Les choix de Sophie : Régis Jauffret, Cannibales

Régis Jauffret Cannibales
A travers les lettres de trois personnages, Noémie 24 ans qui vient de plaquer Geoffrey 52 ans et écrit à Jeanne 85 ans, la mère de Geoffrey, pour s’en expliquer, se tissent, sur plus de quinze ans, des liens diaboliques, se fomentent des projets anthropophages… On retrouve là l’excès, le cynisme, la vision noire des rapports humains, la folie ravageuse des personnages d’un Régis Jauffret [Geoffrey ?] malaxant, triturant son sujet depuis longtemps, depuis Clémence Picot ou Univers, univers en passant par Asile de fous et Microfictions. L’amour maternel, le couple, la vieillesse, les corps qui s’effritent, la domination, le pouvoir et l’argent sont disséqués sur le billot de l’écrivain qui manipule avec virtuosité ses personnages tout autant que ses lecteurs. La langue est vive, la langue est juste, la langue s’adapte au personnage qui la possède. Et c’est « horriblement » drôle.

Lire Cannibales, c’est faire un voyage au bout de l’enfer de l’âme humaine et en sortir avec l’étrange sentiment d’être, pour une fois, absolument normale.

Architectes s’abstenir…

Extrait : pp. 93-95, Lettre de Noémie à Jeanne :

« Geoffrey est un homme, je suis une femme, tout est dit. Je ne suis pas de ces filles indulgentes prêtes à transiger avec l’absolu. Si l’amour est un sommet inaccessible, je serai la première à y installer mon chevalet. Comment peindre, sinon en coloriant un panorama que personne n’a encore pu contempler.

C’est le devoir des yeux d’inventer la beauté. C’est le devoir des amoureux d’inventer l’autre. Comment voudriez-vous chérir un être emprunté à la réalité sans en votre esprit le retoucher, éclairer sa grisaille, approfondir ses zones d’ombre à en faire des abîmes, illuminer le blanc de ses yeux pour servir d’écrin à l’ocre, au vert, au noir de son cristallin, lisser sa peau jusqu’à faire disparaître le moindre de ses grumeaux ? Et son petit sexe ridé comme un vieux sous sa panse ou gros, balourd, presque gras à force d’être mafflu avec sa grosse tête sous le bonnet, les veines comme des souches ou semblables à de légers coups de crayon sur la peau pâle, ses fesses à peine fendues ou lourdes, large croupe, cul de plomb, sans parler des lèvres violettes, livides, crevassées ? Comment voudriez-vous supporter de vous laisser approcher par un tel clown sans le sublimer ?

C’est difficile de faire un amoureux. On peut parfois laisser son physique en l’état, certains sont beaux. Vous pouvez aussi le garder laid, aimer ses difformités, l’adorer d’être un Nosferatu, un chimpanzé, un escargot. Mais quelle femme se contenterait d’une bête, d’un sans-esprit, d’un mesquin, d’un sinistre, d’être à fond plat, d’un plouc qui compte les grains de riz du dîner, vous couvre des cadeaux que d’ex en ex il a récupérés après chaque rupture, d’un violent qui vous enlace pour vous faire taire, vous serre à vous briser, d’un rhinocéros sans pitié qui vous poursuit de pièce en pièce pour vous encorner, d’un délicat à raconter vos nuits d’amour à ses collègues pour parader, à son père pour l’épater, à ses enfants pour leur montrer qu’il n’a pas vieilli, d’un fatigué repoussant chaque soir vos avances, vous rejoignant au lit culotté, attributs dissimulés entre ses cuisses compressées, d’un sonneur vous arrachant au sommeil d’un coup de gong pour vous sauter à toute volée et ces hommes lâches à craindre d’effleurer l’amour, à s’essuyer d’un revers de main après chaque baiser, à s’épousseter après chaque caresse, à se précipiter sur leur brosse à dents sitôt qu’ils vous ont goûtée ?

Il nous les faut admirables, forts, invincibles et d’une douceur indicible sous le roc. Nous passons notre temps à essayer de les consolider, d’empêcher leur médiocrité de poindre par les interstices, leur veulerie de transpirer, leur grossièreté d’empuantir, la vulgarité de leurs sentiments de sourdre quand ils s’abandonnent un soir de beuverie à menacer d’entrouvrir leurs soutes.

Les aimer ? Quel travail, quelle guerre. Les incessantes escarmouches, les combats à couteaux tirés quand ils nous bombardent de critiques, nous blâment d’une grimace en détectant une once de cellulite, en devinant qu’épuisée ce soir-là on a fait semblant de les désirer. Quand ils nous reprochent d’être une femme, pas un de ces copains toujours partants pour ricaner devant une bière, déshabiller des yeux et du langage cette passante jusqu’aux moelles, pas une amie d’enfance avec qui on partage jusqu’à la fin de ses jours une ribambelle de blagues de maternelle répétées en chœur pour faire resurgir l’époque révolue où les filles étaient des garçons, pas une mère enamourée devant son fils pissant ingénument pour faire mousser la mer et qui donnait une affectueuse tape sur le poignet quand il lui tirait la langue ».

Régis Jauffret, Cannibales, éditions du Seuil, 2016, 208 p., 17 € — Lire un extrait — et ici la chronique photographique de Sophie aux Correspondances de Manosque, les cannibales sont dans la ville.