Voici les Œuvres choisies de Curzio Malaparte (1898-1957), un gros volume Quarto/Gallimard où l’on a notamment ses deux grands romans, Kaputt (1944) et La Peau (1949), sans lesquels on aurait sans doute oublié l’écrivain qu’il a été – lui qui a pourtant écrit beaucoup de livres, essais, polémiques, observations, souvenirs – « tous intelligents » dit Kundera qui figure en ouverture de ce gros volume Quarto avec son essai intitulé « La Peau : un archi-roman », extrait de son livre de critique littéraire : « Une Rencontre » (Pléiade/Gallimard).
Kundera fait de Malaparte un des très grands romanciers du XXè siècle qui d’après l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être a découvert « une forme ». Il y a aussi chez lui un principe d’ironie qui lui paraît essentiel ; Kundera aime Malaparte comme il aime Sterne, Diderot ou Rabelais, les écrivains de la « première mi-temps », et comme il parlé des musiciens de la première mi-temps (Bach, Haydn, Stravinsky, Webern). Après, c’est donc la deuxième mi-temps de tous ceux qui veulent ignorer le principe structurel de L’Art de la fugue, tel Tristram Shandy. En fait, on a Sterne et Laclos d’un côté, Scott et Balzac de l’autre. Pour Kundera, Curzio Malaparte est un poète qui se souvient du premier moment…
Ce n’était pas l’avis de tout le monde. Moravia, ami de Malaparte, disait même que ça n’était pas un écrivain : la littérature n’était pour lui qu’une « panoplie ». Moravia disait encore que ça n’était qu’un beau parleur comme Bernard-Henri Lévy (ce dernier admirant néanmoins Kaputt). Moravia n’aimait pas les romans de Malaparte qu’il taxait de « sensationnalisme», d’esprit trop journalistique – « la réalité n’est jamais journalistique ». Malaparte a notamment été correspondant et photographe de guerre, chargé de suivre l’avancée de la Wehrmacht pour le compte du Corriere della Sera. C’était un journaliste-romancier qui se permettait de tutoyer tous les hommes de pouvoir, politique ou financier, de quelque bord qu’ils soient. René de Ceccatty a raconté les relations compliquées de Moravia avec Malaparte dans sa biographie de Moravia parue en 2010 chez Flammarion, dans laquelle il est dit que Moravia admirait dans une certaine mesure la « désinvolture sociale phénoménale » de Malaparte (qui passa du fascisme au communisme, dans de constants revirements politiques, NDLR). Malaparte sera d’ailleurs successivement arrêté par la République de Salò en juillet 1943 pour avoir fait courir le bruit qu’il y aurait un coup d’Etat allemand en Italie ; par les Alliées américains débarqués à Naples en novembre 1943 pour activités fascistes… et par les autorités italiennes du « règne du Sud » du roi Victor-Emmanuel III en février 1944. Mais qui était vraiment Curzio Malaparte, comme le demandait Olivier Rolin dans sa préface à La Peau (Denoël, 2008) ? « Je n’en sais rien » répondait alors Rolin : « Italien, Allemand (Kurt Erich Suckert de son vrai nom), fasciste, résistant, communiste et catholique in articulo mortis, solitaire et mondain… Un type pas simple, un insaisissable Protée » – Monsieur Caméléon, du nom qu’il donne lui-même à un double de Mussolini.
Malaparte était sans doute cynique et masochiste… Il aimait à se prendre pour un chien ; il dérangeait les clients des grands hôtels, où il descendait lui-même, en aboyant à la lune, comme il le raconte dans son Journal d’un étranger à Paris (qui figure dans le volume Quarto/Gallimard) et comme il aimait le faire en toute liberté en France. La France était pour lui un pays intelligent, un pays libre, « le pays le plus libre d’Europe ». Il relate dans son Journal sa rencontre avec Roger Nimier, qualifié comme le « plus libre des jeunes Français intellectuels », le « plus vif », qui a dépassé « la rhétorique de la Résistance et de la Collaboration », riant de tout (un peu comme lui). Emmanuel Mattiato, qui a établi et présenté cette édition Quarto/Gallimard, énonce dans sa préface que tout au long de son existence Malaparte « oscille entre la tentation de réenchanter un monde d’où le sacré a été éclipsé, et son envers, cette conscience amère du désenchantement définitif produit par la modernité » : Malaparte se définissait comme un témoin, un spectateur et non un protagoniste des événements qu’il décrit. Il le dit dans son livre Technique du coup d’Etat (1931), un livre qu’il dit par ailleurs détester car, s’il lui a donné la gloire, il est en même temps à l’origine de toutes ses misères.
Un mot revient souvent sous la plume de Malaparte, le mot « pudeur » (notamment dans Kaputt, qu’il qualifie lui-même de « roman historique (et) dont les personnages ne sont pas du temps de Louis XIII, mais de notre temps »(in Journal d’un étranger à Paris). Dans le chapitre intitulé « Les rats de Jassy », Malaparte parle à la première personne et dit narrer « la chronique des faits qui s’étaient produits dans la noble ville de Jassy, en Moldavie ». Il raconte là le « pogrom de Jassy ». Mais y était-il, comme se le demandait Pierre Pachet dans son grand récit « Conversations à Jassy » ?
Admirateur de Malaparte, Pierre Pachet (1937-2016) assurait que la grande virtuosité de l’écrivain s’exhibe pour rien dans La Peau (1949), tandis que dans Kaputt (1944) la pudeur est évidente quand « Malaparte sait détourner le regard du sang dans les rues pour regarder les nuages qui crèvent dans le ciel au-
dessus de la ville, quand continuer de regarder serait un abus de confiance, ne ferait rien voir de plus, ne servirait que l’ostentation du styliste ». Pachet disait encore que ce qui donne le ton à son texte « c’est en effet la pitié, et la conscience partagée par tous, victimes et témoins, de leur impuissance profonde. » C’est en tout cas le point de vue qui oriente Kaputt, gouverne son esthétique ; c’est l’Europe tout entière qui est victime, qui est « kaputt » ; rien ne doit atténuer, avilir, ni grossir la souffrance des victimes. Tout vous laisse groggy, chez Malaparte : la violence des visions, les questions posées… Mais (selon Olivier Rolin) où la beauté est assurément celle de l’art, soulignant que Malaparte était un « grand paysagiste » – à l’instar de Poussin, de Le Lorrain – comme lorsqu’il avait été relégué aux îles Lipari dans la seule compagnie d’un chien et qu’il laissait errer son regard sur « la mer grecque de Sicile ». Godard avait dû s’en souvenir dans Le Mépris, quand il avait fait de la maison de Malaparte à Capri le décor de son film.
Curzio Malaparte, Exils. Œuvres choisies. Edition établie et présentée par Emmanuel Mattiato. Préface d’Emmanuel Mattiato : « Malaparte ou l’art cruel d’ausculter la modernité ». Vie & Œuvre par Emmanuel Mattiato. Traductions de l’italien de Juliette Bertrand, Gabrielle Cabrini, Emmanuel Mattiato, René Novella, Georges Piroué. Quarto/Gallimard, 1312 p., 36 euros