Joyce Carol Oates
Joyce Carol Oates

La fictionnalisation de faits divers réels est l’une des tendances lourdes de la littérature contemporaine, française comme étrangère : ce principe de confrontation du réel et de la fiction via le crime n’est en rien nouveau, il semble cependant s’accentuer depuis quelques années et la rentrée littéraire 2016 en est une nouvelle illustration, que l’on pense, entre autres exemples, à Laëtitia d’Ivan Jablonka, The Girls d’Emma Cline, California Girls de Simon Liberati ou à l’exceptionnel Sacrifice de Joyce Carol Oates.

L’histoire se répète, comme un disque rayé, à chaque rentrée littéraire : un livre fait sensation, séduit la critique, les libraires et les lecteurs. Cette année, c’est Gaël Faye et son Petit Pays, prix Fnac (remis par Jonathan Franzen) puis prix Cultura, présent sur les premières listes de tous les grands prix d’automne, ou presque, toujours en lice pour quelques-uns d’entre eux dont le Goncourt, articles dans toute la presse, sujet au JT de TF1, droits étrangers vendus à une vingtaine de pays avant même la parution en France, la littérature devenant phénomène…
(Suite de la mini-série 4 finalistes pour 1 Goncourt le 3 novembre 2016, après Catherine Cusset et son Autre que l’on adorait et avant Régis Jauffret et Leïla Slimani).

Edit : 17 novembre 2016, Gaël Faye vient de remporter le Prix Goncourt des Lycéens 2016.

Dans le monde anglo-saxon, on parle de shortlist, celle qui regroupe les finalistes d’un grand prix littéraire. Sur la dernière liste du Goncourt 2016, quatre romans et le fameux « Galligrasseuil » raillé en son temps par Bernard Frank : deux titres dans la fameuse « blanche » (L’Autre qu’on adorait de Catherine Cusset et Chanson douce de Leïla Slimani), un sous la bannière Grasset (mais avec jaquette bleue, Petit Pays de Gaël Faye) et couverture blanche liseré rouge du Seuil, Cannibales de Régis Jauffret. Les pronostics vont bon train :

En 2014, les lecteurs français découvraient Ben Lerner à travers son premier roman, Au départ d’Atocha (publié en 2011 aux USA). Lui-même se considérait pourtant moins comme un primo-romancier que comme un poète, entretenant un rapport contrasté à une forme narrative qu’il considère toujours, alors que vient de paraître 10:04, son second roman, comme un « cadre » labile et polyphonique propre à mettre en perspective les rapports de la fiction et de la non-fiction, de la poésie et de la prose, d’un «je» à la fois exposé et mis à distance.

Peut-être avez-vous entendu parler de ce premier roman d’un jeune écrivain américain au patronyme pas tout à fait inconnu, livre couronné par un Pen/Faulkner Award et traduit en français par Céline Leroy : Parmi les loups et les bandits d’Atticus Lish, paru en cette rentrée littéraire chez Buchet-Chastel.

« Ce que nous appelons avenir n’est rien d’autre qu’une variation du passé. »

Dans la profusion des œuvres qu’il faudrait lire, cette rentrée littéraire offre un joyau : Désorientale de Négar Djavadi. La lecture de ce premier roman de quelqu’un de connu dans le monde des médias incite à aller voir du côté d’une nouvelle littérature francophone du XXIe siècle, iranienne cette fois et, plus particulièrement, de ses voix féminines nombreuses et diverses.

Emmanuel Adely est un explorateur inlassable des rapports du réel à la fiction, des fictions que le réel construit, de celles que nous échafaudons pour résister à ce même réel, le comprendre ou le combattre. Je paie, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Inculte/Dernière marge, est un récit réduit à son expression minimale :

« Ce livre est librement inspiré d’une histoire vraie » précise une note liminaire, brouillant immédiatement la ligne entre l’expérience réelle de Harry Parker, autrefois soldat de l’armée britannique, envoyé en opération en Irak et Afghanistan, revenu lourdement blessé, désormais écrivain, et son personnage Tom Barnes, capitaine britannique en mission dans un pays du Moyen Orient, perdant ses deux jambes dans l’explosion d’une bombe lors d’une patrouille nocturne. « Tom Barnes est fictionnel », tout est devenu « fiction » dans Anatomie d’un soldat, nous répète Harry Parker rencontré à Paris : son livre n’est ni une confession ni des mémoires, obliquement un roman de guerre et surtout le portrait fragmenté d’un homme qui doit se reconstruire, à travers 45 objets qui accompagnent sa vie de soldat puis de grand blessé et enfin d’homme survivant à l’impossible.

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Voici une des très belles surprises de cette rentrée littéraire. Un premier roman italien remarquablement mené. Et pour ma part, la découverte d’une maison d’édition que je connaissais peu, qui semblait hors de mes sentiers battus et tracés au fil des années. Ce roman polyphonique donne la parole à trois hommes : Dirk casque bleu néerlandais basé à Srebrenica, Dražen Erdemović serbo-croate qui s’engage dans l’armée de la république serbe de Bosnie et Roméo Gonzalez, juge au tribunal pénal international.

Dans un futur proche, en 20XX, deux scientifiques mettent au point une machine révolutionnaire qui permet de revenir dans le passé, sans possibilité pour le témoin d’interférer avec cet advenu. Ainsi sera-t-il peut-être possible de rassembler de nouveaux témoignages sur des événements méconnus de l’Histoire, comme les agissements de l’Unité 731, lors de la seconde guerre mondiale, focale de la novella de Ken Liu, prodige des lettres américaines, auteur de La Ménagerie de papier. « L’Histoire est affaire de narration », déclare l’un des personnages de L’homme qui mit fin à l’histoire ; Ken Liu le démontre de manière magistrale.

Christine Montalbetti
Christine Montalbetti

En 1992, on s’en souvient sans doute, Jean Echenoz nous propulsait dans l’espace avec Nous trois (Éditions de Minuit) en nous secouant un tantinet au passage. Un quart de siècle plus tard, Christine Montalbetti nous propose à son tour d’aller y faire un petit voyage. N’ayons pas peur, allons-y. On ne sera pas déçu.

978-2-7291-2275-1

Publié en 1935 aux États-Unis, Impossible ici imagine la vie politique américaine entre 1936 et 1939, après l’élection d’un candidat pour le moins populiste et traditionaliste Berzelius Buzz Windrip. Alors que le journaliste Doremus Jessup tente de dénoncer la dictature en train de se mettre en place, la plupart des Américains la pensent inimaginable. Et pourtant…

Guadalupe Nettel

Certains romans s’opposent à tout résumé, comme pour mieux afficher leur résistance à l’idée d’un sujet, d’une trame et manifester que leur force est ailleurs, celle de tout grand livre littéraire, une forme, un regard porté sur le monde et les êtres qui le composent. Après l’hiver, Después del invierno, de Guadalupe Nettel est de ceux-là : rares.

Stéphane Audeguy
Stéphane Audeguy

Vie et mort d’un animal, au lieu d’une silhouette illustre ou d’une figure minuscule. C’est à ce changement de perspective que Stéphane Audeguy nous invite dans ce roman alerte. Il y a là quelque chose comme un roman picaresque, mais sur le mode animalier : on traverse avec lui, par son regard, des strates sociales, on parcourt les mers et sillonne les terres du Sénégal à Versailles. Bien sûr, ce sont les hommes qui le mènent, qui orientent sa trajectoire, mais les hommes passent tandis qu’il reste le fil rouge du récit. C’est d’ailleurs l’une des qualités de ce roman : les hommes apparaissent et passent, deviennent des acteurs essentiels du récit, pour mieux s’évanouir, tandis que le lion Personne reste une basse continue du récit. Le roman est alors comme désaxé, et entraîne le lecteur dans des bifurcations imprévues.

Jonathan Galassi
Jonathan Galassi

Il y a, sans conteste, une forme d’inconscience ou de défi à publier un premier roman quand on dirige l’une des maisons d’édition les plus réputées du monde. C’est pourtant ce que vient de faire Jonathan Galassi, président de Farrar, Straus and Giroux, avec Muse qui paraît en France, chez Fayard, traduit par Anne Damour, Muse ou la peinture acide d’un monde éditorial en pleine mutation et un hymne à la poésie, à la puissance de la littérature.
Diacritik a rencontré Jonathan Galassi lors de sa venue à Paris, en juin dernier, l’occasion d’évoquer avec lui les raisons pour lesquelles l’éditeur, poète et traducteur qu’il est s’est soudain tourné vers le roman mais aussi de l’interroger sur le présent et l’avenir de l’édition.