Performer l’écrivain, entre art contemporain et néolibéralisme : Jérôme Meizoz (Faire l’auteur en régime néo-libéral. Rudiments de marketing littéraire)

Image de couverture du livre

Le vif et subtil essai de Jérôme Meizoz prolonge des réflexions menées depuis près de quinze ans sur la posture littéraire : de Rousseau à Houellebecq, il s’agit de dessiner l’histoire de la littérature « en personne », à travers le souci de l’incarnation et de la présence médiatique de l’écrivain, depuis l’entrée dans l’ère moderne. L’âge industriel, puis le néolibéralisme ont accentué cette présence médiatique de l’écrivain qui est tout ensemble une personnification de l’œuvre et un produit d’appel. Sur la scène littéraire, chacun soigne son profil, sa manière de tenir une cigarette, se livre de bon gré aux entretiens, sinon aux festivals et aux résidences : Jérôme Meizoz, au lieu de mépriser ces gestes et ces pratiques, ou de les enfermer au seul espace de la publicité littéraire, en quête de renommée, choisit de les prendre en considération. Ce sont des éléments de l’activité littéraire contemporaine, tant il est difficile, encore plus dans le régime contemporain, de distinguer la création, invisible et secrète, de l’exposition médiatique. C’est cette redéfinition des coordonnées de l’écrivain contemporain que le critique suit avec finesse et nuance, sans conclusion hâtive :

« le dispositif médiatique désacralise-t-il le statut d’écrivain, en l’assujettissant à un rythme distinct de celui de la création. Ou au contraire constitue-t-il une nouvelle forme de consécration en le rendant visible auprès du grand public ? »

Prendre en charge cette activité littéraire, c’est revendiquer une extension du domaine de lettres, ouvrir le champ littéraire à la somme des pratiques concrètes qui accompagnent écriture et lecture. Il s’inscrit en quelque sorte dans une attention matérielle à la chaîne du livre, et multiplie les points de contact avec une certaine sensibilité pragmatiste de la recherche en lettres, illustrée en particulier par Florent Coste dans Explore.

Tout le livre est dès lors construit comme une série d’arrêts sur lecture, selon la logique d’un nuancier, très subtil entre les écrivains qui adhèrent pleinement, sinon justifient cette évolution néolibérale des lettres, dans la standardisation des best-sellers, comme Joël Dicker, ceux qui sont dans le refus net comme Jean-Marc Lovay, et les positions ambivalentes, qui jouent de la subversion, comme le duo d’écrivains Nomi Nomi. Le livre articule ainsi propositions panoramiques et études de cas, diagnostics et symptômes, circulant du singulier au général avec aisance. La force de la position de Jérôme Meizoz est sa nuance : non seulement, il promeut une extension des lettres, du côté des arts contemporains et de la performance, mais il se montre attaché à défendre une littérature exigeante, déconcertante dirait Dominique Viart, contre les standardisations industrielles, puis néolibérales du marketing littéraire. Il refuse de rabattre une exigence de démocratisation sur une pratique de massification, en étant attentif aux forces prescritives et économiques à l’œuvre. D’autres que lui, au contraire, ouvriraient au plus large la littérature, aux pratiques d’amateurs comme à la feel-good litetarure, en montrant à la suite de Michel de Certeau que l’individu se laisse difficile aliéner par les formes industrielles proposées, et s’attachent en permanence à les pirater et les subvertir. C’est là de toute façon un débat difficile qu’affronte Jérôme Meizoz avec clarté.

Pour ma part, je suis impatient que le critique prolonge dans un prochain livre la belle réflexion menée autour de la notion de performance, qui est le cœur battant de l’essai. Car la performance oscille dans le livre entre des formes mercantiles et des formes artistiques, entre la nécessité d’incarnation de l’industrie littéraire et la réduction de l’art contemporain à la force de présence, sinon d’aura sacrée de l’artiste. Tantôt pointe extrême de la visibilité médiatique, tantôt logique de dépouillement de l’œuvre. Sans doute est-ce un sillon à explorer dans un prochain essai, pour saisir ces contaminations et circulations entre art contemporain et néolibéralisme : déterminer ce que les formes du marketing vont puiser dans le champ de l’art contemporain, et à l’inverse comment l’art contemporain est traversé par certaines logiques néolibérales. L’exemple de Jeff Koons, trader devenu l’un des plus célèbres artistes en est presque le paradigme éculé, invitant à prendre avec la plus grande prudence tout le discours autour de la force subversive de la performance, dont la polysémie est déjà un signe. C’est là un autre livre, mais le voir se dessiner à l’horizon est déjà la preuve que celui-ci donne fortement à penser.

Mais Jérôme Meizoz est aussi un écrivain, et cet essai ne le fait jamais oublier : même si le livre s’écrit avec la rigueur des outils littéraires et sociologiques, il est porté dans une langue d’une grande fluidité : sobre et précise, qui ajoute à l’intelligence des analyses le plaisir de la lecture. Les nombreux encadrés sont autant de fenêtres qui permettent d’ajuster le regard, sans encombrer la lecture. Un essai déjà essentiel en somme, à qui veut comprendre les enjeux de la littérature d’aujourd’hui.

Jérôme Meizoz, Faire l’auteur en régime néo-libéral. Rudiments de marketing littéraire, Genève, Slatkine, août 2020, 256 p., 28 € — Lire la table des matières