Avec Brûlées, Ariadna Castellarnau avait écrit un monde de l’entre-deux, de l’indétermination du sens, une sorte de chaos très étrange. C’est ce monde que l’on retrouve dans L’obscurité est un lieu – monde, donc, obscur, constitué non de frontières mais de leurs chevauchements, de dimensions différentes qui se recouvrent, se traversent, s’échangent.

« L’homme n’est jamais aussi semblable à lui-même que lorsqu’il est en mouvement » déclarait Le Bernin quand, sculptant le buste de Louis XIV, loin de figer son modèle, il laissait le monarque libre de ses gestes, le laissant tourner autour de lui, évoluer à sa guise comme l’homme même de l’âge baroque. Car le véritable modèle de cet homme du Siècle d’or, c’est avant tout Don Juan, l’homme de l’identité protéiforme, des incarnations successives, paradigme résolu des amours variées et incessamment variables. Mais sans doute cette formule du Bernin bientôt devenue devise d’un XVIIe siècle épris d’apparences trompeuses et d’identités fuyantes est-elle elle-même prise à revers et à son propre piège baroque dans le magistral Don Juan de Serge Bozon qui vient de sortir sur les écrans et qui, à ne s’y pas tromper, s’impose, après les remarquables Tip Top et Madame Hyde, comme son meilleur film.

La Vie mode d’emploi, mais à New York : un immeuble, le Preemption, est au centre de la Comédie de David Schickler, ses habitants se croisent de chapitres en chapitres, d’intrigues en intrigues, leurs histoires construisent une géographie habitée, un roman depuis les récits que sont des vies de voisinage. Le livre débute peu avant le changement de millénaire, en décembre 1999. C’est un moment de crise identitaire, culturelle mais aussi le début des journées de « Grande Débauche » initiées par Patrick Rigg.

                                                                       *

Si l’on en croit Christopher Hitchens (Dieu n’est pas grand. Comment la religion empoisonne tout, traduction d’Ana Nessun, Belfond 2009), « certains anciens Égyptiens croyaient que la sodomie était la cause des tremblements de terre. » Cela donne à penser sur la solidité de nos croyances et convictions d’aujourd’hui.

Qu’a-t-on coutume d’appeler « révolution » ? Un renversement général de l’ordre des choses, donnant brusquement naissance à une manière de part en part nouvelle d’organiser la société. En cela, il s’agit de l’événement (politique, historique) par excellence : d’une part quelque chose d’imprévisible, d’inimaginable avant sa réalisation, c’est-à-dire une création.

Un essai remarquable de Valérie Gérard, Les formes du chaos, nous rappelle que Virginia Woolf fut non seulement un des grands écrivains métaphysiques anglais du XXe siècle, l’équivalent féminin en prose de T.S. Eliot (la conversion de celui-ci au christianisme rendant plus tangible cette interprétation), mais également une auteure politique et sociale, consciente des aliénations de son temps. Prise dans l’étau des deux catastrophes majeures que furent 1914-1918 et 1939, elle n’a cessé d’explorer de nouvelles formes pour les confronter au chaos des guerres, à l’arrogance de l’Empire, à la toute-puissance du patriarcat.

Le chapiteau est vaste, son centre est de gazon mais c’est d’abord dans les airs qu’il nous invite à regarder. Les jeunes élèves de la 33e promotion du CNAC (Centre National des Arts du Cirque) sont perchés là-haut, sur des balançoires à hauteurs diverses, dans le noir, penchés sur l’écran de leurs téléphones, comme isolés chacun dans sa bulle d’air, dans sa lueur, dans sa rêverie.  L’image initiale nous plonge dans l’univers onirique, presque encore enfantin, de ces jeunes gens comme des oiseaux de nuit virtuoses et maladroits et nous entraîne dans une bamboche vertigineuse composée de leurs envols et de leurs chutes. Simultanément ensemble et individualisés, ils sont, dès cette très belle ouverture, autant solistes que membres d’un collectif, et aussi bien représentants de leur génération qu’athlètes exigeants, aussi semblables à leurs contemporains qu’irréductiblement étranges. Ce sont ces tensions déroutantes que le spectacle va explorer.