Corto Maltese : le dernier héros

Corto Maltese. Son nom est aussi célèbre que celui de son créateur, Hugo Pratt, si ce n’est plus. Le pirate libertaire et littéraire créé en 1967 s’offre une seconde vie sous la plume et les feutres de Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero avec Sous le soleil de minuit paru chez Casterman le 30 septembre dernier. Rencontre avec les repreneurs des aventures du mythique marin né à La Valette.

Corto détail« Bien des choses étranges sont accomplies sous le soleil de minuit (…) la nuit où j’ai incinéré Sam McGee ». Cette ouverture sous l’égide poétique de Robert W. Service signe d’emblée la tonalité ô combien prattienne de ce nouvel opus. Une réussite. Dès les premiers instants, on retrouve ce qui fait une aventure de Corto Maltese : des personnages forts, emblématiques, un dessin épuré, presque elliptique et pourtant si expressif, un récit qui embrasse des thématiques universelles.

On s’était pourtant dit que reprendre Corto Maltese était une gageure, un projet fou, un pari impossible, vingt après le décès de l’auteur italien — quand bien même celui-ci avait déclaré qu’il verrait bien son héros lui survivre. Juan Diaz Canales au scénario et Ruben Pellejero au dessin ont réussi le tour de force de régler leurs pas dans ceux de leur pair en livrant avec Sous le soleil de minuit une aventure digne du maître. L’univers d’Hugo Pratt transpire, s’exprime, éclate à chaque page : les considérations sur la guerre, l’environnement, les Lumières, la Révolution française, l’héritage de l’histoire et la mémoire, la folie des hommes et du monde sont autant de thématiques abordées subtilement – avec gravité et humour – de la première page à un final parfait d’ironie. Brouillant de belle manière les frontières entre la fiction et la réalité.

Capture d’écran 2015-10-04 à 12.32.26En 1915, dans le grand nord canadien, Corto Maltese et Raspoutine glissent sur une étendue enneigée. Le froid, la morsure de l’éclatante blancheur du paysage, la haine feinte du Russe et la morgue sympathique du Maltais invitent le lecteur à partir à l’aventure. Pour autant, il ne s’agit pas pour les auteurs de « copier » Hugo Pratt. Né d’un synopsis de Luca Romani – frère de l’éditeur italien de Pratt –, Sous le soleil de minuit a toutes les qualités d’un récit moderne, empreint de l’esprit du créateur et développant des thèmes intemporels tout en respectant la narratologie originelle.

Corto Maltese embarque le lecteur à sa suite dans une pérégrination qui le mène jusqu’à Dawson, terme d’un voyage voulu par Jack London, ami et figure tutélaire. Mais le navigateur devra en passer par une autre quête : retrouver Waka Yamada (militante contre la traite des blanches) pour lui remettre une lettre de l’écrivain alors même (mais Corto l’ignore) qu’elle est retenue par une maquerelle endurcie…

Corto détail 2Plus que jamais avec Sous le soleil de minuit, les frontières entre la réalité et l’imaginaire sont d’une porosité extraordinaire : Corto Maltese s’inscrit dans l’histoire du monde autant que les personnages historiques qu’il rencontre. Le fictionnel devient alors fictif – s’acceptant comme réel –, et la bande dessinée est ce lieu, cette temporalité qui permet de brouiller les pistes et se nourrir de sa propre création. Le Corto de Pratt devient un référent (quasi attesté alors qu’il est fictionnel) par la grâce de cette reprise. Ce qui, à soi seul, justifierait le projet de départ.

Si Corto Maltese est aujourd’hui un héros intemporel que les jeunes générations connaissent – ne serait-ce que de nom – via les rééditions ou les adaptations en dessin animé, il manquait certainement à sa dimension universelle de revivre à l’heure d’Internet. Et Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero de souligner la chance qui s’est offerte à eux d’écrire ce scénario et de dessiner ce nouvel album.

Le monde a besoin de héros

Corto Maltese en 2015, bien plus qu’une reprise, est une renaissance. Sans abuser du symbolisme, malgré les cent ans qui nous séparent de l’époque à laquelle se déroule cette trentième aventure, Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero viennent combler un manque. Ils remplissent un espace blanc, en transposant leur Corto dans un pays jamais visité par le héros, dans un temps laissé vierge. Entre Les Ethiopiques et La Jeunesse, Sous le soleil de minuit s’insère naturellement dans l’œuvre d’Hugo Pratt, loin de la dénaturer mais en lui donnant un nouveau souffle, une dimension moderne. Ni un prequel ni une suite, cet album est une nécessité. Comme le dit Juan Diaz Canales en entretien : « le monde a besoin de héros ». Et Corto Maltese est sans nul doute ce dernier héros.

9782203092112