Épisode 1 : Bienvenue au lycée, étranger

© Lucky Comics / éditions Dargaud

PATOS RIVER
Une ville calme où certains ont trouvé
le repos éternel

À chaque fois que j’arrive dans un nouvel établissement scolaire, je m’attends à voir le genre de panneau que, dans les albums de Lucky Luke, on trouve à l’entrée des villes.

 

CACTUS JUNCTION
Étranger,
Nous avons tout pour te recevoir :
Un hôtel
Une prison
Un saloon
Un cimetière

LYCÉE CONDORCET
Enseignants,
nous avons du goudron,
nous avons des plumes,
et nous aimons rigoler

Depuis dix ans que je suis balloté d’un établissement à l’autre dans l’académie, j’ai toujours eu l’impression que les pré-rentrées avaient un arrière-goût de western. Vous savez, quand, au début d’un film, le lonesome cowboy traverse à cheval les vastes pleines, pour finir par arriver au milieu de trois bicoques. Tout le monde le regarde, avec un mélange de curiosité et de défiance. L’étranger s’arrête devant le saloon, car c’est là qu’on trouve tout ce dont on peut avoir besoin : à boire, à manger, et des renseignements. Il y entre et, tandis que le brouhaha s’interrompt brusquement, une vague d’hostilité muette déferle sur lui. Il m’est arrivé la même chose quand, en pénétrant dans le secrétariat du lycée Condorcet, les deux secrétaires m’ont toisé comme si j’étais un gibier de potence. Nul doute que, si j’avais eu un colt, j’aurais laissé glisser ma main jusque-là, près à dégainer au moindre geste brusque.

— Ah, vous êtes le nouveau professeur de lettres, c’est ça ? Vous êtes venu en voiture ? Vous avez trouvé à vous garer ? Parce qu’il n’y a pas de parking pour les personnels, ici.

Pas de problème, j’ai garé mon cheval devant le saloon. On verra bien ce que ça donne les jours de plus forte affluence. Je me garde bien de signaler qu’en entrant dans le lycée j’ai traversé un petit parking réservé à la direction. Il y a personnels et personnels, ça va sans dire.

— La réunion pour les nouveaux enseignants a lieu en salle du C.A., vous voyez où c’est ?

Elle soupire quand je lui réponds que non. Son collègue soupire à son tour, un peu plus fort.

— Vous allez au bout de la rue, jusqu’au bureau du shérif. C’est en face. Vous ne pouvez pas le rater, c’est entre le barbier et le croque-mort.

Les nouveaux, dans un établissement scolaire, sont comme les étrangers dans un western. Personne ne leur fait confiance. Ce sont peut-être des bandits, des renégats, des professeurs incompétents dans leur matière, des gens pas sérieux qui pourraient bien ne même pas valoir la corde pour les pendre.

Je traverse la cour de récréation, le soleil est déjà haut et il me fait plisser les yeux. En déambulant ainsi sur le macadam craquelé, je me donne l’impression de marcher sur la poussière d’une rue déserte, un pancho sur le dos. Pour un peu, je réajusterais mon stetson, histoire de me protéger des rayons dévorants de l’astre solaire. Je me contente d’enlever mon masque, histoire de mieux respirer. Devant la salle du C.A., j’aperçois déjà quelqu’un. Une étrangère, comme moi. Elle porte un chemisier, un pantalon et un énorme cartable. Je me félicite qu’elle aussi ait enlevé son masque. On dirait une actrice hollywoodienne des années 1960, une Nathalie Wood qui n’aurait pas été abîmée. Elle est jeune et elle rayonne. Elle doit venir d’une grande ville bourgeoise de l’est, ou peut-être même du vieux continent, et elle a amené dans ses bagages une image romantique des contrées sauvages qu’elle vient de pénétrer. Elle n’a aucune idée de la dure loi de l’Ouest. J’en mettrais ma main à couper : c’est une stagiaire.

— Bonjour, je lui dis, en pinçant mon chapeau et me retenant de ne pas cracher ma chique sur le sol.

— Bonjour.

Un silence de mort, on entendrait les mouches voler. Je vois le genre. Elle sait qu’elle est belle, qu’elle a de l’éducation, et elle ne se mélange pas avec les vachers dans mon genre. Je me le tiens pour dit. Mais n’empêche : qu’est-ce qu’elle est belle. On ne voit pas ça tous les jours, dans l’Ouest sauvage.

Arrivent d’autres étrangers. Personne ne se parle. La nervosité est palpable. Beaucoup de jeunes recrues qui ont envie de bien faire, de tout donner, de devenir les professeurs qu’ils rêvent d’être depuis longtemps. Je vais pisser pour me donner une contenance.

Quand je reviens, tout le monde est entré dans la salle du C.A. : les chefs sont là. Je reconnais la proviseure avec ses allures de maire corrompu d’une petite ville au bord du désert : pas mal de graisse, un goût vestimentaire douteux, sourire hypocrite sur le visage – elle porte même la moustache en guidon de vélo. L’adjoint a l’air plus honnête. Déjà, il ne sourit pas : pas de faux espoirs. Les tables sont disposées en U et il ne reste plus de place qu’à côté de la belle étrangère.

— Je peux ? je lui demande.

— Oui oui…

Le discours commence. J’ai l’impression de n’en avoir jamais entendu d’autre. Condorcet City n’est pas si terrible que ça, même si le niveau social est plutôt moyen moins. Les Indiens du cru ne sont pas très travailleurs, mais ils ne sont pas méchants. L’altercation au couteau l’année dernière n’est plus qu’un mauvais souvenir. Surtout, faire l’appel à chaque heure, et ne jamais laisser un prisonnier sortir de classe seul. Si on rencontre un problème, ne pas le garder pour soi : Condorcet City est là pour nous aider. Bienveillance et exigence. C’est comme ça que ça marche à Condorcet City. Ouep, étranger, c’est comme ça que j’te l’dis.

Tout le monde prend des notes, sauf ma jolie voisine. Peut-être que je l’ai mal jugée.

La réunion de bienvenue terminée, il nous reste une demi-heure à tuer avant la plénière, avec tous les autres cowboys et cowgirls titulaires de l’établissement. Les jeunes recrues se ruent au secrétariat pour avoir leurs clés de salle et leurs codes de photocopieuses. J’irai plus tard. De toute façon, on ne connaît même pas encore notre emploi du temps.

Je vais faire un tour au seul endroit fréquentable du patelin : le CDI. Cela tient bien sûr au fait que personne ne le fréquente. Le documentaliste m’accueille chaleureusement. On croirait qu’il n’a vu personne depuis des mois. Les documentalistes sont des prospecteurs d’un nouveau genre, qui cherchent l’or mais pour le partager avec les autres, et non pas le garder pour eux-mêmes. Sauf que personne n’en veut. Michel – c’est son nom – est tellement enthousiaste que j’ai l’impression qu’il n’a croisé personne depuis des mois, au milieu de son désert. Il me parle de plein de choses et m’explique le fonctionnement du lycée, du CDI, ses collègues – et enfin il me demande ce que j’enseigne.

— Oh, le français !

Et aussitôt il baisse la voix et adopte des attitudes de conspirateurs. Alors qu’on est seuls dans le CDI, il me chuchota, en s’approchant très près de moi :

— Mais alors, tu remplaces Christophe.

— Sans doute, on ne m’a rien dit, tu sais.

— C’est sûr, c’est sûr, tu remplaces Christophe.

— Ah bon.

— Il a été assassiné…

— Christophe ?

— Oui !

— Ah bon ?

— Dans le lycée !

— Il a été assassiné au lycée ?

— Oui !

— Ah bon !

— On l’a retrouvé un matin, en ouvrant la salle des profs, en fin d’année.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

À suivre…