale culturelle blanche et masculine. Dans la mesure où l’internationalisation en littérature est inséparable d’un décentrement des langues dominantes, aussi bien en termes de genre que d’hybridité, toutes les hybridités,  il ne peut plus y avoir que de « national » soit une réponse virulente et passéiste au temps présent sous forme d’objets médiatiques littéraires soit une réinvention de ce que pourrait être une nationalité poétique et littéraire ouverte toujours praticable néanmoins dans ce vieux langage françois, nécessairement bâtardisé, il va sans dire, s’il ne veut pas devenir une nouvelle langue morte. Pour que la langue littéraire française ne devienne pas une nouvelle langue latine de l’église Littérature, il y a pas mal de réflexes poétiques et narratifs « naturels » dont il faut se méfier : beaucoup, beaucoup de travail pour faire tanguer une langue tout en la maintenant lisible, cad beaucoup de négociations, beaucoup de compromis, une vraie diplomatie avec ses ambassades, ses espions, ses greffiers…

Mon premier roman avait été écrit entièrement sans ponctuation avec des nuances de blanc, c’est-à-dire d’espace, calibrées comme un nouveau régime du rythme, qui avaient pour mission de séquencer autrement l’écriture qu’au moyen d’une ponctuation-armature transformée en norme poétique pseudo-naturelle : inutile de dire que pour toucher au graal de la publication, le roman en question a dû être entièrement reponctué à l’orthodoxe. Depuis, je suis devenue plus sage, ou plus vieille, je me suis dit qu’il était plus intéressant de faire dérailler par à-coups le système au cœur même du roman national en abandonnant le projet démesuré de sa démolition, tout simplement parce que la rivalité des écritures et des langues doit rester visible si on veut mesurer le chemin parcouru dans la mise en concurrence du cœur et des organes.  Sans doute, aussi, mon admiration avec le temps pour la littérature allemande, anglaise et américaine, russe, et autres, s’est tempérée, à force de pratiquer ces massifs romanesques en langue étrangère, en traduit et en langue originale, j’ai aussi vu les limites qu’il y avait à transposer les modèles rythmiques des autres genres et des autres littératures au sein d’un roman écrit dans ma langue maternelle : la recherche d’autres timbres, d’autres parlures, d’autres écritures est toujours là mais c’est bien aussi de les cultiver dans un jardin spécifique,  et non hors-sol, dans une croyance sans borne en l’univers littéraire magique de la Littérature.

Alors, donc, pour revenir aux étiquettes qui aident aussi penser,  le « contre-national », ce serait cela :  une écriture qui fait vibrer ce national médiatique et passéiste au miroir du temps présent afin d’organiser la commémoration explosive de toutes les voix et de toutes les langues qui en sont exclues, c’est jouer de la banlieue contre la province, du béton qui s’effrite contre l’arrogance de l’architecture, voir comment un téléphone, c’est devenu un instrument lyrique à égalité d’avec l’alexandrin pour un nombre considérable de personnes,  mais aussi qu’il n’y a pas de régime différencié et inégalitaire du réel qui tienne dans le rappel de la continuité littéraire qui relie souterrainement, au moyen de la forme poétique de la description du paysage par exemple, les grandes pages anthologiques de la Littérature française nationale avec les friches déshumanisées déforestées aux confins des villes à des fins d’oppression spécifiques qui sont en ce moment même organisée dans le Nord de la France pour nuire à ceux qui n’habitent pas comme il faut. « Roman contre-national », c’est évidemment une étiquette un peu ronflante, qui monumentalise, disons un peu trop avec trompettes et cuivres sonores, mais qui, justement en tant que telle, peut marquer un temps d’arrêt dans la course éperdue de l’écriture et de la lecture : se méfier de sa pratique grapho- et lecto-mane.

Il n’a peut-être pas échappé à certains que le dernier roman de Michel Houellebecq, outre une force d’anticipation hallucinatoire remarquable des Gilets jaunes ou de ce qui peut être identifié à un mouvement insurgé, insurrectionnel qui peut lui être apparenté, est aussi une machine de guerre redoutable contre ce qui est dépeint comme une sorte de nouvelle doxa poétique féminine/féministe qui passerait au crible du tamis sexiste et violeur discriminatoire toute une gamme de productions artistiques, ce que certains désignent  aujourd’hui sous l’étiquette d’une nouvelle censure et d’un nouveau puritanisme. Le coup de force est ici de transformer au moyen d’une première personne fictive – et donc inattaquable – une lutte de résistance en commissariat politique à dézinguer : ensuite, tout se déroule facilement dans le récit, la fellation montée en chantilly scandaleuse, les énoncés misogynes, etc., on ne peut que tirer son chapeau devant un retournement réactionnaire aussi efficace de la vogue ambiante. La voilà, la puissance du romanesque, construire des acceptabilités inacceptables. L’art est aussi dans la simplicité pseudo-naturelle avec laquelle toute cette construction se déroule sous nos yeux, alors que ce mécanisme de retournement est avant tout une des grandes ficelles de la tradition littéraire du roman écrit au présent et sur le présent. Disons- le tout de suite, cette ficelle n’est ni de droite, ni de gauche, ni identitariste, ni émancipatoire, ni réactionnaire, ni progressiste, c’est justement seulement une ficelle, une ficelle disponible au rayon de toutes les ficelles romanesques, gratuites, disponibles pour toutes et tous :  une ficelle en accès libre.

Si on arrête maintenant de discuter ficelles, qu’est-ce que j’ai voulu faire avec La Vie légale ? Disons que j’ai essayé de réécrire différemment un répertoire romanesque et lyrique disponible lui aussi au rayon gratuit des œuvres lisibles par toutes et tous, par jeu, pour rire, et aussi par désir profond de faire vivre à d’autres par la fiction tout ce que je lis quand je lis et qui n’a rien à voir avec tout ce bazar de roman national. Le best-seller à l’époque de Stendhal et de Balzac, c’est le Mémorial de Sainte-Hélène, un monument écrit à la gloire d’un despote qui a mis l’Europe à feu et à sang et donc certains aujourd’hui admirent toujours le génie militaire. Je ne suis pas spécialiste du génie militaire mais je ne suis pas grande admiratrice des guerres de conquêtes pour raisons d’impérialisme, de gloriole et de rapines, surtout si elles se font avec l’alibi de la liberté et de l’égalité montées en bannière, un répertoire auquel appartient la guerre d’Afghanistan qui a été le succès qu’on connaît : il y a des érotismes auxquels on ne souhaite pas participer, mais d’un autre côté, il y a aussi des érotismes qu’on aimerait bien inventer…et puis d’autres qu’on essaye de provoquer ou alors – une toute autre aventure encore –  de donner à voir dans leur singularité monstrueuse : raconter la vie de celui qui, par amour de la République, fascination par la lyrique de la blancheur,  est devenu  un admirateur de Napoléon enrôlé dans la Légion étrangère a été, entre autres, un des sentiers pratiqués dans mon roman. A mes yeux, c’est un des personnages les plus émouvants, peut-être parce que, un peu comme la créature du docteur Frankenstein, il s’est échappé de l’intuition qui lui a donné naissance.

Parlons également, si vous le voulez bien, du très beau titre que vous avez choisi : La Vie légale. Au cours du roman, on le comprend, vos personnages s’affirment comme autant d’êtres jetés dans la conquête de la vie légale, luttent pour devenir légaux. Est-ce en ce sens qu’il s’agit d’entendre cette vie légale ? Diriez-vous enfin, plus profondément, que la visée de la romancière que vous êtes consiste précisément à faire du roman le lieu même de l’infra-légal, de ce qui n’a pas encore à trouver à vivre légalement, à trouver un lieu d’asile dans la parole ? Est-ce ainsi que le romancier est la parole minoritaire, la parole qui, au-delà de Deleuze, prend en charge la minorité même du peuple mineur ?

Puisque la législation en cours institue les existences selon des modes inégalitaires, comment un roman sur le temps présent ne pourrait-il pas prendre pour objet l’ensemble des stratégies, conquêtes, ruses, mensonges, coups d’éclat nécessaires pour forcer la forteresse qui fait force de loi ? La fiction est une écriture imparable pour raconter ce qui se passe de l’autre côté. Elle substitue la force de ses images à celle des décrets et des articles qui sont aussi des producteurs d’images, mais cette fois des images légales qui sont imposées d’en haut. Les romans d’aventure racontent très souvent des histoires d’évasion. Ce sont des forteresses, des pays, des navires de pirates, des prisons, autant de grandes murailles hérissées de hallebardes qui sont percées et transfigurées spectaculairement dans des récits qui semblent  aujourd’hui dérouler des paysages anachroniques,  mais, c’est une erreur de penser que tout ce paysage romanesque-là a complètement disparu des temps présents, ce paysage s’est seulement déplacé et métamorphosé,  tandis que les aventuriers, eux,  se sont à la fois massifiés et  dévalués en victimes, en mendiants, en réfugiés, en réprouvés, alors qu’ils sont une foule imaginative et inventive mille fois plus courageuse que les olibrius qui décident de traverser la France à pied avec leur carte bancaire dans la poche.  Pour la notion de « peuple », je l’aime évidemment beaucoup mais c’est au peuple de s’instituer comme tel en parlant en son propre nom. Et puis les choses ont un peu évoluées depuis Deleuze et sa pensée du minoritaire en ce sens que la minorité est devenue désormais une bannière, un drapeau (certains parlent même de communautarisme) : on aime beaucoup aujourd’hui les minorités positives que les romans et les positions de discours construisent poétiquement et discursivement à la première personne mais on n’aime moins les minorités négatives  qui s’organisent et qui se mettent à la page du débat publique avec virulence sans peur de la polémique, sans parler des effets de délégations de paroles qui produisent encore et toujours des étiquettes pour ceux qui n’ouvrent pas la bouche mais qui ont sans aucun doute beaucoup de choses à dire. Dans la mesure où le roman joue toujours du biniou avec un réel déjà transformé, déjà représenté, sans doute il trouble aussi cette notion de minorité. Dans quel sens ? Aux lectrices et aux lecteurs de le dire !

Ma dernière question voudrait porter sur les influences littéraires qui ont été les vôtres au cœur de l’écriture de ce roman. Elles paraissent indéniablement doubles : tout d’abord, on retrouve, par son souffle, son ampleur et sa volonté finalement de convoquer une analyse de la société en l’incarnant, la puissance d’un Stendhal, que vous convoquez, et d’un Balzac. Diriez-vous que ce qui, notamment, vous retient dans la littérature romanesque du Vieux siècle, c’est, selon le célèbre titre de Balzac, apercevoir l’envers de l’histoire contemporaine ? S’agissant des influences contemporaines, on retrouve la puissance de l’encyclopédie ironique de Jean Echenoz ou encore l’interrogation sur les registres que pratique Nathalie Quintane. Diriez-vous que ces deux écrivains ont été présents à votre esprit lors de l’écriture de La Vie légale ? Quelles sont, plus largement, les écrivains de la littérature immédiate qui ont été déterminants ici pour vous ?

Alors, c’est vrai, je lis Quintane et Echenoz, et aussi d’autres poètes, comme Cadiot ou Beck, en plus de tous ceux du Vieux siècle dont les poétiques flottent toujours dans l’air. Je lis aussi sans discrimination beaucoup de littérature étrangère et puis je suis en passant avec un peu de précision ce qui paraît en rentrées littéraires successives. Je joue à une sorte de vigie poétique et narrative qui guette ce qui débarque à la recherche du nouveau. Je lis aussi beaucoup de sciences humaines, de la sociologie, de l’histoire, je suis obsessionnellement tout ce qui a trait aux grottes ornées, aux australopithèques, aux enfants sauvages, et à l’espionnage, à l’histoire de Rome (pourquoi ? mystère) : je préfère toujours lire un bon livre d’histoire ou d’anthropologie qu’un mauvais roman même si je ne les dédaigne pas non plus, les mauvais romans, toujours très instructifs. Je lis d’ailleurs la science humaine en la fictionnalisant dans ma tête, ce qui fait que je ne me souviens plus de grand-chose par la suite mais il demeure toujours malgré moi des matrices d’images et de détails qui percent dans la mémoire sur le long terme. J’ai la chance d’être entourée d’un cercle d’amies et d’amis avec lesquels, lesquelles, je discute passionnément de tout cela, sans eux, je n’arriverais pas à penser ce que je lis. Et puis, enfin, il y a les relectures incessantes des mêmes textes. Casanova. Hugo. John le Carré. Adèle Blanc-Sec. Flaubert. Stendhal. Beaucoup de romans américains et anglais. En ce moment, sur les conseils d’une amie, je lis Coetzee et j’ai hâte d’aller en discuter avec elle. Récemment, je me suis mise à lire écologie, comme tout le monde, et, maintenant, je vois des non-humains partout, logique. À quand la découverte d’un grand roman dont le vrai personnage principal soit un cheval ou un chien ? Ou plutôt un grand roman dans lequel d’autres peintures, d’autres voix seraient trouvées pour incarner les non-humains ? Toutes ces lectures infusent ensuite par la suite mais comment ?

Dominique Dupart, La Vie légale, Actes Sud, janvier 2021, 416 p., 22 € 50 — Lire un extrait