Destouches demain (Céline en héritage)

détail couverture

2019, déflagration française : des inédits de Louis-Ferdinand Céline réapparaissent, mettant à nouveau l’écrivain sulfureux et antisémite au centre de l’attention du milieu littéraire. Céline en héritage, qui paraît aujourd’hui au Mercure de France, rend le récit de ce tremblement tellurique en donnant la version de Véronique Chovin.

Cette dernière est inscrite sur le testament de la veuve de Céline, Lucette Destouches, le « lutin de gaité » comme l’appelait l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Et c’est la puissante amitié entre ces deux femmes, née dans les années 70, dix ans après la mort de Céline en 1961, qui soutient le livre. Cours de danse, discussions au champagne, sorties dans et autour de Paris… les deux femmes s’entendent à merveille, leur complicité est absolue jusqu’au bout. Le livre revient sur un épisode plein de sens si l’on considère Marcel Proust et Céline comme la double tête absolue de la littérature du XXesiècle : « À Cabourg, au Grand Hôtel, dans la chambre du souvenir de Proust, où, surprise ! dans la bibliothèque, un livre de Céline, Entretien avec le professeur Y, se trouvait perdu au milieu des œuvres complètes de Proust. »

Véronique Chovin écrit depuis le lieu de l’amitié avec Lucette : « Longtemps elle s’était promenée dans la vie avec Lucette enfermée tout au fond d’elle. » De cette proximité, deux livres parus chez Grasset,  Céline secret (2001) et Lucette Destouches, épouse Céline (2017) s’étaient fait l’écho. Ici, l’autrice se confie sur ce fameux héritage : « Ce n’était pas simple d’être à la tête de l’héritage célinien. Les grands universitaires bardés de diplômes et de titres glorieux étaient tous méfiants à son égard. Elle était la cible de procès d’intention que rien ne justifiait. Certains la soupçonnaient de vouloir censurer les papiers antisémites et d’autres encore de vouloir refuser l’accès des manuscrits aux scientifiques. Quelle méprise ! Et quelle malveillance jalouse ! Elle avait également contre elle certains militants ou idéologues qui rejetaient tout ce qui pouvait avoir trait à Céline et ne comprenaient pas qu’on puisse l’aimer sans être antisémite.« 

On lit la tension multiforme qui entoure Véronique Chovin quand les deux pistes principales concernant le destin des manuscrits de Guerre, Londres et La volonté du roi Krogold s’affrontent durant de longs mois. Oscar Rosembly, un mystérieux résistant ? Elle prend la défense de la mémoire de Lucette lorsque Jean-Pierre Thibaudat qui a conservé les manuscrits durant 40 ans explique que c’est Yvon Morandat qui les avait récupérés chez Céline et que sa fille Caroline, redoutant de ternir la réputation de son père, n’avait jamais voulu voir paraître. Fille d’un résistant illustre, elle ne voulait pas que Lucette puisse s’enrichir. Mais Véronique Chovin évoque aussi la possible subtilisation à cette époque de deux dessins de Degas donnés à Céline par son ex-belle-mère tout comme le réveil des descendants de l’écrivain (c’est le titre d’un chapitre) alors que Guerre a caracolé en tête des ventes de livres à sa sortie en 2022. On a alors envie de transversalement se replonger dans la lecture de Céline, pour peut-être y deviner la suite d’un feuilleton dont la réalité factuelle des cinq dernières années ne lui aurait pas déplu. Et si c’était l’œuvre de Céline elle-même qui continuait à créer les soubresauts spectaculaires de son essence ?

Véronique Chovin, Céline en héritage. Mercure de France, mars 2025. 128 p., 16 € 50 — Lire un extrait