Que l’on ait avec l’œuvre L’Etranger une proximité admirative ou plus réservée, on ne peut que s’incliner devant le phénomène littéraire que représente ses reprises par des lecteurs séduits et s’engageant à leur tour dans une adaptation ou une interprétation critique, comme le mangaka Ryota Kurumado et le critique Christian Phéline.
Ranger l’atelier. Reparcourir les livres dont on n’a su parler sur le moment et se demander si ce silence sera définitif – ou non. Ce peut être rageant de ne pas trouver les mots ; mais, quand on y songe, ce n’est parfois pas plus mal, car c’est un véritable soulagement que d’éviter de rapporter avec maladresse ce qui nous a touché, parlé, chuchoté, fait signe… ou nous a tout simplement fait plaisir : un plaisir éphémère que l’on aimerait faire passer – mais comment ? –, sans en rajouter, et qui ressurgira peut-être un jour sans prévenir, nous apportant enfin les quelques mots susceptibles de traduire notre expérience de lecture.
« Ce sont des personnes invisibles qui deviennent visibles », explique Nora, coordinatrice du Lotus Bus, en parlant des travailleuses du sexe chinoises qui portent plainte contre leurs agresseurs. C’est dans cette mission de dévoilement que s’inscrit le premier livre de Rémi Yang, Roses d’acier : dévoilement de la réalité des femmes pour qui « les arbres [du boulevard] offrent un semblant de camouflage », dévoilement de la violence derrière ce métier « générateur de fantasmes », dévoilement de « la femme qui a rêvé de Paris et de ses monuments » derrière Meigui, présidente autoritaire des Roses d’acier. Plus qu’une chronique, Roses d’acier (sous-titré Chronique d’un collectif de travailleuses du sexe chinoises) est le récit d’une enquête sociale et herméneutique, fruit d’un déchiffrement du visible permis par la posture intermédiaire du journaliste sino-français.
« — Mais alors, quand on dit que tu n’es pas en mesure de faire ce que l’on entend communément par « raconter », on se trompe ?
— Non, c’est vrai.
— Qu’est-ce qui t’en empêche ?
Cette semaine, Diacritik poursuit sa série critique « Peintures d’expo » toujours en compagnie de Siryne Z. Cette fois, notre critique a décidé de planter son chevalet au beau milieu de la splendide exposition « Giovanni Bellini, influences croisées » qui a débuté ce 3 mars et prendra fin le 17 juillet au musée Jacquemart-André à Paris.
En 1945, la revue Confluences publie un numéro d’hommage « Présence de Valery Larbaud ».
Guillaume Gesvret, professeur de Lettres dans un lycée de Seine-Saint-Denis, propose dans Un léger désordre un essai sur la lecture à partir de situations de cours. Ce sont les moments d’interruption par des paroles intempestives ou « hors-sujet » des élèves qui sont le point de départ de sa réflexion littéraire et théorique. Entretien.
C’est une vue inouïe sur l’ensemble des écoles de la peinture italienne classique que le Louvre propose à ses visiteurs avec cette éblouissante exposition / immersion de plus de soixante-dix œuvres du musée de Capodimonte réparties dans la Grande Galerie, la salle de la Chapelle et celle de l’Horloge, comme si le stock des plus belles pièces du musée napolitain avait lui-même trouvé sa place dans les collections permanentes parisiennes. Un tour de force muséal pensé par les commissaires généraux Sébastien Allard, directeur du département des Peintures du musée du Louvre et Sylvain Bellenger, directeur du musée de Capodimonte.
Hypnotique Rombo d’Esther Kinsky ! Rombo = grondement précurseur d’un tremblement de terre (le mot italien). « Cette rumeur inouïe, inquiétante et profonde, dure plusieurs minutes avant que se déclenche le tremblement de terre proprement dit », lit-on dans le livre. Or le livre a pour projet de cerner ce que fut le séisme du 6 mai 1976 qui a dévasté le nord-est de l’Italie, et ce par les différentes approches que se donne l’écrivaine-géographe-peintre-conteuse (c’est moi qui lui prête de tels attributs…). 50 ans plus tard donc, Esther Kinsky nous fait revivre le drame à travers les monologues de sept personnages qui alternent avec la description des sites que bouleversa le tremblement de terre.
Une langue radicalement hybridée, une famille d’ex-guérillera·os urugayenne, une enfance queer ressaisie politiquement : avec Tupamadre de L. Etchart, les éditions Terrasses continuent leur travail de mise en avant des littératures minoritaires, queers et expérimentales.
3 extraits de l’album « A Bird On A Poire » ([PIAS] France, 2004).
Le livre de Guillaume Gesvret, Un léger désordre, n’expose pas une théorie abstraite de la lecture mais, d’abord, une pratique en commun de la lecture, avec des élèves, durant des cours de français – par exemple à Stains, dans le 93.
On n’aime pas quand quelqu’un meurt. Et pourtant on ne le connaît pas ou si peu, autant que tous ceux qui ont lu et relu ses livres, ceux qui se sont habitués à ce vieux compagnonnage. On est triste, alors qu’au fond on ne sait rien de l’homme, on ne sait rien de ce qu’il a été, comment il a vécu et ressenti les choses qui ont été sa vie – ne connaissant que l’écrivain, même pas, pas l’écrivain, lui qui n’a presque jamais joué à être un écrivain, refusant le jeu médiatique qui accompagne aujourd’hui l’écriture – ne connaissant dès lors que les livres, les longs paysages rudes de ses livres, les crépuscules de ses nuits, et son verbe, la cadence de son verbe, on le connaissait par l’implacable cadence litanique de son verbe.
Il n’y a rien en dehors de l’ordinaire des situations. Le dehors, l’extra-ordinaire tout autant, relèvent sans aucun doute du plan le plus quotidien dans sa manière de nous faire signe : plan de vacuité, troué par des événements qui ne sont pas davantage des élévations. C’est « ici et maintenant » que la philosophie prend son départ. De sorte qu’il ne sera pas même question de principes dérobés, nichés dans le retrait du fond, couverts sous des apparences tant décriées comme si ne se jouait rien d’essentiel à la surface des choses et que seul l’ordre du temps permettait d’en relever enfin le cours.