La ville, l’épique, l’azur : François Bon, Jean-Michel Espitallier, Nathalie Léger

© Christian Rosset

1.

Il y a trois ans, à l’occasion de la parution de Grands lieux d’Hélène Gaudy, je découvrais cette collection de livres publiés dans le cadre de résidences d’auteurs du côté du lac de Grand-Lieu, au sud-ouest de Nantes – toujours en Loire Atlantique, mais non loin de la Vendée. C’est un territoire que j’ai beaucoup arpenté dans ma jeunesse (mais cela doit faire plus de quinze ans que je n’y suis pas retourné), d’où un vif intérêt pour ces récits d’environ 70 pages, complétés par des photographies prises sur place par les écrivains : un cahier de quinze fois deux en fin d’ouvrage pour Hélène Gaudy ; vingt-trois en contrepoint du texte, toujours placées en haut de page, plus une en couverture, pour François Bon – pour ne citer que les deux ouvrages que j’ai à portée de main (il y en a cinq autres, depuis 2013). Où finit la ville (Éditions joca seria, 2020) est le titre du septième volume de cette collection auquel François Bon a apposé en sous-titre : Ou comment l’agglomération nantaise vient se dissoudre dans le lac de Grand-Lieu – le mot “dissoudre” conduisant à se remémorer le merveilleux incipit du livre d’Hélène Gaudy : “La maison serait tombée au fond du lac où elle se dissoudrait comme un morceau de sucre.”

Relevons le premier paragraphe de ce nouveau livre de François Bon : “Y a-t-il une limite de la ville ? En quoi Grand-Lieu, dispositif naturel si singulier, nous le révèle-t-il pour une compréhension qui vaut bien plus vastement pour nos réflexions sur le comment vivre aujourd’hui ? Et si, pour répondre à une invitation d’Arnaud de la Cotte et l’association l’Esprit du Lieu, de s’installer comme passager tout autour du lac, appréhender les signes de ce qui se défait ici de la ville, dans un paysage à la fois vierge et ancestralement modelé par le travail de l’homme, revenir le faire en des saisons différentes, arpenter chaque fois une suite précise de points, en découvrir d’autres, c’était tenter aussi de savoir aussi ce qu’il pensait de nous, le lac, comment il nous voyait, craintes et incertitudes comprises ?” Une suite d’interrogations en ouverture c’est toujours bon signe, surtout quand il s’agit d’explorer un lieu non fermé, comme ce lac où l’agglomération nantaise se dissout en effet de manière assez mystérieuse.

© François Bon / joca seria

Car la ville – ou plutôt la “grande ville” – paraît absorbée par une étendue d’eau dont le contour semble en tout temps instable, ce qui ne peut que s’avérer fascinant pour qui arpente ce périmètre où les villages ont des noms qui restent en mémoire, même si on ne les a que rapidement traversés, allant de Nantes à Beauvoir sur Mer ou Noirmoutier. St-Mars-de-Coutais par exemple, un des premiers visités, où François Bon, “entrant au petit supermarché près du garage Renault”, se dit “surpris des rayons vides, y compris des choses de première nécessité dont [son] régime frugal se serait contenté pour quelques soirées dans l’isolement du gîte.” Ou encore Saint-Même-le-Tenu, sur cette même route où l’on passe aussi par Bouaye et Machecoul. Cette route, je me souviens l’avoir plusieurs fois empruntée, partant de Rezé-les-Nantes avec notamment un des natifs du lieu, Jean-Claude Montel, un écrivain dont il serait urgent de rééditer le travail magnifique et que François Bon, dont le “coin natal” se trouve “une petite centaine de kilomètres plus bas”, a probablement lu.

François Bon note que le lien autobiographique avec ce lieu d’exploration, “c’est la lumière”. “La surluminosité de la côte commence après Luçon, s’intensifie jusqu’à la digue de l’Aiguillon. Elle est en partie liée à cette double réflexion du ciel et de la mer qu’entretient le tissu serré des conches et des canaux du marais. Et puis ce sont des pays de vent, les maisons ne prennent pas d’étage, s’étalent le long d’une grande rue infinie et principale et on les peint de blanc parce qu’on dispose de chaux et qu’il faut empêcher l’humidité salée. Cette lumière, cet étagement de maisons basses et blanches le long des rues qui n’en finissent pas, je le retrouve comme immémoriale perception d’enfance à chaque retour, elle me saisit aussi à Grand-Lieu.” Avant de pointer cette différence essentielle entre la ligne de rivage qui marque la frontière entre terre et mer et l’indécision de contour du lac qui “existe ou n’existe pas, se fait eau à la fin de l’automne et étendue sauvage mais où on peut se risquer à pied sec dès la fin du printemps.” Et de s’interroger sur la contamination possible d’un tel état sur la réalité environnante, “les routes, les ronds-points, les industries, la survie des villages”, apposant un doute “quant à leur nature réelle ou stable dans le temps.”

© François Bon / joca seria

Depuis l’enfance, le paysage a changé, les manières d’y habiter, de se nourrir, et d’y travailler aussi, mais ce “retour” – même un peu décalé vers le Nord – impliquant l’écriture “serait le contraire d’un travail de nostalgie ou de deuil”, tant de ce coin de nature que de la ville qui s’y dissout. Je note qu’à trois ou quatre exceptions près – un motard à un carrefour, deux personnes assises dans un arrêt d’autobus ou de car, (peut-être) une autre accoudée sur la rambarde d’un pont, un conducteur de véhicule professionnel dans une zone où l’on charge des palettes, tous ayant l’apparence de silhouettes imprécises, non-identifiables – les humains sont absents des photos. Et aussi que les ciels sont le plus souvent chargés de nuages, ce qui n’empêche jamais “la beauté de la lumière” d’agir sur ce qui nous est montré. Mélancolie des aéroports, des casses de voitures, des hangars, des cimetières où les tombes semblent avoir été posées sur la terre battue en attente que le vent les emporte (mais le mur d’enceinte les retient) que l’on traverse “sous un ciel où on dirait que le reflet du lac attire toute l’étendue de la mer, et que contre le mur du fond on découvre cette suite de tombes d’enfants, quelques fleurs et des planches sans maçonnerie et parfois sans nom”.

© François Bon / joca seria

C’est probablement imperceptible pour qui lit ce livre dans une semi-obscurité, mais il arrive que certains mots du texte – très peu : “la marque” p. 21 ; “loin” p. 56 ; d’autres, peut-être, que mon regard fatigué parcourant une nouvelle fois le volume ne repère plus – sont imprimés en rouge, ce qui peut paraître sur l’instant bien mystérieux, comme un code secret, ou la trace de repentirs que la maquette aurait oublié de prendre en compte. Mais, quoi qu’il en soit, ce sont des choses qui font plaisir à trouver, comme des traces fantômes en écho à ce qui est formulé d’une belle écriture, sensible, précise, qui rivalise avec bonheur avec les quelques auteurs cités (Claude Simon, Jean-Christophe Bailly, Julien Gracq ou le Simenon de La nuit du carrefour dont Jean Renoir tira en 1932 un film étonnant). Attentif à ce qui touche à la survie (ce qui, selon Derrida, “constitue la structure même de ce que nous appelons l’existence”), François Bon ne hiérarchise rien, notant sur le vif ce qu’il perçoit, ainsi que les pensées qui leur sont accordées (mais peut-être est-il formidablement doué de mémoire, ce qui n’est pas incompatible). Se trouve-t-il toujours “chez lui” en ces lieux non loin de la frontière de son département natal ? Il affirme qu’être “auteur en résidence” n’est pas une expression avec laquelle il se sent à l’aise. Il écrit : “La mutation de la ville me concerne. (…) Je peux l’appréhender parce que ce territoire naturel, protégé, qu’est le lac de Grand-Lieu avec ses villages tout autour qu’il tient à distance, interdit à la ville de le rejoindre, voire de le toucher ou le contaminer (c’est trop fragile pour que le dire ne soit pas accompagné de craintes, et elle est bien solitaire, la Maison du lac, avec son écomusée de béton cubique sur le parking) (…) Il y a de très ouvert et passionnant dans ce propre temps où j’écris, que naissent d’autres essais, d’autres récits, questionnant aussi les dangers ou la précarité du présent, le concept d’anthropocène, ou cette notion même d’une nature jamais séparée, où qu’on aille sur le monde et même en ses parties les plus inaccessibles ou sauvages, de ce débordement de l’emprise humaine.”

On perçoit les choses différemment selon qu’on se dirige vers la Vendée ou qu’on remonte vers Nantes. Soudain on se retourne et une réponse possible à la question posée dans le titre (mais sans point d’interrogation) surgit. Pessimiste (ou non) – entre tout fout le camp et c’est comme ça si on est pressé. Mais si on écrit, ce qui suppose un certain rapport au temps qui n’est pas celui des échanges de comptoir, le caractère interrogatif perdure, ne cède nullement à la tentation d’émettre telle ou telle réponse définitive, si ce n’est que cette dissolution est aussi une dévoration. “Et donc cette résidence toi tu l’as faite comme ils vivent, dans le dispositif optique de ta voiture, la laissant au bout des chemins, t’arrêtant pour trois courses d’un dîner silencieux ; te garant où ils se garent, franchissant au soir les ronds-points saturés (…) Et c’est ainsi, à cause de ces craintes, que tu es maintenant et pour tout un après-midi enfin à Saint-Même-le-Tenu, avec ce petit coin de carte postale sous le pont, un bout de pelouse soigné et trois bancs dont tu te demandes bien comment ceux qui en ont décidé l’emplacement auraient goût de s’y asseoir eux-mêmes. Mais le bistro-tabac-jeu a fermé, ça doit dater de moins d’un an, il y a encore un baby-foot et un flipper dans la salle avec des décombres. Et si tu ne croises personne, dans le décrochement pour les autocars, tu mettras des sous dans le distributeur à baguettes pour voir ce qui en sort, mais justement rien qui en sort et même pas la pièce que tu as mise, alors surgit une silhouette avec un sécateur de derrière la haie qui pourtant n’a pas besoin d’être encore mieux soignée, et qui te dira : – Alors vous aussi vous vous êtes fait avoir ?”

© François Bon / joca seria

Alors que nous, lecteurs : non, tant Où finit la ville est un des ouvrages les plus stimulants de cette “rentrée” où, en ce qui me concerne, quelques textes plutôt brefs et de belle qualité dialoguent avec un très curieux “pavé”. Raison de plus de continuer à explorer, lentement, de manière attentive, ces livres d’une centaine de pages, et parfois moins, qui nous enchantent bien autrement que ceux qui jouent le jeu du format standard (de plus, je me rends compte que les films que j’ai appréciés dernièrement sont un “monstre” de plus de sept heures et deux courts-métrages).

2.

Centre épique de Jean-Michel Espitallier (Éditions de L’Attente, en coédition avec Ciclic Centre-Val de Loire, octobre 2020) est de ceux-là, même s’il demande un certain temps de lecture, non parce que le texte résisterait (au contraire, il est fluide, assez drôle – ou disons à tendance humoristique –, et se lit vite), mais parce qu’il est en lien avec une bonne centaine d’archives filmées qui demandent du temps pour être vues (même si la plupart sont de durée courte). C’est donc un livre d’un genre nouveau qui requiert d’être appareillé pour être entièrement exploré, notamment d’un smartphone (ou d’une tablette) susceptible d’ouvrir de petites vidéos après avoir scanné un code QR. Les lecteurs sont invités à jouer le jeu, ce qui n’est pas mon cas, puisque ne m’étant toujours pas décidé à me faire greffer un smartphone (prothèse commune du temps présent). Bref, comme je dois demander de l’aide pour regarder ces archives, je me suis contenté dans un premier temps de lire ce qui est imprimé – texte et photos (ou photogrammes), ainsi que les légendes des films qui permettent parfois de se représenter mentalement ces images animées. Je dois être – mais pour combien de temps encore ? – le dernier des Mohicans sous-équipés en ces temps où, dans le métro où je lis Centre épique, des geeks masqués, accros à leur écran en toute circonstance, regardent d’un air absent le lecteur à l’ancienne que je demeure, toute honte bue.

Partons donc du texte puisqu’au fond c’est ce qui, du moins dans un premier temps, retient le lecteur ordinaire (même si le jeu avec les images imprimées, dont ces codes carrés d’environ 1,4 cm de côté placés dans les marges, rythme la lecture de celui qui perçoit spontanément ces derniers en tant que variations dessinées). Je pose des marques sur certaines pages, me promettant ainsi de les relire et même d’en recopier des fragments pour cette petite recension. P.56 (la quarante-sixième de texte sur quatre-vingt-onze ; nous nous trouvons donc précisément au centre de Centre épique) : “La lenteur devenue la bête noire de l’esprit moderne, ce concept qui, comme la mode, court dans les têtes depuis un siècle et se périme aussi vite que les progrès techniques, la lenteur donc se disqualifie toujours plus dans la nouveauté des machines et l’invasion de la performance. Un jour ça ira tellement vite que ça finira par nous assassiner, mais pour l’instant, la vitesse est encore domestiquée, point G de la déesse Progrès en route vers le grand orchestre à fond les manettes.” Ce fragment donne bien le ton du livre qui est pour l’essentiel une traversée du vingtième siècle, de la guerre de 14 au passage de l’an 2000 (et son fameux bug qui n’eut pas lieu). Ton joyeux même quand il est écrit que “C’est vraiment pas marrant le début des années quarante même si la vie ne se résume pas à des blindés lourds et à des pendaisons de partisans.” Les points d’exclamation ne sont pas rares. Démuni de smartphone, on peut lire ces quatre-vingt-onze pages d’une traite, ce qui s’avère assez plaisant. Parfois on s’interrompt quelques secondes afin de réfléchir sur le fait qu’il y aurait peut-être ici à l’œuvre un renversement des rapports “classiques” entre image et texte. On se demande lequel des deux pourrait être en situation d’illustrer. Ou s’il n’y aurait finalement plus d’illustrations dans ce projet, comme déjà dit, d’un “genre nouveau”, au profit d’une nouvelle forme de dialogue ?

© J.-M. Espitallier / L’Attente

Une fois encore, il est avant tout question de ce qui aurait disparu, via le relevé précis de traces témoignant de ce qui fut avant de s’être évaporé dans notre monde tridimensionnel (celui qu’on dit “réel”). La page est surface – l’écran tactile, aussi. Ce qui produit du volume, c’est la tourne des pages : plus que jamais un plaisir – et un jeu (d’enfant). Page 66 : “Quand les choses ont disparu, il faut les dire. Les mots sont les petites traces des choses disparues, les tristes remplaçants qu’on fait venir en l’absence des choses. Les livres sont plein de mots en l’absence des choses. De grands coffres à jouets dont on aurait perdu les clefs. / J’écris pour retrouver ces clefs. J’écris pour retrouver les jouets disparus de mon coffre à jouets.”

Bien entendu, avançant pas à pas dans cette traversée du vingtième siècle, on en arrive à mi-parcours aux temps où l’auteur, né en 1957, est enfant, puis adolescent, et alors la nature de ce qu’il trouve dans ce coffre à jouets change. On connaît la passion de Jean-Michel Espitallier pour les musiques populaires, notamment le rock, à commencer par Elvis Presley qui démarra sa carrière peu avant sa naissance, et ce jusqu’à nos jours, mais avec une affection particulière pour les sixties et les seventies. Il va jusqu’à nous offrir (p. 84-85) “la playlist d’un groupe de bal du début des années soixante-dix”, ajoutant que “comme tout le monde aime les livres-dont-vous-êtes-le-héros, essayez-vous au quiz de ces chansons d’un autre âge, fredonnez-les pour voir si vous avez gagné !” Et bien entendu, comme je suis de la même génération qu’Espitallier, j’en ai mémorisé la quasi-totalité, ce qui m’apparaît effrayant, vu l’énergie dépensée depuis presque un demi-siècle et apparemment en pure perte à enclencher la tête d’effacement, ne serait-ce que pour faire de la place à ce qui surgit au présent.

© J.-M. Espitallier / L’Attente

Si on glisse trop vite sur les pages de Centre épique, on pourrait imaginer Jean-Michel Espitallier plus nostalgique que mélancolique. Mais méfiance… Son obsession du temps qui passe, du compte des secondes vécues qui implique en retour le décompte, certes non chiffrable, mais cependant sensible, de ce qui lui reste à vivre ; son côté “saturnien” (qui ne le rend pas contemporain de Verlaine pour autant) ; ce sont les marques concrètes d’un tempérament mélancolique. Aussi pense-t-on parfois à Perec, celui de Je me souviens. Le caractère enjoué – divertissant, ludique – de Centre épique s’obscurcit parfois, même s’il est écrit que la guerre peut être “drôle” et que, quand elle ne l’est pas, comme en 1940, il faut se remémorer que cette épouvantable année est aussi celle de naissance de Bugs Bunny et de Catwoman. “Quand même, c’est important ! Il faut bien tenter de détendre un peu l’atmosphère parce que sinon… Et d’autant qu’en 1940 est publié l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton, bonnes blagues, incongruités, trucs grinçants, mais noirs comme des corbeaux. Il en faudra de l’humour, parce que, pour le reste, les années quarante commencent moyennement bien.”

Les Éditions de l’Attente ont parfaitement composé – mis en pages – ce texte qui est (pour garder le ton d’Espitallier) comment dire ? chouette ? épatant ? top ? extra ? Enfin, tout dépend en quelle année nous nous trouvons lisant en complices de cette recherche du temps perdu (Centre épique s’achève d’ailleurs par une citation de Proust) toujours en cours, comme une quête sans fin où “le passé fait toujours retour. C’est même pour ça qu’on enregistre le présent – qu’on l’enregistre pour plus tard”, ce qui fait que, même si je risque de la déranger un peu, je demande à ma fille, à l’heure où elle rentre du lycée, de me faire découvrir, via son smartphone, ces fameuses archives filmées qui, j’en suis certain, valent – hors-livre épatant – le détour.

© J.-M. Espitallier / L’Attente

3.

Maintenant un autre souvenir. C’était, il y a exactement deux ans – du 4 au 6 octobre 2018. Un colloque intitulé La radio de création après le club d’essai : la part des écrivains se tenait, après une soirée d’ouverture à la SCAM, en partie à la BnF pour une journée consacrée à l’Atelier de Création Radiophonique de France Culture (né en 1969 à l’initiative d’Alain Trutat), en partie à l’EHESS, pour une deuxième journée consacrée aux Nuits Magnétiques (créé sur la même chaîne en 1978 par Alain Veinstein). René Farabet – principal animateur de l’ACR pendant un peu plus de trente-deux ans et ayant toujours veillé à en entretenir les principes d’origine – nous ayant quittés le 20 juin 2017, deux des producteurs réguliers des années 1970, Andrew Orr (entré en 1972 et parti en 1982 pour cofonder Radio Nova) et Jean-Loup Rivière (entré en 1973 et parti en 1983 pour rejoindre la Comédie Française), avaient été convoqués par les organisateurs de ce colloque afin de témoigner de ces temps pionniers où l’on taillait avec patience le son avant de le diffuser. Le premier avait assez vite décliné l’invitation car il luttait depuis déjà un certain temps contre une maladie que l’on dit “longue”. Mais il avait accepté d’être enregistré afin que sa voix puisse être entendue. Nous comptions donc beaucoup sur la présence physique du second. Malheureusement, au tout dernier moment et à notre grande surprise, il avait lui aussi déclaré forfait, nous apprenant qu’il venait d’être à son tour atteint d’un mal d’une extrême gravité. Le 4 octobre, dans la salle Brabant de la SCAM, l’humeur était sombre, alors que la création radiophonique était enfin à la fête comme à l’étude. Andrew Orr nous a quittés le 17 janvier 2019. Et Jean-Loup Rivière peu auparavant, le 23 novembre 2018.

Si j’évoque ces journées, c’est parce que la lecture du nouveau livre de Nathalie Léger, Suivant l’azur (P.O.L, octobre 2020), m’a fait remonter quelques souvenirs de ces années où je côtoyais régulièrement Jean-Loup Rivière à la Maison de la Radio. Il était encore jeune (il devait avoir 27 ans quand j’y suis entré à 19 ans), mais il m’impressionnait par son exigence et sa discrétion (alors qu’Andrew Orr et ses amis, plutôt journalistes, se montraient plus agités). Après son départ de la radio, je ne l’ai revu qu’une seule fois, en 1994, lors des célébrations des 25 ans de l’ACR. Il ne me semblait pas avoir beaucoup changé et formait avec René Farabet, dans le partage du goût et de la pratique du théâtre, un duo assez fin. Aussi, quand j’ai découvert son nom en épigraphe de Suivant l’azur (en signature de deux phrases extraites d’un très beau travail – catalogue comme exposition – pour le centre Pompidou en 1980, Cartes et figures de la terre), c’est son visage encore jeune qui m’est revenu en mémoire. Puis j’ai vite saisi que cet homme pour lequel Nathalie Léger a écrit ce “texte bref porté par l’urgence : un livre de deuil qui est avant tout un livre d’amour”, c’était lui, à la fois le même que celui dont je me souvenais et un autre dont j’ignorais tout et que je devais apprendre à connaître en traversant ce livre : fantôme touchant ou, si on préfère, présence matériellement fantomale. Mais il me semble qu’on peut lire Suivant l’azur en ignorant tout de son dédicataire, jusqu’à son nom (jamais repris en dehors de l’épigraphe), ce qui donne à ce livre bref (un peu plus de 60 pages) une force exceptionnelle – une forme de rare universalité.

“Il n’y a rien à savoir de l’amour, et rien à connaître de la mort. On y va en rampant, dans l’ignorance des idées, mais avec un tact infaillible” lit-on en quatrième de couverture, avant d’ouvrir le livre et de tomber sur l’incipit : “On avance en tremblant. On se souvient, quand le souvenir est possible, quand on est suffisamment calme pour laisser les images prendre forme, on se souvient de la dérive tranquille dans l’intimité, un composé de silence et d’effervescence. On sait peu de vérités, mais celle-là, celle de l’amour, on la sait. On se souvient de la circulation des mots, des gestes, on se souvient de tel geste. C’est déjà trop. On avance dans le souvenir comme un soldat dans la boue, avec prudence, avec peur.” Et déjà, on sait qu’on ne pourra correctement rendre compte de la lecture de ce texte bref, d’une soixantaine de pages de petit format, qu’en le recopiant intégralement, ce qui n’est pas la même chose que de le relire (le tempo devenant plus lent), notant au passage quelques envies de dialogue avec l’auteure, même si on n’a pas encore connu (je veux dire concrètement) ce qui anime son écriture, sa réflexion – la beauté stupéfiante de son avancée tremblante qui, dans le livre a un début et une fin (dont les derniers mots reprennent, ou lui donnent, son titre). Reprenons la citation de Jean-Loup Rivière : “Pour savoir où je suis, il faut la carte où je ne suis pas. / Il suffit d’interroger les lois du labyrinthe et de suivre le fil.” Puis sautons deux pages. Nathalie Léger : “On parle de commencer, mais entre la fin et le début on ne sait déjà plus où donner de la tête. Il a fallu reprendre souffle. Ce qu’on veut, ce n’est ni commencer ni en finir, c’est être au milieu d’un événement, on ne sait pas encore lequel, mais on voudrait y être avec gratitude. On ne demande pas grand-chose, on veut s’élever à peine au-dessus de soi-même.”

Je songe soudain au livre de Jean-Michel Espitallier, La Première année (Inculte, 2018), qui est le récit de la mort de sa compagne, Marina, suivi par le journal d’une première année de deuil. Texte saisissant, mais sans beaucoup de rapport – dans la démarche, l’écriture – avec celui de Nathalie Léger, les deux ayant cependant en commun l’idée de pulsation (ce livre,  La Première année, me revient après avoir tenté précédemment de produire un commentaire de ma lecture de Centre épique, comme me reviennent les quatre livres déjà publiés de l’auteure de Suivant l’azur, sans oublier les livres-catalogues qu’elle a conçus et réalisés avec Marianne Alphant pour le Centre Pompidou : R/B Roland Barthes et Objet Beckett). Espitallier écrit : “Ça ne pouvait pas advenir et c’est là.” Ou bien : “Ce soir (18 août) je me rends compte que du point de vue du deuil, qui est une expérience du plus-jamais, c’est-à-dire du à-jamais, je vis l’expérience de l’infini.” Et Nathalie Léger : “L’espace où tu te tiens désormais est inaccessible, tu n’es plus, est-ce qu’on peut comprendre ça, tu n’es plus, cri.” Ou encore : “Ici, parfois, tout est illuminé – tu ne le verras pas. Je suis censée rester dans la beauté des choses. Jamais. Jamais plus. L’énorme travail qu’il faut pour quitter cette obscurité, s’en arracher, l’énorme travail mental pour sortir de cet arrêt mortel.” Je me souviens aussi du beau livre de Dominique Fourcade, Manque (P.O.L, 2012) composé sur de nombreuses années, et à chaque fois dans l’urgence, au fur et à mesure de la disparition d’amis chers – mais là, c’est tout autre chose. Comme quand Louis-René des Forêts cesse d’écrire après la noyade accidentelle de sa fille Élisabeth en 1966, se consacrant au dessin, donc au silence. Nathalie Léger, elle, avance – “avance encore, et [s]’élance, suivant l’azur.”

Nathalie Léger © John Foley/P.O.L

Quelques citations çà et là, provoquant d’amicales apparitions : Les Lumières de la ville de Chaplin ; le Journal de Nicholas Ray ; La présence réelle de Raoul Ruiz où “une pellicule a capté une partie de toi. Tu as trente-cinq ans, tu es d’un charme fou, rayonnant de beauté…” ; des dialogues notés par Victor Hugo faisant tourner les tables ; ou encore cette sidérante série télévisée, The Leftovers, qui “raconte l’histoire d’un pays dont une partie des habitants disparaît brutalement” ; et L’Autel des morts de Henry James – etc. Cela contribue à rendre familier ce qui ne pourra jamais l’être, à rendre concret ce qui ne peut être dit même si (écrit-elle) “je veux dire l’amour, et, à toute force, aveuglément, je veux écrire la mort. Je veux dire l’effroi, le désastre, la rage et le dénuement de ce qu’on appelle discrètement le chagrin. Je veux le dire, obstinément, parce que chaque page, chaque mot, chaque frappe et chaque blanc incarnent désormais le corps de celui qui n’est plus.”

Et cette fin, aussi belle que celle de L’Arrêt de mort de Maurice Blanchot (j’en ai déjà discrètement recopié les derniers mots). Quant à l’azur : non “pas mystique, il est terre à terre. Il est la vie même.”

François Bon, Où finit la ville, Éditions joca seria, août 2020, 72 p., 11 €
Jean-Michel Espitallier, Centre épique, Éditions de l’Attente, octobre 2020, 104 p., 13 €
Nathalie Léger, Suivant l’azur, P.O.L, octobre 2020, 80 p., 11 € — Lire un extrait