Avec Celui qui veille, Louise Erdrich donne un roman fort qui balaie une époque et confirme l’autrice dans son rôle de chef de file d’une littérature américaine se tenant aux confins d’une production littéraire. C’est que la romancière a pris le parti de différentes minorités amérindiennes qui vivent dans un isolement marqué, relevant d’une certaine déréliction. Et pourtant l’isolement que connaît la vie tribale au nord du Dakota est loin d’être total et s’illustre même par une grande richesse de coutumes et de rites. C’est que nous sommes en 1953 et que la lutte pour le maintien de certaines traditions est intense, se transposant au plan politique avec beaucoup de vigueur.
Retour vers le futur : Anthony Mangeon se livre à une archéologie de la science-fiction consacrée aux futurs de l’Afrique. Dans son dernier ouvrage, L’Afrique au futur. Le renversement des mondes, il part d’un constat : le futur de l’Afrique est à la mode. L’afrofuturisme règne au cinéma et dans les galeries d’art, le succès de Black Panther n’étant qu’un exemple parmi une myriade d’autres productions. En sciences humaines, même tendance : on ne compte plus les ouvrages prophétisant l’avenir africain, que ce soit pour annoncer des miracles économiques ou au contraire des calamités sociopolitiques. Derrière cet engouement, Anthony Mangeon montre que l’on retrouve en réalité des schémas narratifs, des motifs, des archétypes qui ont une histoire.
Et, une fois de plus, je jette un rapide coup d’œil sur la pile de lectures en attente (ou déjà faites, mais pour certaines en voie de relecture) et me demande comment rendre compte de cette somme, de la manière la plus simple possible – sans rien oublier. Ce n’est pas que la pile soit énorme, mais quand même, rien d’évident à l’épuiser sans s’épuiser (prenant de plus le risque d’épuiser qui se hasarde à suivre ces élucubrations). La curiosité – héritage de Michel Butor et de quelques autres – est toujours là. So may we start ?
Marie-Guillemine Benoist (1768-1826) est une artiste qu’on a enterrée bien avant sa mort. Célèbre de son vivant, notamment pour avoir réalisé le portrait d’une femme noire, peintresse attitrée de la famille Bonaparte, longtemps « cheffe de famille » puisque sa peinture faisait vivre les siens, elle dut s’effacer totalement à la Restauration quand son mari revint en grâce. Ensuite ? L’oubli.
Connaissez-vous Luigi Pintor, qui nous a laissé un étonnant petit livre sur son parcours de vie, ouvrage traduit désormais en plusieurs langues ?
Avec J’ai fait un vœu, Dennis Cooper retrouve la figure de celui qui a été le « centre », ou l’attracteur, d’un cycle de cinq romans, et peut-être de ses autres livres. George Miles est ce jeune garçon, puis adolescent, rencontré dans sa jeunesse par l’auteur et qui, un jour, se donnera la mort. C’est autour de lui que Dennis Cooper écrira, entre les années 90 et 2000, le « cycle George Miles ». Pourtant, J’ai fait un vœu n’est pas un volume supplémentaire de ce cycle ni une sorte d’explicitation. Le livre est d’abord un récit où s’articulent le désir et l’écriture, livre qui questionnerait le moteur de l’écriture de Dennis Cooper, ce qui lui donne vie.
« Devant chez eux, en contrebas, c’était la route de de l’autre côté les rizières. Plus loin encore, la rivière. Mais pour aller s’y baigner, il fallait emprunter des voies publiques. Comment une musulmane d’âge nubile aurait-elle pu s’y donner en spectacle ? Près de leur maison, il y avait bien un puits, mais tout le monde pouvait le voir de la route, rien ne l’aurait dissimulée aux yeux des passants.
Ce sont deux petits livres qui, en un bizarre carambolage, figurent sur la même table, celle des parutions récentes, chez vos libraires. Étrange, en effet, de lire dans le même élan Misogynie, une nouvelle de l’irlandaise Claire Keegan (traduit par Jacqueline Odin chez Sabine Wespieser) et Nous ne vieillirons pas ensemble, réédition en poche (L’Olivier) du récit largement (totalement ?) autobiographique du cinéaste Maurice Pialat. Car, même si celui-ci a été écrit voici un demi-siècle et celui-là publié en février dernier par le New Yorker, tous deux parlent exactement de la même chose : qu’attendent les hommes, la plupart d’entre eux au moins, des femmes ? Et, en refermant ces deux livres, on se dit qu’en un demi-siècle, rien n’a vraiment changé. Sauf peut-être la façon de le dire.
On retrouve dans Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas une construction chère à Florence Delay, celle de la « séduction brève », de « petites formes en prose » qui déclinent une même idée en suivant de multiples directions.
Le nouveau livre d’Annie Ernaux, Le jeune homme, s’ouvre sur ces mots : « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues ». Comme un prélude à l’art d’écrire, les expériences vécues sont immédiatement présentées comme source première, clôturées par la mise en mots.
1933. Moins de deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit qui lui procura un grand succès, Louis-Ferdinand Céline écrit les deux-cent cinquante feuillets du premier jet de Guerre, le seul connu à ce jour. Son destin jusqu’en 2022 fut aussi chaotique que mystérieux : volé à la Libération puis objet de tractations et de rétentions aux contours sombres durant des décennies, il finit par être enfin restitué aux ayant droits de l’écrivain. Il est aujourd’hui à la disposition des lecteurs, aux éditions Gallimard. Céline y revient sur son expérience durant le premier conflit mondial sur le front des Flandres où il est gravement blessé. En célinien éclairé, l’écrivain et essayiste Thomas A. Ravier évoque dans un grand entretien la question d’un « grand Céline ».
Shirley Jaffe, née Shirley Sternstein, le 2 octobre 1923 à Elizabeth dans le New Jersey, s’est installée en France en 1949, d’abord à Chaville dans les Hauts-de-Seine, puis rue Daguerre, à Paris – et surtout, à partir de 1969, au quatrième étage du 8 rue Saint-Victor, dans le Quartier latin. À l’annonce de sa mort, le 29 septembre 2016, je me trouvais dans une cellule de montage de la Maison de la Radio à fabriquer un portrait sonore de Jean Fournier qui avait été un de ses plus fidèles marchands. Cette émission, dont la diffusion eut lieu le 15 octobre suivant, reprenait quelques mots de Shirley Jaffe enregistrés peu après la disparition de ce dernier en 2006, le présentant en “homme passionné par l’art, qui a gardé tout le temps un sens critique, avec un humour quelquefois mordant, et très juste : un gentleman !”
Depuis le 18 avril dernier, un collectif d’immigré.e.s occupe un immeuble d’entreprise abandonné de la rue Saulnier, à Paris, dans le 9e. Constitué de personnes immigrées avec ou sans papiers, ne bénéficiant d’aucun logement et contraintes de « vivre » dans la rue, le collectif a rebaptisé le lieu « l’Ambassade des Immigré.e.s. ».