Mystères et illuminations de Julien de Kerviler (Les mouvements de l’Armée rouge en 1945)

Après Drama Doll de Rose Vidal, la collection Aventures dirigée par Yannick Haenel aux éditions Gallimard se lance avec le roman de Julien de Kerviler Les mouvements de l’Armée rouge en 1945 et c’est une épopée intime dans l’abstraction qui se montre ici. Tout en effet tient du mystère dans ce court livre d’une centaine de pages sans chapitre, presque sans ponctuation, qui réussit un pur chant de littérature.

Que savons-nous pour sûr ? Que le narrateur est professeur, qu’il travaille en Chine et qu’une obscure affaire autour de la photographie d’une femme certainement assassinée lance son récit. Il semble passer l’oral d’une agrégation mais l’examinateur, qui est donc censé l’interroger sur cette carte militaire de 1945 pourrait tout à fait être un enquêteur : « …l’examinateur m’a demandé s’il était permis de conclure de ma réponse que je ne connaissais pas madame Chen et j’ai regardé la photographie puis j’ai regardé l’examinateur et j’ai répondu que la mémoire était déficiente et qu’elle était approximative et qu’elle entretenait des relations contradictoires avec la réalité… » Quant à cette femme, elle prendra plusieurs formes, noms, prénoms, comme les autres personnages du livre.

Certaines scènes sont même racontées deux fois avec des angles et des protagonistes différents, dans une forme aussi troublante qu’éblouissante. Julien de Kerviler donne pourtant des clés, il s’adresse au lecteur, nous lisons un statement littéraire, une puissante déclaration d’amour à la littérature :

« …l’histoire de ma vie est d’abord l’histoire de mes lectures et l’histoire de leurs conséquences sur la construction de ma personnalité… », mais aussi « … j’ai dit à l’examinateur que je ne savais pas non plus pourquoi j’étais venu en Chine mais que je devinais très bien en revanche toute l’importance que ces images prendraient un jour dans la construction de ma pensée, mouvement vague entre quelque chose qui était là et quelque chose qui n’était pas là, mouvement incertain entre quelque chose qui était stable et quelque chose qui était liquide, une forme de présence toujours creusée par une forme d’absence, le mouvement de l’une à l’autre, le flottement entre deux états contraires qui sont pourtant deux états de la même identité, le permanent et le provisoire, l’oscillation entre deux formes incompatibles de la réalité. »

L’écriture agit comme ici un flux, une veine profonde qui gicle par endroits, comme sur la toile d’un tableau de Bacon. Voici qu’une flaque apparaît sur un mur. Hallucination consécutive à l’angoisse ? Rêverie alcoolisée ? Trouée salutaire dans la perception assurément. On peut avancer quelques influences peut-être inventées du côté du critique littéraire enthousiaste : les pérégrinations kafkaïennes dans l’absurde du monde, les images lynchéennes dans l’apparence d’une réalité déformée, la force sollersienne du courant sans ponctuation apparente de l’époque Paradis, indiquant tout de même le sens d’une voix insigne. Un personnage se met à parler à l’envers « en inversant l’ordre des lettres dans les mots mais en conservant l’ordre des mots dans les phrases… » Il est demandé aux élèves du professeur de raconter un rêve en commençant par la fin. Plus tard dans le récit, une femme arrive pour un rendez-vous qui n’a jamais été pris et s’excuse pour un retard qui n’existe donc pas. Le narrateur se réveille plus tard dans la nuit en pensant à plusieurs reprises que son appartement a été visité durant son sommeil. Incertitude, hésitation, bascule (un philosophe allemand assez connu parle de la vraie nature du sujet humain comme être-jeté sans cesse en déval) sont rois et mènent la cadence d’un livre kaléidoscopique où l’on finit par avoir le désir fou de se perdre entièrement pour recommencer à penser une nouvelle psychogéographie. « Fragmentation de la pensée qui renonce au subterfuge de la continuité. Des visages, des voix, des corps qui se déplacent très vite. Des trajectoires dans la pénombre. Des chemins silencieux. Des interfaces qui mènent à des plans imaginaires. Des canaux, des rivières souterraines, des eaux lourdes, des eaux très sombres. Des résurgences. Des phases latentes. » Les lecteurs de Diacritik qui avaient pu s’approcher de Julien de Kerviler lors de ses « lectures transversales » ici-même il y a quelques années applaudiront sans nul doute aujourd’hui son fabuleux roman-mystère.

Julien de Kerviler, Les mouvements de l’Armée rouge en 1945, Collection Aventures / Gallimard, 27 mars 2025. 112 pages, 14€.