Il faut dire je ne la supporte pas ta putain d’époque. Cette phrase qui tient plus de la percussion que de l’insulte est dite par un écrivain à bord d’un avion qui va s’écraser dans quelques minutes. L’appareil chute et le narrateur se met alors à penser tout haut. Dans quel monde va-t-il donc disparaître ? Qu’est-ce qui a été réellement vécu ?
Tout va très vite dans cette quarantaine de pages signées John Jefferson Selve, auteur de Meta Carpenter en 2022 chez Grasset et fondateur de la revue Possession Immédiate qui vient de tirer sa référence. Tout y est urgence au moment fatidique, tout se retourne : « Ma peur de ne plus exister se transfigure en un pur bonheur, enfin, je le vois poindre dans l’orbe d’une sensation que je connais dès que je suis au bord des larmes pour rien ou que s’irise en moi une colère sans fond. » La conclusion, la réponse, l’horizon sont déjà là : ils n’ont pour forme que la littérature, cette guerre comme les autres. Problème, ce qui se trame dans la modernité littéraire tient de la pâleur sordide et Selve lance ses salves contre les « faquins métronomes qui pondent un livre comme s’ils allaient aux chiottes. Pour beaucoup la littérature est un lieu d’aisance. Un jeu culturel de références plus ou moins faussées. » Qui pourrait démentir cela ? L’époque, au fond, « ne veut pas de la littérature et elle se gave comme un goret de causes endimanchées, hashtaguées, elle s’empiffre de sujets, d’angles et de faits divers. »
L’angle de Notre chute est saillant, il indique le sol, lucidement, sans appétence pour le nihilisme ; cependant des livres existent et ils tiennent dans l’air. L’écrivain pense au Martin Eden de Jack London alors que sa voisine de siège est prise d’une crise de folie, se plante une fourchette dans l’œil et qu’un au-delà de la panique s’installe dans les travées hurlantes de l’avion. L’avion, c’est l’histoire entière de la civilisation dans laquelle nous évoluons, arrivée à sa logique fin, celle-là même où « Des calculs quantiques commis par des malades mentaux californiens anéantissent l’humanité. »
L’écrivain poursuit sa diatribe, resserrant pourtant une pensée claire et juste vers la constellation de l’amitié : « Les collabo-artistes ont le pouvoir. Mais nous
sommes quelques-uns à les avoir en ligne de mire. Je ne suis pas seul. Je ne partirai pas sans me défendre. Heureusement, je connais une faction d’irresponsables qui cherche encore le grand langage dans la démolition du monde. Ces irresponsables sont mes sœurs et mes frères. Ensemble, nous sommes la meute avant qu’elle ne se disperse, et nous sommes sales. » Cette saleté pose une saine distance, un intervalle salutaire : « La littérature est sale parce qu’elle s’enfonce un peu plus loin que le monde. Elle demande à s’engager un peu plus loin que le monde. Elle est un sacrifice d’où l’on ressort vivant. Une solitude. À côté de l’endroit – dans l’espace et dans le temps – où tu pensais te trouver. » Justement, le récit de la chute se clôt de manière fort inattendue et l’on ferme alors ce petit livre à la couverture rose en souriant : la littérature, bien nécessairement, avance.
John Jefferson Selve, Notre chute, éditions Zone critique – Vrilles, 48 pages, 6 juin 2024, 7€.