Avec son nouvel opus qui vient de paraître chez P.O.L, Ce que c’est qu’une existence, Christine Montalbetti renoue avec le modèle du roman choral qu’elle avait déjà exploité en 2016 pour La vie est faite de ces toutes petites choses (également chez P.O.L). Elle en propose une nouvelle actualisation, à la fois proche et différente, en tirant parti, comme elle aime à le faire, de la large gamme de potentialités offertes par les codes du genre. Elle propose en même temps une nouvelle variation sur une série de motifs déjà largement présents dans son œuvre : importance du sensible, sentiment de la fragilité des choses, rôle de la mémoire, fonction de recueil de l’écriture.

Lettre lue le 11 juin 2010, à la Maison de l’Amérique Latine, à l’occasion de la soirée consacrée au roman de Daniele Del Giudice, Horizon Mobile, publié au Seuil dans « La Librairie du XXIe siècle ». Participaient à cette soirée, inscrite au programme de « Paris en toutes lettres », Mathieu Amalric, Jean-Paul Manganaro et Maurice Olender.

« Peut-être n’y a-t-il pas là un parcours, seulement l’intermittence entre le probable et l’improbable »
(Le Stade de Wimbledon)

Daniele Del Giudice (1949-2021) était un marchand de temps comme un arpenteur, soit un alchimiste du récit. Italo Calvino avait qualifié Le Stade de Wimbledon de « livre insolite », et cet adjectif pourrait convenir à chacune des œuvres de l’écrivain italien disparu le 2 septembre dernier. Insolites, elles le sont au sens étymologique du terme : chaque récit de Daniele Del Giudice est un décollage vers l’(in)connu et, pour de nouveau citer Calvino, une « nouvelle approche de la représentation, du récit, selon un nouveau système de coordonnées ».

Corto Maltese : héros, légende, symbole d’un certain âge d’or de la bande dessinée. Grâce à Martin Quenehen au scénario et Bastien Vivès au dessin, la création d’Hugo Pratt renaît pour la deuxième fois avec Océan Noir, roman graphique inspiré qui fait entrer le mythe Corto dans la modernité sans abîmer l’héritage du maître.

Le livre de Gabriela Cabezón Cámara, Pleines de grâce, est pluriel, articulant des différences sans nécessairement les différencier. Le récit s’élabore en subvertissant les codes sociaux et culturels – en inscrivant une différence par rapport à ces codes, en les inscrivant dans une différence par rapport à eux-mêmes – autant que les codes de la narration, favorisant la rencontre ou co-affirmation de points de vue divers, rencontre qui vient troubler et suspendre les identités habituelles. Si ce livre est aussi politique, il a comme visée première la destruction de l’identité, ou sa dissémination (visée qui est elle-même politique).

Cette année, quelques variations ont perturbé le calendrier routinier de nos rendez-vous culturels. Le Festival de Cannes par exemple a eu lieu en juillet. Et le Marché de la Poésie devrait s’ouvrir vers le 20 octobre, place Saint Sulpice à Paris, et non, comme de coutume, au cours de la première quinzaine de juin. Ce n’est pas que ces petits changements nous conduisent à mieux respirer, mais ne pas recopier mécaniquement nos agendas d’une année sur l’autre ne peut nous faire de mal. Grande fatigue de devoir répéter les mêmes gestes, et de plus sur plusieurs décennies, nous déplaçant toujours au même moment sur les mêmes lieux, attendant je ne sais quel retour – ou rentrée, comme on dit côté littérature, avec ces cinq ou six centaines d’ouvrages envoyés au début de l’été aux rédactions des médias influents censés en faire le tri : moment ô combien redoutable, car s’il peut y avoir du plaisir à découvrir de nouvelles publications, il y a surtout du pilon programmé, et, du moins chez les professionnels du tri sélectif, de l’indifférence pour ce qui ne participe pas d’un esprit de compétition soumis à l’air du temps.

On aurait pu penser la vogue des vies imaginaires dépassée, l’exofiction tarie après une grosse décennie commmerciale épuisant le genre. À lire les romans de la rentrée littéraire 2021, on en est loin : du journal fictif de la mère d’Antonin Artaud à la vie spéculative de l’astronome danois Tycho Brahe, en passant par Les Vies de Jacob, le choix est large. Si la production ne brille généralement pas par sa singularité et ne dépasse pas la portée littéraire d’une fiche Wiki, quelques romans font exception. Parmi eux, Les Vies de Chevrolet de l’écrivain suisse Michel Layaz, aux éditions Zoé.

Avec La Fille qu’on appelle, Tanguy Viel signe sans aucun doute son plus grand roman à ce jour. Dans une ville de province, une jeune femme, Laura, fille du boxeur Max Le Corre et mannequin à ses heures, décide un jour d’aller rendre visite à Quentin Le Bars, maire de la ville, afin qu’il lui trouve un logement. Mais une fois qu’elle rencontre cet homme de l’Ancien Régime, rien ne se passe comme prévu. Puissante et sombre fable contemporaine, La Fille qu’on appelle marque un tournant décisif dans l’écriture de Viel en questionnant plus avant les rapports sociaux, et notamment la domination du masculin dans la société française. Rarement un tel portrait de femme, aliénée par la tyrannie masculine, aura atteint en littérature une telle force politique. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre du romancier pour discuter d’un des romans les plus remarquables de ces dernières années.