Jonathan Galassi : Muse ou la radiographie élégiaque du monde de l’édition (Le grand entretien)

Jonathan Galassi
Jonathan Galassi

Il y a, sans conteste, une forme d’inconscience ou de défi à publier un premier roman quand on dirige l’une des maisons d’édition les plus réputées du monde. C’est pourtant ce que vient de faire Jonathan Galassi, président de Farrar, Straus and Giroux, avec Muse qui paraît en France, chez Fayard, traduit par Anne Damour, Muse ou la peinture acide d’un monde éditorial en pleine mutation et un hymne à la poésie, à la puissance de la littérature.
Diacritik a rencontré Jonathan Galassi lors de sa venue à Paris, en juin dernier, l’occasion d’évoquer avec lui les raisons pour lesquelles l’éditeur, poète et traducteur qu’il est s’est soudain tourné vers le roman mais aussi de l’interroger sur le présent et l’avenir de l’édition.

Dans son dernier roman, Purity, Jonathan Franzen s’amuse du fait que « la littérature est envahie de Jonathan. Si on ne lisait que le cahier Livres du New York Times, on croirait que c’est le prénom le plus répandu aux États-Unis. Synonyme de talent, de grandeur. D’ambition, de vitalité ». Parmi ces Jonathan, outre Franzen lui-même, Safran Foer ou Lethem, Jonathan Galassi sans aucun doute, son éditeur américain, président de FSG, poète, traducteur et désormais lui aussi romancier.
On le demande au principal intéressé, en ouverture de notre entretien, et il botte en touche, avec une ironie modeste, tout en reconnaissant avoir 9782213687230-J-V01.inddlongtemps pensé créer un club des Jonathan. Sa réponse serait presque un résumé de Muse, son premier roman, dans sa dimension de satire, à la fois tendre et amusée (jusqu’à l’acerbe), du monde de l’édition, soit « le récit des escarmouches internes, des potins, de la bonne vieille rigolade au ras des pâquerettes qui donnaient (…) à l’édition un aspect si plaisant« .

Mais son livre n’est pas qu’une peinture d’un tout petit monde, pendant éditorial du versant universitaire croqué par David Lodge en son temps, ou la réplique contemporaine d’Illusions perdues, soit tout ensemble l’élégie d’un monde disparu, celui des Gentlemen Publishers, et un roman à clés dans lequel les principaux acteurs du monde américain du livre se retrouvent à peine caricaturés (et criants de vérité). Il serait considérablement réducteur de ne lire que cela dans Muse, « ce soap opera qu’était pour lui le monde de l’édition« , quand bien même cette (délectable) dimension du livre suffirait à vivement conseiller sa lecture, en particulier pour les chapitres centrés sur la Foire de Francfort (« nous venons tous les ans à Francfort pour vérifier que nous sommes encore en vie« ) ou ceux qui évoquent le livre numérique (dire le terme revenant à peu de chose près à « lâcher un pet à table ou mentionner l’Holocauste« ). Muse regorge d’anecdotes, ragots et autres petits faits qui bruissent dans le milieu littéraire et ses coulisses, c’est, pour une part, une radiographie sans concession de l’édition actuelle.

Mais Muse est aussi et surtout une love story, comme l’affirme l’incipit de sa préface, « ceci est une histoire d’amour » pour une femme, Ida Perkins, à laquelle le livre est dédié, star disparue des lettres américaines, dont les poèmes et la personnalité subversive ont façonné le paysage littéraire du siècle. Elle a été l’autre nom de la modernité, de la fascination que peuvent parfois exercer certaines figures, quand leur aura dépasse largement les seuls rayons des librairies et de nos étagères : Ida a rencontré Jackie Kennedy « au dîner donné en 1962 à la Maison-Blanche pour le ministre français André Malraux« , elle était assise à la droite de Malraux, a passé la soirée à bavarder avec lui. Déjà « superstar de la littérature« , elle devient alors une « célébrité pure et simple« , son « profil aquilin » ornant le timbre de 52 cents, ses photographies avec Allen Ginsgberg torse nu ou Truman Capote apparaissant dans les magazines, comme des événements littéraires et mondains. Enfin, lassée de cette surexposition médiatique, ou pour mieux entretenir le mythe, Ida devint « une légende à distance, une formidable présence invisible planant au loin« .

Ida Perkins est à elle seule l’illustration des Mythologies de Barthes, de cette place si particulière de certains écrivains dans l’imaginaire collectif mais elle est aussi « à la poésie américaine ce que Proust est au roman français. Sérieusement« . Ses recueils ont bouleversé le champ littéraire contemporain, en témoigne la longue bibliographie qui clôt le livre — une liste de deux pages et demi des recueils poétiques qu’elle a publiés entre 1943 et 2014, les derniers de manière posthume, et quelques ouvrages critiques de référence sur son œuvre. D’ailleurs certains événements de sa vie n’ont pas même besoin d’être racontés, comme le souligne Jonathan Galassi, tant tout le monde connaît ces moments parmi « les plus légendaires de l’histoire littéraire moderne« .

Vous ne connaissez pas Ida Perkins, morte en 2010 à l’âge de 85 ans ? Peut-être avez-vous même déjà cherché son nom sur google en lisant cet article, comme un célèbre critique américain… On le concède, Ida Perkins n’a jamais existé, mais « elle aurait dû », comme l’affirme plusieurs fois Jonathan Galassi lors de notre entretien. Et là réside le véritable défi, voire le tour de force, de Muse : nous faire croire à l’existence de cette figure fictionnelle, l’insérer dans le monde réel et faire de l’anamorphose qu’elle lui imprime la légère distorsion par laquelle tout se révèle et apparaît sous un nouveau jour, par laquelle la fiction devient une « vérité brute » : Muse n’est pas qu’une satire, c’est une contrefaçon, un monde autre, dans lequel la littérature produirait des icônes comme le rock ou le cinéma, dans lequel une femme pourrait être cette superstar, dans lequel la poésie tiendrait un rôle central. Jonathan Galassi le dit dans un sourire, Ida Perkins est sa « revanche » sur le monde comme il va, une fiction, bien sûr, mais comment ne pas regretter que cet état du monde, dans lequel une femme poète serait une icône internationale, ne soit pas le nôtre ?
C’est là la seconde dimension de ce roman, celle d’une hypothèse biographique, la vie d’Ida Perkins, telle qu’un jeune éditeur, Paul Dukach, admirateur éperdu de son œuvre, tente de la reconstituer, depuis une conversation qu’ils eurent à la toute fin de la vie d’Ida, mais aussi en revenant sur ses poèmes (longuement cités), en rencontrant ceux qui l’ont connue et aimée, en suivant sa trace de New York à Venise.

Peut-être Paul Dukach pourra-t-il ainsi comprendre comment l’on accède à un tel statut, exceptionnel au point que Ida « fit des femmes et des hommes du commun des fous de poésie, et à sa mort, les démonstrations de chagrin d’un bout à l’autre du pays furent telles que le président Obama décida que le jour de sa mort, qui était aussi celui de son anniversaire, serait un jour férié ». Tenter de reconstituer la vie intime, intellectuelle et amoureuse d’Ida, « figure de proue de la poésie américaine » mais aussi « symbole même de la séduction littéraire – et féminine », revient à croiser un panthéon de la littérature américaine, d’Edza Pound à Susan Sontag, en passant par Ginsberg, Sylvia Path, Joyce Carol Oates et tant d’autres (dont certains tout aussi imaginaires que Perkins). C’est, à travers les yeux de ce jeune éditeur qui fait ses armes d’abord à l’ombre de deux mentors écrasants, Homer Stern et Sterling Wainwright, découvrir l’édition new-yorkaise d’aujourd’hui comme un lecteur du XIXè siècle a pu prendre la mesure du microcosme parisien sous les yeux de Lucien de Rubempré. Le monde est toujours une Comédie humaine, la référence est appuyée page 54. Et si Dukach craint longtemps de perdre ses illusions voire sa passion pour la littérature, il finit par s’adapter au monde éditorial qui se métamorphose sous ses yeux, sous la double contrainte du capitalisme et des monopoles marchands — Medusa est le nom dans le roman de ce « rapace libraire en ligne » dans lequel chacun reconnaîtra un géant au nom mythologique et aussi guerrier que l’onomastique le suggère.

Les deux dimensions de Muse — satirique et élégiaque — ne s’opposent pas, pas plus que le jeu ne suit au sérieux du propos et à la portée de fiction critique de ce roman. Jonathan Galassi n’est pas un éditeur rétrograde, pleurant sur la beauté d’un monde mythique englouti. Il s’amuse, joue de références contrastées (la tragédie grecque et le soap opera, entre autres), ne recule devant rien (pas même le plaisir de composer les poèmes qu’aurait écrit cette version féminine et contemporaine d’Arthur Rimbaud), il observe tout autant qu’il commente dans un roman qui est une fête de l’intelligence, un hymne à la puissance de la littérature quand, au lieu de pleurer sur un hypothétique champ de ruines, elle ressaisit les fins pour y voir des renaissances possibles.

Jonathan Galassi, Muse, traduit de l’américain par Anne Damour, Fayard, 2016, 272 p., 20 € 90 (14 € 99 en version numérique)

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(le correcteur orthographique m’a joué des tours, décidant que Roger Straus serait un Strauss comme Richard et autres facéties du même acabit, je prie les lecteurs qui suivraient les sous-titres de cette vidéo en français de m’en excuser)