Rose Vidal, naissance d’une écrivaine (Drama Doll)

Drama Doll - détail couverture

Avec son premier livre, Rose Vidal, née en 1997, écrit le manifeste d’une jeunesse qui opère depuis la plus absolue des modernités. Se présentant comme un roman sans histoire, son livre Drama Doll, qui initie la collection Aventures dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard (avec Les mouvements de l’armée rouge en 1945 de Julien de Kerviler qui sort le même jour et dont nous parlerons ici très vite) annonce : « Je suis de la génération qui ne souffre plus. » Et c’est un paradoxe : tout le travail de l’écrivaine porte sur la douleur.

Drama Doll voisine « Tramadol » et tient du soin porté à l’autre à partir d’une conversation avec une amie, Emmanuelle, qui lui confie sur un balcon avec vue sur Rome la mort d’un de ses enfants jumeaux à la naissance. Qu’est-ce que la souffrance ? De quelle matière est-elle faite ? Qu’est-ce qu’une larme ? Quelle ouverture possible dans le monde ?

J’écris le temps pour voir si le temps qu’on prend peut changer quelque chose au mal qu’on reçoit.

Les morts prennent alors plus de consistance que les vivants, la narratrice pose des questions, envoie des mots, veut comprendre, décante la peine physique, approche du deuil, aperçoit l’addiction, pour les diffracter en récit de salut. Le livre n’a pas la narration classique d’un roman et fonce sans cesse dans l’oblique de confessions et de réflexions, ponctuées par des pages de textos, photos, captures d’écran, poèmes, mots en gras, phrases barrées et écriture inclusive.

Rose Vidal. Photo @ Francesca Mantovani avec l’autorisation des éditions Gallimard

La narratrice alterne le passé et le présent mais aussi le elle et le tu, dans une connivence gracieuse avec le lecteur : « Je suis sûre que toi aussi qui me lis tu connais cette excitation fébrile qui est celle des histoires que tu pourras te raconter. Il ne faut pas mal l’entendre ; d’ailleurs lorsque je dis que tu te racontes des histoires, je pourrais tout aussi bien dire plutôt que tu conçois ta liberté en l’éprouvant dans ses récits. » On pense au mentir-vrai d’Aragon, à la fougue totale qui effectivement prend celle ou celui qui s’approche du feu de la littérature. L’écriture ici s’oriente comme un chant, elle crée une présence absolue qu’elle seule peut faire s’imposer. Rose Vidal cherche donc le déroulement de la souffrance dans les êtres qui l’entourent et qui menacent à chaque instant de devenir personnages.

On croise Nicolas Danzinger, neurologue à la Pitié-Salpêtrière, l’artiste Benoît, son amie Loris et on vit/lit deux grands moments : un développement génial sur la plus grosse machine du monde — une extravagante excavatrice de charbon à roue dentée décrite en long et en large jusqu’à sa signification ontologique — et des pages sublimes à propos du Panthéon près duquel elle a étudié et dont elle rêve une subite explosion parallèlement à la découverte de sa vocation littéraire. « Ça ressemblait à une chute de tension, une déflagration de joie ou de plaisir, peut-être même une jouissance subite, plus dévoreuse qu’un feu de forêt. »

Une écrivaine naît ici, faisant corps avec sa génération, remontant à travers les autres et bondissant hors du rang de la mort : « C’est un mystère encore, ce pas de côté qu’il a fallu pour que nous nous rendions compte du grand tombeau de bronze qui nous a vu·es naître, et nos parent·es ; du pas en avant qu’il faut pour en sortir, emporter par la main qui le voudra bien, voudra bien se rendre compte de la lourdeur du caveau et que bien des choses dont nous vivons ne sont que les soudures d’un vaste mausolée familial dans lequel vient s’entasser la tristesse de notre civilisation ; que bien des choses dont nous vivons sont les ascendances des morts et la condescendance de celles et ceux qui vont mourir. » En fin de roman, Rose Vidal s’interroge sur sa future capacité à créer de « vrais » personnages. Elle ne devrait pas avoir de doutes, tant la littérature elle-même advient à travers son livre.

Rose Vidal, Drama Doll, Aventures / Gallimard, mars 2025, 208 p., 20 € — Lire un extrait.