Dans Erreur sur la marchandise, l’économiste Amine Messal propose de « reprendre » le libéralisme à ceux qui, selon lui, l’ont vidé de sa substance. L’essai, publié aux Éditions Rue de l’échiquier, se présente comme une tentative de clarification intellectuelle dans un moment où le mot « liberté » semble saturé de sens contradictoires.
Ce que Messal désigne comme une « erreur » n’est pas simplement une dérive politique récente, mais une confusion théorique plus profonde : avoir réduit la liberté à sa dimension strictement économique. Là où la tradition libérale visait à protéger les individus de l’arbitraire du pouvoir, elle en est venue, sous l’effet de certains courants contemporains, à sacraliser le marché comme instance régulatrice suprême. Le glissement est subtil mais à la fois terrible et décisif. En effet, la liberté n’est plus pensée comme condition de la citoyenneté, mais comme capacité illimitée d’échanger, d’accumuler, de disposer.
L’originalité du livre tient à ce déplacement du regard. Plutôt que d’opposer frontalement libéralisme et critique sociale, Amine Messal s’efforce de montrer que la critique la plus pertinente du néolibéralisme peut émerger de l’intérieur même de la tradition libérale. Il ne s’agit pas de rompre avec elle mais de la relire. Ce travail de réinterprétation passe par une mise en évidence des contresens qui se sont progressivement installés. La dérégulation érigée en principe, la suspicion envers toute intervention collective, l’assimilation de la contrainte politique à une atteinte intolérable aux droits individuels.
Or, rappelle Amine Messal, une société de marché n’est pas spontanément une société libre. Loin s’en faut. Sans institutions, sans règles communes, sans garanties juridiques et sociales, le marché tend à produire des formes de domination qui échappent au contrôle démocratique. La concentration de la richesse et du pouvoir économique finit par peser sur les conditions mêmes de l’égalité civique. C’est en ce sens que l’« erreur sur la marchandise » devient une « erreur sur la liberté » car en absolutisant l’échange marchand, on oublie que certaines dimensions de l’existence humaine ne sauraient être réduites à des objets de transaction.
Pour autant, le propos d’Amine Messal ne relève ni du pamphlet ni du traité académique. Son écriture, volontairement resserrée, avance par touches claires, intelligentes et pédagogiques, qui rendent compréhensible l’enjeu politique des débats théoriques souvent réservés aux spécialistes. Il s’attache ainsi à montrer comment, dans le discours public contemporain, toute tentative de régulation peut être disqualifiée au nom d’une conception appauvrie de la liberté. Ce retournement rhétorique est au cœur de son diagnostic, et ce n’est pas rien puisque pour lui, la liberté est invoquée pour refuser les conditions qui la rendent possible pour tous.
En filigrane, se dessine alors une réflexion sur la place du politique dans nos sociétés. Si le marché devient l’horizon indépassable de l’organisation sociale, il remarque que la décision collective se trouve de fait reléguée au second plan. Les enjeux communs — sociaux, écologiques, démocratiques — apparaissent du même coup comme des perturbations d’un ordre supposément naturel. Amine Messal invite quant à lui et au contraire à réhabiliter la dimension conflictuelle et délibérative du politique, seule capable de fixer des limites à la logique marchande.
Ainsi on trouve dans cet essai, une sorte de pari : Serait- il encore possible de parler de libéralisme sans en accepter les usages dominants ? En rappelant que la liberté ne se confond ni avec l’absence de règles ni avec la toute-puissance économique, Amine Messal tente de rouvrir un espace de discussion que l’on croyait verrouillé à double tour. Sa critique ne vise pas à disqualifier une tradition mais à la sauver de ses propres démons et nous fait comprendre que l’« erreur » dont il est question n’est pas seulement celle d’une doctrine, mais encore celle d’un imaginaire collectif qui a fini par confondre émancipation et circulation des biens. Mais encore que la liberté – la vraie – se mesure d’abord à la capacité d’une société à se donner des règles communes afin de préserver ce qui ne saurait être marchandé.
Amine Messal, Erreur sur la marchandise, éd. Rue de l’échiquier, coll. Les incisives, 128 p., 14€