Terrain vague (70) – Poésie, voyages, ruines

Photo © Christian Rosset

29 mars 2026. Opposant plus que jamais mélancolie à nostalgie, je résiste à la tentation de déposer les outils – ceux de l’écriture, qui donnent voie aux sons et voix aux graphismes –, ruminant intérieurement cette question : comment ne pas traverser ce qui me reste à vivre (mettons la durée d’une enfance, ce qui ne serait pas si mal) dans un jetlag permanent ? Aujourd’hui, c’est l’heure d’été, il faut un peu de temps pour s’y accoutumer.

Triant les livres à recenser au plus vite, je les dispose en deux piles ; au total : trente-et-un du côté des « plus urgents à défendre » ; seize qu’il serait dommage d’abandonner en cours de route faute de place, et de temps. [En aparté. Mais comment voulez-vous arriver à rendre compte d’autant d’ouvrages ? Comment passer de quarante-sept à huit ou neuf ? Le plus simple est d’assumer son retard puisque, de toutes façons, il n’est jamais trop tard pour « bien faire ».] Le montage continue, ouvrant la voie (la voix) aux échanges dont cette enfance qu’il nous reste à vivre a besoin.

30 mars. J’apprends la mort de Glen Baxter (le 29, à l’âge de 82 ans). S’il y eut un artiste à la frontière, c’est bien lui. L’Américain Edward Gorey (1925-2000) a affirmé un jour que son homologue britannique « présentait tous les signes inquiétants du génie. » On ne saurait mieux dire. Le mieux pour s’en convaincre est de faire un tour sur le site de la galerie Flowers à Londres, où on peut admirer les multiples facettes du travail du Colonel Baxter ; et de plus, en cherchant bien, côté expositions, on pourra l’écouter en parler in situ.

1er avril. On s’aventure à la frontière de la fiction quand on écrit un journal de lecture. C’est une bonne chose, même s’il faut gommer après coup certaines formulations, non parce qu’elles seraient trop intimes, mais parce que les exigences de la fiction le commandent ; tout comme elles incitent à forger certaines contraintes afin d’opérer les tensions nécessaires. Rien de tout cela ne doit être clairement perçu. Et peut-être ne le notons-nous que pour entretenir (paradoxalement ?) une forme de mystère. So May we Start ?

1. La journée du 8 avril 2026 est de celles qu’il convient de marquer d’une pierre noire – même si une blanche serait plus adéquate pour fêter la sortie du livre dont nous allons parler. Pour diverses raisons, qui ont officiellement trait aux chiffres de vente, et à la raréfaction de la littérature « au sens ancien du terme » au sein du catalogue de la maison d’édition (jadis indépendante avant de devenir une filiale du groupe Madrigall), la collection « Poésie / Flammarion », créée en 1985 par Claude Esteban, puis confiée en 1994 à Yves di Manno, qui l’aura dirigée durant un peu plus de trois décennies, publiant rien de moins que 205 titres de 69 auteurs et autrices, a été brutalement mise en arrêt – un arrêt probablement définitif, même si cette aventure ne montrait aucun signe d’épuisement. Comme l’écrit ce dernier, « ce n’est assurément pas une bonne nouvelle, non seulement pour les auteurs que j’ai eu l’honneur et la joie d’accueillir, mais plus largement pour la poésie telle que nous sommes encore un certain nombre à la concevoir et dont on peut se demander si elle aura toujours sa place au sein d’un monde vidé de sa substance, sinon de son humanité. »

Élagage, dernier opus de la collection « Poésie / Flammarion », est, après « endquote », Objets d’Amérique et Terre ni ciel, le quatrième recueil d’essais d’Yves di Manno à s’intéresser « à des voies mal explorées, ouvrant des pistes encore possibles à la poursuite de l’écriture poétique dans un monde qui ne veut plus rien savoir à son sujet. » Cet ouvrage, un peu plus épais que les précédents et d’une remarquable densité (évitez toute lecture rapide), n’imprime aucun point final, même s’il prend parfois l’allure de livre testamentaire, au sens où il fait le point, comme en photographie, sur ce qui aura marqué son auteur, de manière parfois obsessionnelle (même s’il entretient toujours une forme de réserve : d’Indiens – de la tribu perdue), au cours d’un long parcours amorcé au sortir de l’adolescence. Que l’on y découvre d’épatants inédits, ou qu’on relise de manière plus aiguë certains écrits parus en revue, ou sur internet, Élagage s’avère en permanence passionnant, même pour qui suit l’affaire depuis le début. Il est recommandé de lire ces pages en continuité, même si chacun des textes ici rassemblés est susceptible d’être envisagé comme porte d’entrée.

« Le présent ouvrage marque le terme probablement définitif d’une enquête qui m’aura occupé quatre décennies durant… » Définitif vraiment ? Va savoir, même si force est de constater que « ce dernier livre de poétique aura été conçu dans un climat général nettement plus morose que les précédents : tout en reprenant quelques digressions antérieures, sa composition au fil des sept ou huit dernières années n’aura pas été portée par un élan identique. Je dirai même que les raisons de rendre les armes l’auront emporté, durant cette période, sur les espoirs qui avaient jusque-là alimenté ma recherche. » On partage décidément bien des choses, et il me semble qu’envers (en vers) et contre tous, l’esprit de résistance évoqué en ouverture de cette chronique entretient ici quelque force – élaguer étant le propre du vivant en recherche et n’ayant renoncé à rien (combien de fois ai-je entendu ce mot de la bouche de Claude Ollier : l’élagage est une pratique exigeante qui demande une grande précision – la gomme devant être aussi affûtée que le crayon).

Le sommaire de ce livre sonne un peu comme un autoportrait. Il s’ouvre, après un exergue de Paol Keineg – « Ô vous / que la poésie exalte, / comme vous avez raison / de me tourner le dos. » –, avec trois pages d’introduction, suivies par une première section, Quelques portraits (d’ouvrages), qui rassemble diverses notices sur de « drôles de livres », et autres « choses qui gagnent à être lues », témoignant que « d’autres voies demeurent possibles ». La deuxième section, Supplément aux Objets d’Amérique, permet à son auteur de proposer, entre autres, un essai inédit, et plutôt généreux (une vingtaine de pages très serrées), sur H.D. – Hilda Doolittle, autrice « d’une œuvre sans véritable équivalent » – au cœur du labyrinthe, qui pourrait à lui seul justifier l’achat de l’ouvrage. Mais les six autres écrits de ce supplément forment bien autre chose qu’un simple « supplément » : on pourrait dialoguer avec chacun d’entre eux assez longuement. On se contentera de rappeler que leur auteur a été aussi traducteur de Pound, de Williams, des Objectivistes ou de Rothenberg ; et qu’il ouvre ce Supplément avec XIII façons de considérer la traduction dont il y a plaisir à rapporter la dernière : « On efface aussi dans la traduction du poème son propre effort – d’effacement ».

La troisième section, Des extrémistes discrets, s’intéresse à de grandes « figures de la subversion » n’ayant jamais pris le pouvoir dans le champ médiatique, et encore moins le chemin des Académies si prisé aujourd’hui. S’il s’est installé depuis quelques temps à Bruxelles, c’est au cours de son adolescence qu’Yves di Manno a commencé à se sentir proche de nombreux auteurs belges, à commencer par le surréaliste Paul Nougé qu’il qualifie de « précurseur » de Debord ; mais aussi Paul Colinet, « l’introuvable », Christian Dotremont, l’inventeur de CoBrA, plus connu, mais toujours à redécouvrir, et tant d’autres acteurs de cette « Belgique sauvage » chère à son cœur : « Cette poignée d’inventeurs, de dynamiteurs méthodiques pour qui la poésie, loin de se cantonner aux pages qu’ils livraient à l’impression, était l’occasion d’un vaste carnaval – une fête sans fin donnée en l’honneur du langage et visant, malgré tout, à la métamorphose du réel. »

La quatrième section, D’autres complices, lui permet de faire quelques « derniers tours de pistes » avec certains « proches » de sa génération ou plus âgés que lui : Franck Venaille, Anne-Marie Albiach, Ivar Ch’Vavar, Esther Tellermann, Eugène Savitzkaya, Matthieu Messagier – sans oublier le trio d’initiateurs de la revue Java à qui il a récemment redonné voix au chapitre. Un entretien conclut ce bel ensemble, avant la cinquième section, à sa manière symétrique de la première. Intitulée Un feuilleton catastrophique (parce que prépubliée dans la revue en ligne Catastrophes, co-dirigée par Laurent Albarracin, Guillaume Condello et Pierre Vinclair), elle est composée d’essais critiques, de digressions fertiles, de dépôts d’humeurs animés par le désir de prendre date, et d’ainsi participer à la propagation de l’invisible. Ce feuilleton en sept temps multiplie les centres d’intérêt : du livre de Dominique Foucade, Malgdaléniennement (que nous avons lu de concert au cours du premier confinement), à l’œuvre d’Armand Robin explorée par Françoise Morvan (un monument « à mes yeux définitif », écrit-il) ; ou de la trop méconnue Leslie Scalpino à la mystérieuse Louise Labé ; et de tant d’autres, dont Dominique Grandmont – le titre de l’épisode final qui lui est consacré étant : de plus, en trop.

Ces cinq sections, précédées d’un prologue (Devant les pages), sont prolongées par un codicille, Pénombres du surréalisme, relançant in fine ce qui fut à l’origine de ce long parcours dont Élagage nous entretient : « N’est-il pas un peu dérisoire de célébrer aujourd’hui le centenaire du surréalisme, entérinant une fois encore son inscription dans une histoire littéraire dont ses adeptes avaient cherché dès l’origine à se démarquer, avec la véhémence que l’on sait ? » ; et un postlude, Dernier rappel, dédié « à la mémoire de Charles-Henri Flammarion », un homme d’un autre temps. Yves di Manno y écrit que sa longue animation de cette impérissable collection lui « apparaît aujourd’hui comme un long rêve éveillé, dont témoignent pourtant les livres qui lui ont donné corps : il suffit de tendre la main pour les saisir. // Aux lecteurs & aux lectrices à venir de les inventer à leur tour. »

Si Élagage est bien l’ultime titre de cette collection, il aura été précédé, en janvier, février et mars, par trois autres – successivement : Le poème tangent d’Isabelle Garron, une autrice plusieurs fois publiée (qui cosigna  avec di Manno l’anthologie Un nouveau monde – Poésies en France 1960-2020) qui renouvelle le champ de ses investigations poétiques avec ce livre ; Java 1989-2006, l’anthologie de Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri, Jacques Sivan & leurs complices (déjà citée) ; Coup de chien d’Aurélia Declercq, une nouvelle venue, née à Bruxelles en 1993, qui « partage désormais son temps entre Paris, Tbilissi (en Géorgie) et sa Belgique natale ». D’elle, nous avions déjà fort apprécié en 2021 Rikiki, son premier livre aux Éditions de l’Attente, préfacé par Pierre Alferi. Dans la recension qui lui avait été ici-même consacré, j’avais écrit : « C’est toujours un bonheur de lire un ouvrage peu épais, mais d’une grande densité, qui nous entraîne du premier au dernier mot, et que l’on peut reprendre aussitôt, comme on replace la tête de lecture sur la première plage d’un vinyle après le lockgroove final. » On pourrait reprendre ces mêmes mots en introduction de ce nouvel opus, même s’il s’étend sur plus de pages (107, plus fournies en nombre de caractères, au lieu de 72).

De Rikiki à Coup de chien, on retrouve un même personnage, Elsa, non plus au centre, mais comme en écho. La présentation du livre par l’éditeur énonce les enjeux de ce poème qui « restitue un périple, ou plus exactement la traversée d’une longue nuit intérieure qui est d’abord celle du langage : des éclairs qui lui sont propres, des paysages qu’il révèle et efface tour à tour. Dans les chambres de l’hôtel Bingo Plaza, autour d’un corps endormi des scènes se dessinent, des personnages émergent pour s’évanouir aussitôt, un chien-loup errant apparaît par instants, plus fascinant qu’effrayant. […] Tentée par le récit – tout en l’évitant – l’écriture syncopée d’Aurélia Declercq s’acharne avant tout à fixer des vertiges, plongeant dans la matière la plus lointaine du langage pour en ramener et déchiffrer sa propre énigme : que la poésie édifie peut-être, à notre insu… »

En voici, rapidement, un bref montage, en trois temps :

« Le corps endormi, il ignore les bruits.

Dérober. Dérober les sons jusqu’à ce que sa veine se colore : c’est un bleu qui se renverse. Bleu de veines. Bleu de peau. Bleu de murs clos. Bleu de papiers peints. Bleu de rivage né. Loin, dans la ville : l’abreuvoir accueille des animaux domestiques dont la soif se répand.  Parfois : ils habitent. Parfois : ils ont le museau peint en bleu afin de faire : incantation. S’en suit le bruit. Bruit de couloirs ou bruits de bêtes. Descendre à travers le bruit. Jusqu’où. Poursuivre encore. Ouvrir. Ici. Le bruit s’agrandit façon totalité c’est un œil plein qui regarde la saveur fugitive d’une note. Le bruit devine. Le bruit devine le chant du martinet au moment du couché. Il s’y colle. À fixer l’étrange érotisme de petits papiers emportés par le vent sous l’indivision harmonique. Le corps endormi s’ouvre et s’en suit tant de bruits à en resurgir par la pesanteur. Il le fait. Le corps endormi fait le bruit. Il le fait encore. Orchestre. Gesticule. Ça claque. Ça perce. Façon théâtralité des linges mouillés. Non. Silence. Se boucher les tympans. »

[…]

« La chambre se tait. /  / La chambre se tait : bouche-bée face au phylactère de ses rêves luxueux en lévitation. /  / La chambre taiseuse. /  / Elsa ne raille plus les murs de la chambre, Elsa n’émerge plus vers épousseter. Elle ne tend plus son coude vers désormais je m’irrigue ainsi soit-il. Elle se demande comment chante la déraison à terme : au cœur du rayon blanc tombant sur les plaines. Elle se retourne sur elle-même, elle dit : qui cherche la clef. /  / C’est sa voix. /  / C’est sa voix. »

[…]

« Et les dés roulent. /  / Et les joueurs se taisent. /  / Et le chien-loup aboie. /  / S’enivrer de ça. /  / S’enivrer de ça dans l’hôtel Bingo Plaza. »

Comme on s’en aperçoit clairement, les dernières bouteilles à la mer de la collection « Poésie / Flammarion » sont loin de dispenser une matière figée dans un passé révolu : plutôt chargée d’un fort potentiel d’avenir. Du coup, ne comptez pas sur nous pour tourner la page.

Dans La subversion joyeuse, cinquième épisode de son Feuilleton catastrophique, Yves di Manno évoque, entre autres, Pierre Mabille, Aurélia Declercq (au sujet de Rikiki, « un texte à proprement dire insensé ») et Frédéric Forte, selon lui, « le seul héritier [parmi les membres récents de l’Oulipo] digne du cercle initial, dans l’esprit autant que dans la lettre. » Le sentiment général est le quatrième livre de Frédéric Forte aux Éditions P.O.L. Ayant chroniqué ici-même, et avec enthousiasme, les deux précédents (auxquels il faut ajouter un ouvrage paru aux Éditions de l’Attente, ainsi que ses traductions de Guy Bennett chez ce même éditeur), il va de soi que ce nouvel opus était attendu. Et même si l’on préfèrerait ne pas diminuer le plaisir pris à sa lecture par quelques lignes de commentaire plus ou moins standard, il faut noter que se plonger dans ce « P.O.L op.4 » a instantanément relancé le sentiment très particulier – un mix de surprise et d’enchantement – qui m’avait saisi en traversant d’une traite Nous allons perdre deux minutes de lumière en 2021 (« P.O.L op.2 »), que di Manno évoque avec finesse dans son Feuilleton : « C’est l’un des mérites de ce livre indéfinissable, que de reconstruire ainsi les facette éparses de la vie prétendument réelle dans le prisme d’une écriture qui nous la rend soudain (cette vie) plus lumineuse, plus mystérieuse, plus inquiète. » J’avais pour ma part écrit à son sujet : Rien de gratuitement virtuose, et une grande retenue qui permet d’authentiques dévoilements. L’humour est très présent, à mille lieues de cette tendance (qui est une des limites de l’Oulipo) à forger de très rudes contraintes dans le but de transformer un sonnet de Mallarmé en blague de Toto. Non, là, on se trouve plutôt du côté de la mélancolie (ce qui est d’ailleurs parfaitement oulipien – de Queneau à Roubaud, De Perec à Grangaud). Il est vrai qu’accorder les contraintes les plus pointues (renouvelant les formes les plus éprouvées, comme le sonnet, en connaissance de cause) à l’infraordinaire, laissant libre qui en suit le déroulement, de vers à vers, d’en faire une lecture qui ne soit pas de décryptage – le sens se déployant par un frottage discret entre les sens, l’écoute et le regard étant bien plus sollicités qu’il n’y paraît.

Cette poésie ne procédant pas par saturation d’intentions, rien de pesant – nul chantage. Comme il nous faut (un peu) accélérer, reprenons tout d’abord le premier poème de la « couronne de sonnets » qui lui a donné son titre :

« or ce n’est pas le moment de commencer
un nouveau poème il y a de la fièvre
à la maison et puis du ménage à faire
et on ne sait pas vraiment hiérarchiser
les priorités on voudrait il faudrait
mais la parole n’est pas toujours la chose
en soi la plus opérationnelle au monde
on pense qu’on dit souvent n’importe quoi
comment se décider à passer à l’acte
ce ciel-là est généralement nuageux
on entend des voix de dessin animé
une musique introspective qui joue
sur la chaîne du salon et on se prend
à considérer toutes choses égales »

– cette première partie du Sentiment général étant une suite de 14 (+1) sonnets pour lesquels « le dernier vers de chaque poème devient le premier du suivant », le quatorzième se clôturant par le premier vers du sonnet initial : « La boucle est alors bouclée : couronne », avant qu’un quinzième sonnet ne soit composé à partir des premiers vers des quatorze précédents : « sonnet maître ». Sentiment « général » aussi, car engendré par un « on » collectif : « quand le sentiment général nous déborde / et qu’on cherche dans le chaos un accord / qu’on voudrait tirer de soi en fin de compte. »

La deuxième partie, Sentiments particuliers, est composée de 14 x 14 poèmes – deux par page, l’un justifié en haut, et l’autre en bas –, plus courts, « convoquant les mots de chaque vers de chaque sonnet de Sentiment général » (si ce vers comprend x mots, le poème a x vers, avec x syllabes chacun). Contrainte à la fois simple, exigeante et fertile, où le « on » de la couronne de sonnets se mue en « je et tu » (et aussi « on » en anglais : démarrer, appuyer un bouton, enregistrer, lancer, etc.) – d’où Sentiments particuliers. Parmi les effets produits par ce dispositif, j’apprécie tout particulièrement la présence récurrente du « rhinocéros de Cambridge » que les amateurs de Wittgenstein et de Russell (le second ayant demandé au premier « d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la pièce [de l’université où ils se trouvaient], mais il a refusé ») ont depuis longtemps enregistré, et ruminé intérieurement.

« je choisis le plus grand élevage
de rhinocéros au monde / et je
le mets dans un carton – ces jours-ci
les choses semblent être en fusion
/ avec de l’électricité là
où je n’en voyais pas – soleil qui
se miniaturise / et tous les sons
d’oiseaux qui font un bruit de perceuse
– ou alors je ne sais pas entendre »
Et ensuite, une fois opéré un bond de quatorze pages :
« remonter pour être
exactement comme
toi / à cheval sur
la question du sens
qui refait surface »

Pour le reste, je ne saurais que répéter ce qui a déjà été formulé à son sujet, tandis que Frédéric Forte ne se répète pas : il creuse certaines obsessions – ce qui fait que Le sentiment général est aussi indispensable que les deux précédents ; car, d’ouvrages de poésie aussi réjouissants, engendrés avec autant de délicatesse que de fermeté, nous ne sommes pas – et loin de là (comme déjà noté) – saturés.

2. Chaque mois, les Éditions Allia rééditent divers ouvrages de leur catalogue, ce qui nous permet de les lire, ou de les relire, tels des nouveautés.

Exemple magnifique (première édition : septembre 2011 ; neuvième édition : mars 2026) : Le Mariage du ciel et de l’enfer de William Blake, en version bilingue (traduit en français par Jean-Yves Lacroix), avec quelques fac-similés de l’édition d’origine : sublime, forcément – « Des nuages affamés planent sur l’abîme » –, d’autant qu’un photogramme de Dead Man, le film de Jim Jarmusch (un des plus beaux de ces cinquante dernières années), a été recadré en couverture. Mais ces rééditions bienvenues sont accompagnées d’inédits de premier ordre, du moins en langue française en ce qui concerne Voyage à Alamût de Brion Gysin (traduit de l’anglais par Olivier Borre & Dario Rudy) : un texte relativement bref (66 pages) écrit en 1973 pour Rolling Stone (mais refusé par le magazine), fort bien accompagné : 1. d’une préface de Bernard Heidsieck ; 2. d’un assez long entretien avec Lawrence Lacina qui fit ce voyage avec Gysin ; 3. de deux postfaces de Nathalie H. de Saint Phalle. Quelques photos, informatives, mais aussi émouvantes, ponctuent les textes ; et comme toujours, mise en page et fabrication sont à la hauteur pour un prix très accessible – ce serait dommage de s’en priver.

Bernard Heidsieck : « William Burroughs [a toujours été] intrigué, sinon fasciné par Hassan I Sabbah dont on retrouve à plusieurs reprises l’évocation dans ses écrits. » Ce personnage illustre, que l’on surnommait le « Vieux de la Montagne », vécut entre les XI et XIIe siècles. « Chef de la branche chiite ismaélienne des nizârites », qu’il dirigeait depuis la forteresse d’Alamût, en Iran, il était « le Grand maître des Haschichins fumeurs de haschich, cette secte de fanatiques musulmans qui avaient fait de l’assassinat politique un art, exerçant leur influence à coups de poignard. C’est d’ailleurs de là que vient le mot “Assassin”, Marco Polo l’ayant repris au cours de son voyage en Chine » écrit Brion Gysin, dont Heidsieck relève que Burroughs « réussit ce tour de force de se rendre [à Alamût], mais par personne interposée, à savoir par l’intermédiaire de son ami et complice de longue date, peintre, poète, romancier, inventeur du “cut-up » et créateur de “Dream Machines”. » Gysin, comme Lacina on fait de ce voyage un récit, l’un par l’écrit, l’autre (presque vingt ans plus tard) par la parole, tous deux passionnants. Celui du premier, parfois drôle, toujours prenant, ne laisse jamais ses lecteurs en repos. On le lit d’une traite – de son incipit : « Trouver de la came quand on voyage avec American Express, c’est possible ? » aux paragraphes ultimes de cette « virée dans l’illustre forteresse des Assassins fumeurs de haschisch », difficile à atteindre, la route étant semée d’embuches – mais aussi de rencontres : « En levant la tête et en regardant presque droit dans la lumière, on remarquait que la Montagne du Lion était entaillée de profonds précipices tels que celui-ci, séparés par des crêtes abruptes. Le juchoir d’Alamût se dresse là, au milieu d’un décor dessiné par l’érosion sur des milliers d’années, se découpant sur les flancs de la montagne telle une forteresse naturelle, un promontoire où seuls les aigles songeraient à établir leur nid. »

Lawrence Lacina : « Il n’y a rien à voir dans cette forteresse, mais il y a quand même cette vue magnifique depuis le sommet, ces immenses chaînes de montagnes qui étaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, avec, sur leurs parois, des crevasses où ruisselait un peu d’eau, si bien qu’une cavité pouvait soudain devenir lumineuse et verdoyante, et abriter une petite jungle. Nous avons passé le plus clair de la journée en haut, à profiter de la vue et à discuter. Brion allait se promener seul et réfléchir… Et nous avons fumé beaucoup de haschisch. Nous essayions de communiquer avec Hassan I Sabbah. » Mais le plus terrifiant restait à accomplir, puisque, après avoir atteint le sommet avec difficulté, il fallait redescendre : une épreuve particulièrement angoissante pour Gysin.

Curieuse lecture aujourd’hui, alors que le chah a été renversé depuis longtemps et qu’un déluge de bombes s’abat sur l’Iran, son peuple devenant victime d’une double peine d’autant plus redoutable que le fils aîné du chah se propose en recours… On en viendrait à prendre à notre tour du haschisch, non pour devenir un haschischin, mais pour tempérer notre mélancolie – qui se renforce face aux ruines. À noter : au moment où j’écris ces lignes (le 6 avril), l’exposition Brion Gysin Le dernier musée, première rétrospective de plus de 140 œuvres de l’artiste, va bientôt s’ouvrir au Musée d’Art Moderne de Paris. Elle se tiendra du 10 avril au 12 juillet 2026. On s’y rendra au plus vite [9 avril : fait – remarquable accrochage, à voir absolument].

L’Éboulis de l’être, de Georges Didi-Huberman aux Éditions de Minuit, est le troisième livre de cet auteur en bonne place, ici, depuis fin novembre dernier. Mais c’est par nécessité, car c’est tout sauf un hasard, et encore moins une habitude – ce dernier ouvrage, plus court (à peine plus de cent pages et de plus petit format), étant lui aussi, d’une force singulière ; et, ce qui n’est pas si courant, d’une singulière lisibilité. Pour qui serait effrayé d’y trouver aussi souvent le nom de Heidegger, il convient de remarquer qu’aucun jargon pontifiant n’est en usage ; et que, s’il y a bien « relecture critique » d’un écrit fameux du philosophe allemand, elle est à la hauteur de la « rêverie » de son auteur : « On gravit un chemin de terre. Là-haut, dans les montagnes du Péloponnèse, le temple d’Apollon Épikourios à Bassaé se dresse mais, aussi, tombe en éboulis. » Ce qui nous offre l’occasion d’une « rêverie philosophique au milieu des colonnes qui se lézardent, des soubassements qui s’effondrent et des pierres éparses dans le champ en contrebas. Puis vient éclore la réminiscence de “L’origine de l’œuvre d’art”, ce texte esthétique majeur de Martin Heidegger. Et la nécessité de sa relecture critique. »

Curieux de nous être retrouvé, par pur hasard, à lire à, la suite deux écrits si différents, qui n’ont en commun que la nécessité de gravir une montagne, puis d’y découvrir les ruines d’anciens bâtiments prestigieux : ici une forteresse ; et là un temple.

L’Éboulis de l’être est en cinq temps : 1. Chemins / qui mènent à l’éboulis. 2. Séjours / qui cherchent leur sol. 3. Terres / qui enracinent ou tremblent. 4. Origines / qui s’affirment ou se dispersent. 5. Paroles / qui se referment ou s’évadent. Il associe un récit de voyage – « Il fallait faire un long chemin pour parvenir jusqu’à cet éboulis » – à une relecture superbement construite d’un texte de Chemins qui ne mènent nulle part (titre ô combien fascinant) que notre génération (mais pas seulement) a lu au cours de ses études dans les années 1970 (en ce qui me concerne aux Beaux-Arts de Paris, suivant les conseils, qui étaient aussi des ordres, de professeurs post-soixante-huitards bien connus – ce petit monde étant alors résolument « heideggérien »).

Je ne tiens pas à dévoiler les étapes de cette rêverie critique qui se lit comme une enquête (au sens où l’entendait Emmanuel Hocquard), prenant rapidement une tournure clairement politique. J’ignore si Georges Didi-Huberman a lu les grands textes de Jean-Pierre Faye (comme Langages totalitaires, qu’il ne cite pas, alors qu’il mentionne plusieurs fois son fils Emmanuel) ; mais, relisant ces pages peu après avoir appris la mort de ce dernier, j’imagine leur dialogue à la fois impossible et très parlant (me remémorant des discussions à ce sujet avec Michel Deguy et Jean-Luc Nancy). Bref : cette vieille affaire, relancée, et surtout renouvelée, grâce notamment à la « rêverie » dont son auteur nous entretient et dont nous ressentons concrètement les effets, est toujours, et peut-être plus que jamais, la nôtre. Mais comment faire un bref montage pour en apporter une vague – trop vague – idée ?

« Un temple donc s’écroule. Une terre s’ouvre. Le ciel du Péloponnèse lui-même n’a pas cette inaltérable capacité de Lichtung dont rêvait Heidegger. » /  / « Alors pourquoi la Grèce ? Que dévoile Heidegger lorsque, comme l’affirmait en toute abstraction Jean Beaufret, “il dévoile le monde grec”. Dévoiler le monde grec se révélait avant tout – et se dévoilait comme – une grand affaire allemande » /  / En quittant le temple d’Apollon Épikourios, on se retrouve, en contrebas, dans un terrain parsemé de grands blocs à la dérive. On pourrait y voir un triste cimetière architectural, un pur signe de disparition. C’est un champ d’éboulis, d’écroulements. »

Je vous laisse découvrir le sens du titre L’Éboulis de l’être, et vous engage à vous plonger dans ce livre qui vous permettra, entre autres, de regarder autrement les Souliers de Van Gogh (et par conséquent d’appréhender différemment La vérité en pointure).

7 avril. Avec deux jours de retard, nous apprenons la mort de Jacques-Armand Cardon, immense dessinateur, lui aussi. Il est grand temps maintenant de clore cette petite constellation critique – non sans voir ajouté deux notes, pour finir. Tout d’abord, la sortie de Deux mondes, nouveau recueil d’écrits – deux longs et trois brefs – d’Etel Adnan aux éditions L’Échoppe. En voici le sommaire : 1. Enfant des deux mondes (paru en français chez Desclée de Brouwer en 2017) qui donne son titre au livre ; en voici le premier paragraphe : « Le christ ? Ah oui ! L’œil de mon esprit voit une grande absence, un trou, de l’air entre les murs, le temps qu’il fait, l’hésitation entre la chaleur et un semblant de fraîcheur. Fait-il trop chaud pour penser au Christ ? Mais la tentation est grande d’y penser. » 2. Le Monde Arabe, espoir et désarroi 1955-1991, où Etel Adnan raconte : « Quand j’étais [jeune] à Beyrouth, puis à Paris, j’étais totalement plongée dans les vers de Baudelaire et Rimbaud, plongée dans la poursuite de l’amour, alors que tant de choses terribles se passaient au Liban […] » 3. La vie des noirs compte (texte auxxi bref que puissant sur le fait que « la vision du monde des peuples autochtones détient des réponses pour l’Amérique »). 4. À propos des petites revues : « Une petite revue c’est comme la naissance d’une rivière. » 5. Enclôturement : « Le capitalisme sauvage est l’idéologie unique du monde : racisme, fanatisme, succès des mouvements d’extrême-droite, etc., sont les conséquences des faillites morales des super-puissances ; de leurs gouvernements, de leur domination morale et de leur faillite économique. Et surtout, nous avons perdu sur toute la ligne parce que nous avons cessé de penser et parce que nous sommes incroyablement silencieux (2011). » À noter qu’une belle exposition de dessins, d’aquarelles et de peintures d’Etel Adnan se tient à la Galerie Lelong, 38 avenue Matignon à Paris, jusqu’au 7 mai prochain.

Et enfin une bonne nouvelle : La corde au cou (Dead Man’s Wire), film marquant le retour en grande forme de Gus van Sant, sort en salles le jour même – 15 avril 2026 – où cette chronique est mise en ligne (à suivre)

Yves di Manno, Élagage, Flammarion, avril 2026, 342 p., 22€
Aurélia Declercq, Coup de chien, Flammarion, mars 2026, 128 p., 17€
Frédéric Forte, Le sentiment général, P.O.L, avril 2926, 144 p., 19€
William Blake, Le Mariage du ciel et de l’enfer, Allia, mars 2026, 80 p., 7€
Brion Gysin, Voyage à Alamût, Allia, mars 2026, 128 p., 9€
Georges Didi-Huberman, L’Éboulis de l’être, Éditions de Minuit, mars 2026, 128 p., 15€
Etel Adnan, Deux mondes, L’Échoppe, janvier 2026, 88 p., 13€