Vraie fausse lettre de Marguerite Duras à Thomas Pesquet

La dictée de l'espace, Thomas Pesquet depuis la station spatiale internationale © France Culture avec le musée de l’Air et de l’Espace au Bourget (détail de l'affiche)

Cher Thomas Pesquet,

Un jour, dans le hall d’un hôtel, un ami m’a dit que j’étais petite et mondiale. J’apprends que je suis désormais universelle puisqu’un jeune homme, vous, va me lire au-delà du ciel connu, par-delà le bleu et le blanc des nuages, dans l’espace !
Ce qui m’émeut le plus c’est que vous ayez choisi pour cette lecture la terrible histoire de ma mère, cette mère, cette pauvre mère au caractère malheureux, mais qui avait beaucoup de charme. Vous allez donc porter le barrage dans ce vaste monde de la nuit froide, irrespirable, ce monde illimité des étoiles et des soleils, pour cela merci.

Vous savez, moi, pour supporter le vide de l’univers, le balancement des planètes, leur rotation imperturbable, la silencieuse indifférence du monde à l’endroit de la douleur des gens, je n’avais trouvé sur Terre qu’une seule chose : l’alcool. J’imagine que tel n’est pas votre cas, j’imagine que là-haut il vous faut au contraire beaucoup de science, de concentration et de sobriété. Chacun fait ce qu’il peut, et les moyens pour faire face à ce qui nous dépasse sont aussi nombreux que les galaxies.

Il se trouve que j’ai fait moi aussi de la science, le saviez-vous ? Oui, j’en ai fait mais sans la science, de la même façon que j’ai fait de la psychanalyse sans la psychanalyse. Tous les livres avant moi (et certains après moi, hélas) étaient conçus comme des petits systèmes fixes, cohérents, logiques, indubitablement réels, ennuyeux. Mon travail a été de casser cet état mort de la littérature. Détruire, ça. Et ma folie, mon entêtement, mon génie, ont été de chercher à exprimer, à traduire avec des mots tissés de silences un univers fait de probabilités et non d’éléments tangibles, un univers indiscernable, fluctuant, contenant beaucoup plus de vide que de matière. Un univers quantique, pourrait-on dire aujourd’hui. J’ai surtout fait cela avec Lol V. Stein, le trou noir de mon œuvre, l’astre qui absorbe tout, même la lumière. J’ai également fait cela avec mes Aurélia Steiner, ces trois états possibles de l’enfance d’Aurélia, trois entités troubles, indistinctes, superposables. Mes Aurélia avancent toujours dans la nuit du temps comme autant de consciences possibles, et elles rient, elles parlent, elles pleurent, elles se taisent, elles attendent la mort, et c’est beau et c’est terrible. Je les aime.

Je me dis que lorsqu’on se trouve là-haut, comme vous, en orbite, en apesanteur, quand on a sous les yeux la boule bleue qui tourne lentement sur elle-même, si magnifiquement dérisoire, j’imagine qu’on ne peut que penser à la mort, non ? Depuis votre au-delà du ciel, la mort n’est-elle pas qu’une possibilité de la réalité, tout en étant le cœur tragique de cette même réalité ? Et ne voyez-vous pas, depuis la fenêtre de votre appareil la grande profusion des conditionnels ? C’est telle histoire, mais ça fourmille, après tout ça pourrait être telle autre histoire, ou telle autre encore. C’est sans fin. Comme India Song, c’est sans fin que la musique reprend là où elle s’était arrêtée, au commencement d’un amour. Vous me comprenez ? Vous savez, parfois je ne sais pas bien ce que je dis, ce que je sais, c’est que c’est absolument vrai.

Je vais vous faire une confidence parce que vous m’êtes sympathique et que la perspective de votre lecture m’enchante, savez-vous ce qui m’a tué ? L’alcool bien sûr, les années bien sûr, mais ce qui m’a le plus tuée, c’est que je n’ai jamais pu rendre compte du réel, pas vraiment. Pas comme j’aurais voulu, je veux dire une bonne fois pour toutes. Pourtant cette lente et vaine recherche fut le centre de ma vie. Mais le réel n’est pas assignable et il excède les mots, les films, les images, la musique. Le réel est. Et n’est pas. C’est tout.

Avant de vous quitter, je vais me montrer plus sévère avec vous – permettez à la vieille dame que je suis de gronder un peu le jeune homme que vous êtes. Ce n’est pas exactement une lecture que vous comptez faire, c’est une dictée, m’a-t-on dit, et vous avez même déclaré que vous souhaitez faire rêver les gens, et que vous espérez que la chose soit ludique. Oh, misère ! Ce mot de « rêve », je l’ai toujours eu en horreur. C’est tellement beau une lecture, tellement grand et pur, pourquoi salir cet acte en le transformant en jeu participatif, en gadget intersidéral ? Vous pensez vraiment que les cris de ma mère dans la plaine et les rizières peuvent être ludiques ? Cette mère perdue dans la misère, rendue folle par l’injustice, coincée au fond de l’abîme colonial ? Vous pensez vraiment qu’elle peut être ludique l’histoire de cette administration qui broyait avec froideur et avidité des vies entières ?

Cher Thomas, je vous souhaite maintenant la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité, toutes les technologies et toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.

Marguerite Duras