Jean-Pierre Martin : « Le prétendu vilain défaut » (La Curiosité. Une raison de vivre)

Longtemps la curiosité eut mauvaise réputation. Elle était le vilain défaut par excellence. Les religions la décriaient, les moralistes s’en méfiaient. Il est vrai que, confondue avec l’indiscrétion ou l’espionnage, elle était (et reste) peu vertueuse. En revanche, en ce qu’elle conduit à la connaissance dans son immense variété, elle se confond avec la vie même.

Revenu de tout dogmatisme et acquis à jamais à tout ce qui est découverte, Jean-Pierre Martin instaure la curiosité dans son dernier livre à la fois en raison de vivre et en profond désir. Mieux encore, il l’arrime à travers l’esprit d’enfance au cœur même de l’être humain. Propre à certaines minorités jadis (les grands voyageurs, les inventeurs, les savants), la curiosité est désormais à l’œuvre chez le plus grand nombre et stimulée comme telle — pas toujours pour le meilleur, il est vrai. Pour rappel, deux des plus grands moteurs de la modernité furent de façon conjointe au XVIIIe siècle la Révolution et l’Encyclopédie. Certes, le tourisme allait s’inscrire dans la même ligne mais son ouverture sur le monde devait progressivement devenir synonyme de menace destructrice pesant sur notre globe. Grand admirateur d’écrivains comme Michaux ou Queneau, tous deux portés par un désir de découverte et d’inventaire des choses de notre planète, Jean-Pierre Martin ne cède pas à cette désillusion. Son beau livre est tout de ferveur en ce qui touche à la nouveauté et à l’invention.

Conscient par ailleurs de ce qu’il n’est pas une seule variété de curieux et que la passion de ceux-ci peut se retourner contre elle-même, Martin évite cependant de classer les formes de la curiosité. Il indique plutôt de grandes tendances, sans omettre les plus pathologiques. En termes d’individus, la masse la plus imposante est constituée par tous ceux qui sont animés par la libido sciendi, du prix Nobel de physique au petit inventeur. À remarquer en passant que l’université et l’école, toutes deux censées allumer et activer ladite curiosité, sont loin de toujours satisfaire à cette exigence. C’est que trop souvent elles abusent des réponses toutes faites et des dogmes imposés. Tout lieu d’enseignement tend à devenir une église. Or, observe notre auteur, « Il y a quelque chose de fondamentalement athée dans le geste encyclopédique, lorsqu’à la parole révélée il oppose l’entreprise totalisante d’un livre monde, une somme des curiosités et des savoirs humains. Le curieux en ce sens est un hérétique ou un apostat. » (p. 35).

Au passage, Jean-Pierre Martin salue la vogue actuelle de l’autobiographie. Se donner à connaître publiquement, et même si l’on est un être banal, c’est en quelque sorte enrichir un trésor humain en incitant à la comparaison. Notre auteur aime ici à citer en exemples ceux qui, étant du bon côté de la barrière sociale, sont « descendus » dans le monde ouvrier, de Zola à Simone Weil, d’Orwell et de Rancière à J.-P. Martin lui-même — et ce de manière à réduire les cloisonnements et à donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Dans Moderato cantabile, Duras mettait en scène la rencontre dans un café de quartier pauvre d’une grande bourgeoise avec un employé de son mari. Mais ce genre d’enquête participante peut aussi bien valoir pour le monde de la folie ou encore, depuis qu’existe l’anthropologie, pour les mondes primitifs.

Jean-Pierre Martin

Dans un troisième chapitre qu’il intitule « Obsessions et pathologies », l’auteur se fixe sur quatre écrivains qui ont marqué l’histoire de la curiosité à travers une sorte d’encyclopédisme délirant riche de diverses leçons. C’est que la curiosité peut aussi rendre fou. La palme revient sans conteste au Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert. Les deux ex-fonctionnaires, consacrent, comme on sait, tout leur temps à la découverte d’innombrables savoirs qu’ils mettent bout à bout. « À l’opposé du curieux monomaniaque, de la fixation fétichiste ou de l’observateur patient, écrit Martin, Bouvard et Pécuchet circulent de façon échevelée dans tous les domaines de l’investigation théorique et pratique. » (p. 99) Tout en prenant acte de la folie qui les habite, Jean-Pierre Martin ne manque pas cependant de défendre les duettistes. Il rend hommage à leur esprit d’enfance comme à l’intelligence de certaines de leurs observations ou encore à leur audace philosophique. Et puis ils sont si souvent amusants… Nous passerons ici sur la « Bibliothèque de Babel » de Borges censée rassembler tous les livres du monde ou bien encore sur la curiosité obsessionnelle du Pierre Nabonide de Queneau qui s’enferme follement dans un aquarium comme pour adhérer à la condition de poisson. On rangera davantage le Huysmans d’A rebours du côté de Flaubert, mais à ceci près que des Esseintes va dans le sens inverse du duo flaubertien en faisant que son attention au monde se résorbe dans un désir solipsiste. Dans cette optique, le personnage pratique en tout domaine une sélection quintessentielle et transforme sa maison de Fontenay-aux-Roses en cabinet de curiosités, avec livres rares et « orgue à bouche ».

Nous voilà proches du surréalisme et d’une curiosité toute poétique qui s’abandonne au rêve sans exigence de compréhension. André Breton et Roger Caillois devaient se disputer à ce propos, le second optant pour la science. Mais, plus largement, Martin nous apprend surtout que la curiosité n’est guère satisfaite que par un regard premier ou « vierge ». « Il faut être étranger à son objet, note Todorov, pour bien le connaître. » Il n’est guère de vraie découverte en dehors de la « première fois » ou encore du « regard naïf ». Georges Perec aimait à dresser le cadastre de lieux de Paris pour les inventorier à neuf. Ultime question mais sans solution : quelle place convient-il que tienne la curiosité dans l’amour ? Mieux vaut sans doute ne pas trop bien connaître l’être aimé, pensait Roland Barthes. Car, par-delà, commence déjà la jalousie.

Superbement conduit, La Curiosité est un petit traité qui n’arrête pas d’ouvrir des perspectives et de glisser d’un motif à un autre à la façon des héros de Flaubert mais sans se noyer pour autant. Les lecteurs y trouvent largement de quoi satisfaire leur curiosité.

Jean-Pierre Martin, La Curiosité. Une raison de vivre, Autrement, « Les Grands Mots », septembre 2019, 256 p., 19 € — Lire un extrait