Les choix de Sophie : Sinclair Lewis, Impossible ici

978-2-7291-2275-1

Publié en 1935 aux États-Unis, Impossible ici imagine la vie politique américaine entre 1936 et 1939, après l’élection d’un candidat pour le moins populiste et traditionaliste Berzelius Buzz Windrip. Alors que le journaliste Doremus Jessup tente de dénoncer la dictature en train de se mettre en place, la plupart des Américains la pensent inimaginable. Et pourtant…

La traduction date de 1937, elle est de Raymond Queneau et on comprend pourquoi les éditions La Différence l’ont rééditée : elle n’a pas pris une ride, ni dans le style, ni hélas dans le propos prophétique. Élections présidentielles américaines, élections présidentielles françaises… Une lecture indispensable pour tous ceux qui penseraient que l’avènement d’un candidat extrémiste est impensable, « impossible ici ».

Extrait : pp. 139-141

« En dépit de grèves et d’émeutes éclatant un peu partout dans le pays et des répressions sanglantes qui les suivaient, Windrip maintenait son pouvoir à Washington. Les quatre membres les plus libéraux de la Cour Suprême démissionnèrent et furent remplacés par des jurisconsultes totalement inconnus mais qui appelaient le président Windrip par son petit nom. Un certain nombre de membres du Congrès demeuraient sous la « protection » du gouvernement dans la prison fédérale ; d’autres, revenus à la raison réapparurent au Capitole. Les MM [Minute Men, sorte de milice paramilitaire] devenaient de plus en plus attachés au Président ; ils étaient toujours considérés comme des volontaires non payés, mais ils touchaient des
« dédommagements » bien supérieurs à la paye des troupes régulières.

Bien des citoyens que la castration de la Cour Suprême et du Congrès n’avait pas émus, montrèrent quelque irritation devant un décret de Windrip, mettant fin à l’existence autonome des États et des comtés. Le pays était divisé en huit provinces comprenant un certain nombre de districts numérotés, et chaque district en comtés désignés par une lettre de l’alphabet. Seuls, les villes et les villages conservaient leurs anciennes dénominations. C’est ainsi que Fort-Beulah se trouvait maintenant dans le comté B du 3e district de la province du Nord-Est.

Le colonel Dewey Haik, soldat et avocat, militaire et politicien, fut nommé commissaire général provincial de cette région comprenant la Nouvelle-Angleterre et le nord de l’État de New York. Le colonel était le plus arrogant et le plus féroce de tous les satellites de Windrip, et pourtant ce politicien militaire avait su plaire aux mineurs et aux pêcheurs pendant la campagne électorale. Cet aigle aimait la viande saignante.

John Sullivan Reek fut désigné comme commissaire de district pour le n°3 (Vermont et New Hampshire). C’était le plus pourri de tous les politiciens de la Nouvelle-Angleterre, un ex-gouverneur républicain, devenu membre de la Ligue des Hommes Oubliés. Doremus ne savait s’il devait rire ou pleurer d’une telle nomination.

Reek n’avait jamais inspiré beaucoup de respect, même lorsqu’il était gouverneur. Les délégués des coins les plus reculés l’appelaient familièrement Johnny, et les plus jeunes reporters l’interpellaient ainsi : « Alors, g’verneur, quelle boulette allez-vous encore faire aujourd’hui ? »

Le nouveau commissaire convoqua tous les rédacteurs en chef de son district à la bibliothèque de l’université de Dartmouth à Hanover. Il était désireux de transmettre à ces messieurs de la presse tous les compliments du président Windrip et de leur présenter ses subordonnés, les commissaires de comté.

Le long de la route de Hanover, Doremus put remarquer que restaient debout les panneaux réclames dont Windrip avait annoncé la suppression ; mieux même, ils servaient maintenant à la propagande présidentielle, et les cigarettes X ou le savon Y vantaient en même temps et leur mérites et ceux de Buzz Windrip. »

978-2-7291-2275-1Sinclair Lewis, Impossible ici, La Différence, traduit par Raymond Queneau, août 2016, 377 p., 20 € — Lire un extrait