Stéphane Audeguy : Une Odyssée animalière (Histoire du lion Personne)

Stéphane Audeguy
Stéphane Audeguy

Vie et mort d’un animal, au lieu d’une silhouette illustre ou d’une figure minuscule. C’est à ce changement de perspective que Stéphane Audeguy nous invite dans ce roman alerte. Il y a là quelque chose comme un roman picaresque, mais sur le mode animalier : on traverse avec lui, par son regard, des strates sociales, on parcourt les mers et sillonne les terres du Sénégal à Versailles. Bien sûr, ce sont les hommes qui le mènent, qui orientent sa trajectoire, mais les hommes passent tandis qu’il reste le fil rouge du récit. C’est d’ailleurs l’une des qualités de ce roman : les hommes apparaissent et passent, deviennent des acteurs essentiels du récit, pour mieux s’évanouir, tandis que le lion Personne reste une basse continue du récit. Le roman est alors comme désaxé, et entraîne le lecteur dans des bifurcations imprévues.

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Le romancier se met-il pour autant à la place du lion ? se met-il à rugir ou à dévorer qui lui tombe sous la patte ? Pas tout à fait, et Stéphane Audeguy le dit clairement dans une judicieuse mise en garde : « « Il est absolument impossible de raconter l’histoire d’un lion, parce qu’il y a une indignité à parler à la place de quiconque, surtout s’il s’agit d’un animal. Il est absolument impossible de raconter l’histoire du lion Personne, qui vécut entre 1786 et 1796 d’abord au Sénégal, puis en France. Cependant, rien ne nous empêche d’essayer. » Non pas se mettre à la place d’autrui, contrefaire les perceptions animales, inventer un langage inédit : aucune de ces prétentions, ni de ces impostures, dans ce roman. Le lion, brossé avec tendresse, permet au contraire de déplacer les perspectives et de voir autrement les actions des hommes : si l’on n’épouse pas tout à fait son point de vue, sa seule présence décale le récit, met en exergue les qualités des hommes, et plus souvent leur peur ou leur violence. L’animal fonctionne comme un révélateur.

C’est par ce prisme décadré que Stéphane Audeguy entre à nouveau dans le XVIIIe siècle. Voilà, on le sait, son siècle de prédilection, puisqu’il y a situé les confessions apocryphes du frère de Jean-Jacques Rousseau dans Fils unique, et parce qu’il s’est attaché à restituer l’œuvre de Pigault-Lebrun dans L’Enfant du carnaval, aujourd’hui oublié mais que Hugo et Stendhal prisaient fort. Sans compter que Diderot est l’un de ses écrivains de prédilection, qu’il cite souvent pour sa gourmandise sensuelle et son allégresse lucide. C’est d’ailleurs cette allégresse que l’on retrouve tout au long du roman et qui embarque le lecteur dans les revirements du récit, mais cette allégresse va de pair avec une lucidité acérée, une ironie mordante, bien dans le ton du siècle des Lumières, quand il s’agit de pointer en sourdine les méfaits du colonialisme, l’homophobie de l’époque et les violences de la Révolution. Le roman saisit ainsi dans les pas du lion un monde en profonde mutation, qui rompt peu à peu avec les temps anciens.

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Histoire du lion Personne propose enfin une traversée des savoirs de l’époque, nous entraîne dans les cabinets de curiosités, nous fait découvrir quelques planches de l’Encyclopédie et visiter la Ménagerie : le roman fait l’éloge d’un gai savoir, d’une curiosité tous azimuts, en nous faisant rencontrer Bernardin de Saint-Pierre ou Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Il interroge à mesure la teneur politique de la présence animale : pour quelle raison montrer les bêtes sauvages au peuple, en temps de Révolution ? quel bénéfice à les nourrir en temps de disette ? C’est peut-être là que le roman touche au plus juste ce que l’on nomme aujourd’hui la question animale, tant il invite à constituer un peuple commun, puisque bêtes et hommes subissent pareillement l’histoire et les injustices, les famines et les guerres : « comme tout le monde, bêtes et hommes ».

Stéphane Audeguy, Histoire du lion Personne, Paris, Le Seuil, « Fiction & Cie », 2016, 224 pages, 17 € — Lire un extrait