Après Drama Doll de Rose Vidal, la collection Aventures dirigée par Yannick Haenel aux éditions Gallimard se lance avec le roman de Julien de Kerviler Les mouvements de l’Armée rouge en 1945 et c’est une épopée intime dans l’abstraction qui se montre ici. Tout en effet tient du mystère dans ce court livre d’une centaine de pages sans chapitre, presque sans ponctuation, qui réussit un pur chant de littérature.
Arnaud Jamin
Avec son premier livre, Rose Vidal, née en 1997, écrit le manifeste d’une jeunesse qui opère depuis la plus absolue des modernités. Se présentant comme un roman sans histoire, son livre Drama Doll, qui initie la collection Aventures dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard (avec Les mouvements de l’armée rouge en 1945 de Julien de Kerviler qui sort le même jour et dont nous parlerons ici très vite) annonce : « Je suis de la génération qui ne souffre plus. » Et c’est un paradoxe : tout le travail de l’écrivaine porte sur la douleur.
2019, déflagration française : des inédits de Louis-Ferdinand Céline réapparaissent, mettant à nouveau l’écrivain sulfureux et antisémite au centre de l’attention du milieu littéraire. Céline en héritage, qui paraît aujourd’hui au Mercure de France, rend le récit de ce tremblement tellurique en donnant la version de Véronique Chovin.
Un livre hanté par un livre, un roman enroulé sur la littérature elle-même : le nouvel ouvrage d’Alban Lefranc qui paraît aux éditions Verticales est une lumière dans le paysage de la fiction contemporaine.
Peut-on tomber physiquement amoureuse d’une forme architecturale et entretenir avec elle une relation jusqu’à la séparation ? C’est exactement le genre d’expérience que Sophie Poirier a vécue avec un immeuble installé à même la plage sur la côte Atlantique. Son roman Le Signal – du nom de ce lieu étonnant – est passionnant.
La question concrète de la fin des temps est tout à fait légitime dans notre époque. Pour se la poser, il suffit de calmement lire les rapports précis et réguliers du GIEC comme les articles de presse les relatant. C’est qu’il va bien falloir s’organiser pour terminer notre petite histoire humaine, et le travail de la fiction permet d’anticiper peut-être notre chute.
Le philosophe Alain Boutot, spécialiste de l’œuvre de Martin Heidegger, vient de traduire le volume 88 de l’édition complète (Gesamtausgabe) du penseur. Les positions métaphysiques fondamentales de la pensée occidentale et Pour s’exercer à la pensée philosophique réunissent notes et protocoles de deux « séminaires » tenus durant les semestres d’hiver 1937-1938 et 1941-1942 à l’université de Fribourg-en-Brisgau. Pour sa neuvième traduction d’un ouvrage de Heidegger aux éditions Gallimard depuis 2001, nous évoquons avec lui dans un grand entretien la particularité de la pratique de la traduction philosophique heideggerienne, celle de ces pages inédites en français et leur place dans le chemin de pensée du célèbre philosophe allemand.
Voici un court texte merveilleux sur les nus de Pierre Bonnard, signé Yannick Haenel, qui paraît aux éditions de L’Atelier contemporain après avoir figuré dans le catalogue de l’exposition grenobloise Bonnard. Les Couleurs de la lumière (In Fine Éditions d’art, 2021). On sait que depuis À mon seul désir (Argol, 2005) en passant par La solitude Caravage (Fayard, 2019) et jusqu’au très récent Bleu Bacon (Stock, 2024), l’écrivain fait advenir une pensée profonde sur l’art et la peinture et c’est une écriture assurée, fine, ondulante et nécessairement lumineuse que l’on lit à nouveau ici.
Jeudi 26 septembre, une pluie poisseuse s’étalait sur Paris lorsque Alone, une nouvelle chanson de The Cure est apparue sur les sites de streaming, annonçant la sortie d’un album intitulé Songs of a lost world pour le 1er novembre. La collusion de ces petits évènements tombe sous le sens pour qui estime que la formation de Robert Smith fonde depuis toujours une mélancolie ontologique, approfondissant son sens en mélodies.
Avec le documentaire Les mille et une vies musicales de Fleetwood Mac à voir sur Arte le 13 septembre à 22h30 et déjà disponible en streaming sur le site de la chaîne, la journaliste Sophie Rosemont nous rappelle brillamment à quel point le groupe à l’origine du sémillant album Rumours (1977) brille dans la traînée du temps, laissant loin derrière lui des milliers de musiciens et de chanteurs voisins de son histoire.
Il faut dire je ne la supporte pas ta putain d’époque. Cette phrase qui tient plus de la percussion que de l’insulte est dite par un écrivain à bord d’un avion qui va s’écraser dans quelques minutes. L’appareil chute et le narrateur se met alors à penser tout haut. Dans quel monde va-t-il donc disparaître ? Qu’est-ce qui a été réellement vécu ?
« Si Kafka vraiment a écrit, alors quelque chose résistera toujours aux identifications qu’on tentera de faire à son endroit. » Voici comment l’écrivain Frédéric Berthet, alors seulement âgé de 24 ans, envisage l’œuvre du praguois en 1978 dans un texte de dix pages qu’il confie à l’émission Les Nuits magnétiques de France Culture.
En matière d’arrachement de l’homme à lui-même, il y a le surréalisme et rien. Georges Bataille est clair au sujet de l’importance de l’avant-garde artistique majeure du XXème siècle lorsqu’il écrit cette phrase à la mi-temps du mouvement en 1948. Annie Le Brun, qui offre cette citation dans une nouvelle édition augmentée de Qui vive. Considérations actuelles sur l’inactualité du surréalisme, paru originellement en 1991, en sait quelque chose en tant que figure de cette constellation d’œuvres et de formes.
Un homme mort est un homme élevé à l’état de mystère absolu. Dans ses Fragments, Novalis envisage ainsi la disparition comme un appel à une signification à toujours chercher en avant, comme une accentuation discrète mais profonde de la vie elle-même. L’œuvre et le destin de la chanteuse anglaise du groupe Broadcast Trish Keenan, qui est morte absurdement à 42 ans le 14 janvier 2011 des suites d’un virus H1N1 contracté lors d’une tournée en Australie, tiennent de ce genre de mystère total.