Est-ce parce que « la cabane est à la mode » que l’auteur, comme pour s’affranchir d’un certain air du temps, s’empresse de déclarer « je ne voulais pas parler de cabane » ? Reste que son livre, Habitacles, évoque bel et bien la chose en ne se privant pas, chemin faisant, de solliciter parmi d’illustres devanciers les noms de Kamo no Chōmei, Urabe Kenkō, Ludwig Wittgenstein, Adolf Loos ou Emmanuel Hocquard, qui prirent au sérieux, comme on sait, l’énigme de l’être-au-monde et celle de l’habitation terrestre. Laissons en tout cas provisoirement la « cabane » de côté pour nous attacher à l’enjeu de ce nouvel ouvrage de Jérôme Orsoni, lequel semble avoir abandonné, notons-le au passage, la veine narrative qu’on avait pu suivre avec bonheur dans ses ouvrages précédents.

Voilà, quelques quarante ans après sa création, ce qui s’annonce comme le dernier livre du monde des Contrées : La Vie de l’explorateur perdu, publié en cet automne au Tripode. Puisqu’il s’agit d’un univers encore trop inconnu au regard de son envergure, rappelons la légende fantasmatique, l’ampleur onirique et fictionnelle de ce monde romanesque sans aucun pareil. Prenons le cheval par la bride pour suivre la dernière chevauchée dans l’une des plus grandes fresques imaginaires de la littérature française.

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Il y a trois ans, à l’occasion de la parution de Grands lieux d’Hélène Gaudy, je découvrais cette collection de livres publiés dans le cadre de résidences d’auteurs du côté du lac de Grand-Lieu, au sud-ouest de Nantes – toujours en Loire Atlantique, mais non loin de la Vendée.

Dans l’introduction de Quand la forêt brûle (2019), la philosophe Joëlle Zask soulignait ne pas écrire en tant qu’« expert » ou « journaliste ». Son essai ne visait ni à « contribuer aux connaissances scientifiques concernant les feux de forêts ni [à] simplement informer » mais bien à « recourir au phénomène du mégafeu comme à un poste d’observation ». Dans Zoocities, paru en cette rentrée, ce sont les animaux sauvages faisant irruption dans nos villes qui sont cet « indicateur » et cette « alerte » ; ils sont un « poste d’observation » soit le signe d’un changement qu’il s’agit d’observer et commenter, pas seulement pour le comprendre mais bien pour accepter de changer nos représentations.

Les débats sur l’autofiction font rage en cette rentrée littéraire 2020 : écrire sur soi, depuis soi, affirmer ne pas mentir et pourtant en partie cacher ou inventer, est-ce faire œuvre littéraire ? (Qui penserait à la polémique Yoga viserait juste). La question est vaine, en soi, et elle tombe d’elle-même quand on lit les deux premiers volets de la Living Autobiography de Deborah Levy, tout juste parus aux éditions du Sous-Sol, dans une traduction magistrale de Céline Leroy : Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie.

Dans quelques années, on se souviendra de cet automne étrange au cours duquel on s’est mis à guetter furieusement les regards, les froncements de sourcils, les creux entre les yeux, le front, tout le haut du visage de tous ceux qu’on croisait dans la rue, dans le métro, au travail, pour faire face à la disparition de la bouche, des dents, des joues et de la langue.

Comment dire l’expérience d’un ailleurs en passe de devenir le présent globalisé quand on ressent un immédiat « sentiment d’irréalité. L’impression de ne pas être là » ? Tel pourrait être le problème qui se pose à Alexandre Labruffe pour (d)écrire son Hiver à Wuhan et (re)composer depuis des mots arrachés à l’« irréalité » comme un récit projeté et démantelé parce que l’auteur se trouve, justement, sur les lieux d’une crise mondiale venant percuter tout ce qu’il avait imaginé ou pré-vu.

Le vif et subtil essai de Jérôme Meizoz prolonge des réflexions menées depuis près de quinze ans sur la posture littéraire : de Rousseau à Houellebecq, il s’agit de dessiner l’histoire de la littérature « en personne », à travers le souci de l’incarnation et de la présence médiatique de l’écrivain, depuis l’entrée dans l’ère moderne.

Indiscutablement, Benoît Toqué est une figure à suivre de la jeune scène poétique française contemporaine. Depuis le rythme plastique de ses poèmes jusqu’à ses performances, Toqué déploie un univers ironique où, entre répétitions frénétiques et variations par revenance, on ne cesse de s’interroger sur ce qu’est devenue l’histoire et sur ce qui reste de littérature en nous. Coup sur coup, Toqué sort deux textes, l’étonnant et inventif Contrariétés et le spectaculaire Entartête : deux textes qui ont décidé Diacritik à aller à la rencontre du jeune auteur à la faveur d’un grand entretien.

Le livre d’Emmanuel Carrère est un tel événement médiatique qu’on a le sentiment de l’avoir lu, avant même de l’ouvrir : ce sentiment, c’est celui finalement d’une certaine familiarité, avec une manière de poser sa voix, comme avec une galerie de figures qui nous accompagnent tout compte fait depuis L’Adversaire.

Au fil des ans, Jean-Pierre Martin nous a donné de beaux essais sur Queneau, Michaux ou Orwell. Il y a peu, c’est au thème stimulant de la curiosité qu’il consacrait un ouvrage régénérateur. Mais changement de cap cette fois avec un propos terriblement d’époque et combien douloureux : la folie dans ses variétés et telle qu’elle semble se répandre tout autour de nous.

Recevoir Yoga au cœur de l’été m’a permis de le lire avant la déferlante médiatique, en amont des entretiens qui se télescopent, hors des avis de toutes celles et tous ceux qui ont (ou non) lu le dernier Carrère et des phrases manifestes en boucle de l’écrivain — comment rester original dans ses réponses quand on vous pose toujours les mêmes questions ? Comment dès lors convaincre les lectrices et lecteurs de plonger dans un roman majeur dont ils ont la sensation d’avoir déjà tout lu ?