Roman posthume, adaptations de ses livres en bandes dessinées, recueils de chroniques diverses, de critiques de films, d’analyses ludiques, journal, correspondance, théâtre, désormais volume d’entretiens : le nombre des publications post mortem excède largement celui des parutions du vivant de Jean-Patrick Manchette – surtout si l’on ajoute les romans d’espionnage écrits pour un éditeur ayant fait faillite avant leur parution. Cette volonté de prolonger et d’éclairer l’œuvre de l’auteur de polars, que l’on doit notamment au travail minutieux de son fils Tristan (dit Doug Headline), met en valeur un édifice étonnant, brut et complexe à la fois, jamais complaisant.

Et si l’un des genres majeurs pour penser les liens du réel et de sa mise en récit était la biographie ? Non l’autofiction qui déplace le curseur vers la réinterprétation imaginaire d’une existence attestée, mais bien la biographie. Elle a longtemps été méprisée après des décennies d’œuvre rabattue sur la vie de son auteur puis condamnée par le textualisme faisant fi de tout lien entre l’homme et l’œuvre. Nombre de grands textes paraissant aujourd’hui montrent combien la biographie est au contraire une manière singulière et puissante pour sortir l’œuvre de sa clôture et la penser depuis une vie inscrite non dans le cadre étroit d’une existence mais dans le panorama bien plus large d’une époque. On pense au récent Sontag de Benjamin Moser mais aussi au Kafka de Reiner Stach, trilogie dont la première partie (Kafka. Le temps des décisions) paraît enfin en France, dans une traduction de Régis Quatresous, au Cherche-Midi.

Le livre de Pierre Niedergang est une réflexion concernant le rapport entre normes et queer. La réflexion semble devoir être rapide : si l’on a l’idée que le mouvement queer se définit par opposition aux normes dominantes et aliénantes de l’hétérocentrisme, on en déduit volontiers qu’il se définit contre la normalisation des corps et des esprits, qu’il est en soi rejet de toute norme. C’est ce raisonnement trop rapide, certainement faux, politiquement problématique, que Vers la normativité queer remet en cause.

Avec Comment sortir du monde ? publiées aux Nouvelles Éditions du réveil, Marouane Bakhti signe un premier roman d’une puissance inouïe, comme rarement lu. Dans une langue forte et ciselée, ce récit évoque une vie entre hontes et fantômes sylvestres, dans une famille biculturelle, moitié française, moitié maghrébine. La vie comme elle vient, comme elle ne va pas : tels sont les enjeux d’un récit qui chemine entre renouveau du roman de la ruralité et récit écopoétique. C’est un grand livre, une éblouissante révélation, et on est toujours heureux de pouvoir le dire. À ce titre, Diacritik ne pouvait manquer de saluer ce jeune auteur plus que prometteur le temps d’un grand entretien.

Pris dans le trafic routier au hasard d’un grave accident loin devant eux, leur voiture immobilisée au milieu des autres, Vincent et Manon attendent que le flux reprenne. Quand ils se sont rencontrés, quelques mois auparavant, Manon venait de tourner un film, remplaçant au débotté une actrice blessée. Tout semble aller au mieux, mais des commentaires du narrateur, ainsi que de nombreuses annonces proleptiques, indiquent que quelque chose cloche, qu’un drame couve qui ne manquera pas d’empoisonner leur vie.

C’est le début vague, ça ressemble aussi au roman de Perec tout autant qu’un gribouillis ou un point de couture V c’est le calligramme des victoires qui volent aussi le sismographe régulier et l’encéphalogramme c’est mathématiquement impossible (V+V = X et non VV) c’est le tremblement les vaguelettes et le refus de la ligne droite c’est la queer volute du zig-zag

Seul sur son chemin, chaque pas mesuré, Emmanuel Macron marche dans son nouveau costume de Président au milieu de la cour du Louvre. Un souverain maîtrise le temps : le défilé solitaire va durer quatre longues minutes, il se termine par un dernier petit geste de la main vers la foule avant de gagner la tribune et de prononcer le discours inaugural du premier quinquennat. Les experts commentent le « moment solennel », « la France des Rois », « des Capétiens », « de François Mitterrand ». Dans l’enthousiasme débridé, on concède que c’est bien sûr une mise en scène dont on admire l’efficacité : le décor est planté.

« L’intérieur du corps n’est pas beau. Nous n’avons pas une vision esthétique totale dans la mesure où nous n’assumons pas l’intérieur de nos corps et la compréhension des organes et de leur fonctionnement. C’est donc de l’humour noir, mais c’est aussi très sérieux : pourquoi ne pas faire un concours de beauté pour le plus beau rein, l’estomac le plus joliment formé, le foie le plus exquis ? » (David Cronenberg, entretiens avec Serge Gründberg, Éditions des Cahiers du Cinéma)

Le 21 avril, Dead Ringers, remake au féminin du film de David Cronenberg, arrive en série sur Prime Vidéo. Au tour de Rachel Weisz, nommée Eliott et Beverly Mantle, comme hier Jeremy Irons, de se dédoubler en jumelles gynécologues. Deux Rachel pour le prix d’une qui, Dieu ou Frankenstein, tord(ent) sans vergogne les règles de l’éthique médicale, en « créant la vie à partir de rien… », promet le pitch.

Alors que se succèdent sur la platine Études symphoniques op.13 de Robert Schumann et Couleurs de la Cité céleste d’Olivier Messiaen, nul mot, en dehors de ceux qui composent ce bref paragraphe d’introduction, ne vient à l’esprit du lecteur de bande dessinée qui a pourtant repéré ces deux derniers mois quelques titres sortant du lot, ainsi que trois ou quatre autres albums agréables à lire, ce qui est déjà ça.

Avec Mécano, son premier roman paru chez P.O.L, Mattia Filice livre sans nul doute un des récits les plus importants de ces dernières années. Vie du rail vue depuis l’intérieur, Mécano raconte, à la manière d’un récit aux accents autobiographiques, la vie de de conducteur de train, du mécano, depuis son apprentissage jusqu’aux longs trajets qui s’enchaînent. Dans la langue même du rail, Filice livre une manière d’épopée en vers libres et libérés où se dit aussi bien la lutte pied à pied des salariés pour leurs droits. Alors que la contestation contre la réforme des retraites entre dans son quatrième mois, Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de ce romancier des luttes avec lequel, pour notre plus grande joie, le contemporain devra désormais compter.

Lemon, de Kwon Yeo-Sun, commence par un assassinat. Ou plutôt par le récit de cet assassinat. Ou plutôt par le récit de ce que quelqu’un imagine s’être passé durant l’interrogatoire d’un des suspects. Une jeune fille (Hae-eon) a été assassinée, c’est « l’affaire du meurtre de la belle lycéenne ». Si le roman tourne autour des effets de ce meurtre sur les différentes personnes impliquées, il concerne aussi le récit ou les récits de ce meurtre – récits inachevés, incomplets, subjectifs, n’énonçant pas la vérité sur ce qui s’est passé.