Les saisons mentales de Guadalupe Nettel : Après l’hiver

Guadalupe Nettel

Certains romans s’opposent à tout résumé, comme pour mieux afficher leur résistance à l’idée d’un sujet, d’une trame et manifester que leur force est ailleurs, celle de tout grand livre littéraire, une forme, un regard porté sur le monde et les êtres qui le composent. Après l’hiver, Después del invierno, de Guadalupe Nettel est de ceux-là : rares.

Bien sûr, on peut expliquer que deux personnages se confient tour à tour et racontent leur histoire complexe : Claudio, né à Cuba, désormais correcteur pour une maison d’édition, vit à New York et, après un deuil difficile, imprimant le sceau de la culpabilité sur toutes ses aventures amoureuses, passe sa vie à tenter d’éviter tout débordement, toute passion — « pour me protéger du chaos, j’ai organisé ma vie quotidienne sur la base d’habitudes et d’interdits ». De l’autre côté de l’Atlantique, Cecilia, Mexicaine, s’est installée à Paris, ses fenêtres donnent sur un cimetière, elle est seule, mélancolique et paumée, jusqu’au jour où épier son voisin Tom lui ouvre de nouveaux horizons. Les chapitres font alterner la voix de Claudio et celle de Cecilia, comme deux partitions d’une même musique, celle des Dark Intervals de Keith Jarrett ou de la saudade, allant chez Claudio jusqu’au cynisme, chez Cecilia jusqu’à un vague à l’âme proche de la dépression. La rencontre de ces deux dérives est inévitable, ils ont une amie en commun, ils se croiseront à Paris mais ce soudain changement de perspective de leurs existences pourra-t-il se muer en histoire d’amour ?

capture-decran-2016-09-27-a-06-49-49L’essentiel est ailleurs : dans la manière dont Guadalupe Nettel fait de l’hiver une saison mentale, l’espace même d’une intimité à la fois fermée sur elle-même et s’épanchant dans de courts chapitres d’une beauté et d’une force sidérantes. Claudio, au tout début du livre, propose à Ruth, sa « cougar », d’aller voir Conte d’automne de Rohmer, « un film français dans lequel il ne se passe rien, comme dans tous mes films préférés ». Cet apparent détail dit beaucoup du roman : non parce qu’il ne se passerait rien dans Après l’hiver, bien au contraire, mais parce que la saison y est conte, que le roman se construit depuis deux intimités d’abord juxtaposées et que sa trame se tisse sans que jamais le lecteur ne puisse totalement s’identifier simplement avec les deux personnages : ils peuvent irriter, faire sourire, pleurer, mais même si l’auteure nous fait plonger au plus profond de leur conscience, jamais elle ne permet de totalement perdre un recul, une distance. Et ce n’est que l’un des tours de force de ce livre fascinant.

Portrait de deux êtres, Après l’hiver est aussi celui de deux villes qui les disent sans jamais les contenir tout entiers. C’est New York autour de Claudio, « ce lieu impersonnel » qu’il aime justement « en raison de la liberté » qu’il lui offre, une ville dont il s’extrait volontairement, lui préférant des lieux clos, son bureau, une salle de sport ou le cocon ordonné de son appartement, un « mausolée » qui « met en scène de façon épique les moments clés » de son existence. C’est Paris face à Cecilia, une ville froide (qui ne se réchauffe, humainement, que de mai à septembre pour subitement devenir « le Paris idyllique, la ville des films que les touristes espèrent trouver en voyageant »), parfois hostile, la ville des fantômes, celle du Père-Lachaise sous les fenêtres de la jeune femme.

Cimetière Paris Père-Lachaise

Claudio comme Cecilia, qui vivent sous le poids d’un exil tout autant géographique et linguistique qu’intérieur, rêvent d’un ailleurs, d’un partenaire idéal qui saurait les comprendre et apaiser leur ennui, leurs blessures et cicatrices existentielles. Comme le confie Cecilia qui se débat « dans le monde de l’impossible » — mais la phrase pourrait convenir à Claudio —, « à mes yeux l’amour est une expérience utopique et fictive, comme de s’arrêter sur un souvenir qui nous revient en rêve ».

Ils semblent, l’un comme l’autre, irréductiblement étrangers au monde, pourtant ils vont croiser l’Histoire, pour Claudio se sera lors d’un marathon à Boston, pour Cecilia un événement plus privé. Ils sont comme ces autres qu’observe Cecilia, « les protagonistes d’une histoire passionnante ou ridicule — toute vie est l’un et l’autre » et le lecteur ne peut se détacher de leur histoire qui, même imperméable à toute intrusion, quasi fermée sur elle-même « comme si la réalité était le patrimoine des autres », dit tant de nos solitudes et désirs d’un apaisement, même temporaire. Comme Claudio, nous nous souviendrons « des paroles de Ribeyro, un des plus illustres compagnons de César Vellejo, que Cecilia m’avait fait découvrir : « Êtres imparfaits dans un monde imparfait, nous sommes destinés à ne jamais connaître que des miettes de bonheur » ».

Guadalupe Nettel, Après l’hiver, traduit de l’espagnol (Mexique) par François Martin, éd. Bichet-Chastel, 2016, 304 p., 21 € — Lire un extrait