Abby a vingt ans. Le lendemain de son mariage, elle est renversée par un bus et reste plusieurs jours dans le coma, « pareille à la Belle au bois dormant », « suspendue, ni complètement vivante ni complètement morte ». Son mari voudrait comprendre : est-ce un accident ou un geste délibéré ? Willem va forcer la jeune femme à se souvenir : « À quoi étais-tu en train de penser quand c’est arrivé ? ».

Comment nomme-t-on aujourd’hui ce qu’on appelait un “papier” au temps où les frappes des machines étaient vraiment sonores ? Écrivant ces mots, je me désole d’entendre ces petits sons produits par le clavier d’ordinateur et les recouvre aussitôt d’une musique qui a la propriété de se mêler agréablement aux sons du dehors, aujourd’hui printaniers, et aux bruits des pages qu’on tourne. Parfois, c’est Schubert (Rosamunde) ; d’autres fois, Morton Feldman (Rothko Chapel) ; ou encore Cat Power, mais cette dernière en solo : Speaking for Trees, délicat bruissement, au bord du silence (pour ne pas dire : du précipice), où la voix semble d’autant plus juste qu’elle s’avère fragile. Une fois ces matériaux sonores et musicaux correctement mixés, c’est-à-dire se faisant oublier tout en apportant cette énergie mystérieuse qui permet d’avancer sans se rendre compte que le temps passe, des voix surgissent – prennent corps. Et quand leur présence devient manifeste, on est aussitôt téléporté sur le Terrain vague, cette autre scène où l’on touche concrètement les matières, comme on ramasse des morceaux de poterie ou des flèches brisées à terre.

« Après avoir tourné les interrupteurs de bakélite dans toutes les pièces, il constata que l’électricité ne fonctionnait pas. Un vieux frigo hors d’usage occupait le coin de la cuisine. Il frappa l’armoire du bout du pied, provoquant la retraite paniquée d’une armée de vermine. De leurs toiles, deux araignées avaient partagé à parts égales l’évier de la cuisine, à la première le côté gauche, à la seconde le droit.

Neuf et profondément original : tels sont les mots qui viennent spontanément à l’esprit pour qualifier le Manifeste pour une écologie de la différence que vient de faire paraître Hicham-Stéphane Afeissa. En des pages aussi fortes que lumineuses, le philosophe s’interroge sur la manière dont on pourrait mettre un terme au rapport profondément dominateur que les hommes entretiennent avec la nature, et notamment les animaux. Ne vivons-nous pas dans un déni de l’altérité que reconduisent certaines lectures écologiques ? Comment renouer les liens avec la nature et sa puissance créatrice sans l’écraser non plus que la nier ? Autant de questions déterminantes que Diacritik est allé poser au philosophe le temps d’un grand entretien.

Depuis une quinzaine d’années, Gianni Forte et Stefano Ricci occupent le devant de la scène théâtrale européenne. Provocatrices, poétiques, politiques, en rupture, inventives, leurs réalisations travaillent les corps, les âmes, les relations, les cultures, les mondes qui existent et d’autres qui sont possibles. Pour la période 2021-2024, ils sont nommés directeurs de la Biennale Teatro di Venezia. Entretien avec le dramaturge Gianni Forte.

En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre et à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.

Retour sur Centre épique, récit-documentaire publié il y a quelques mois par Jean-Michel Espitallier. Dans ce livre, sont interrogés l’Histoire, le temps, la mémoire collective et personnelle, certains des récits qui donnent du sens au siècle (le XXe). Ce questionnement – cette problématisation – se fait toujours du point de vue d’une écriture qui propose et, dans le même geste, défait, efface, déchire, accumule les ruines : écriture-temps, écriture-durée synonyme aussi de chaos. Entretien avec l’auteur.

On ne peut pas dire que les témoignages sur l’inceste soient légion au Maghreb ; pas davantage en Tunisie où les avancées pour les droits des femmes ne peuvent être niées. Aussi, le témoignage-fiction de Monia Ben Jémia, Les siestes du grand-père. Récit d’inceste, est un événement, une rupture d’un silence honteux pour les victimes et complice pour celles et ceux qui ont assisté sans dire.