Carrère, sur le bout des doigts : Yoga

Le livre d’Emmanuel Carrère est un tel événement médiatique qu’on a le sentiment de l’avoir lu, avant même de l’ouvrir : ce sentiment, c’est celui finalement d’une certaine familiarité, avec une manière de poser sa voix, comme avec une galerie de figures qui nous accompagnent tout compte fait depuis L’Adversaire.
Un peu des retrouvailles, comme lorsque s’ouvre la nouvelle saison d’une série, où l’on se demande ce que les uns et les autres sont devenus, quelle nouvelle péripétie va les faire trébucher, et s’ils vivent toujours ensemble. Ce qui rend un peu vain, aussi, le désir d’en dire un mot une fois encore. Tout a été dit déjà sur ce livre vissé à la réalité, au souci de ne pas mentir, mais contraint de travestir dans les atours de la fiction tel personnage ou de procéder à une ellipse narrative, pour ne pas blesser ses proches. Le livre gravite autour d’un épisode passé sous silence, mais dont la violence ou la douleur irradie de part en part. On a dit aussi cette forte présence de l’auteur, qui accompagne de ses commentaires et explications le récit, avec l’allure montaignienne de la conversation, où la lucidité et l’exhibition vont de pair, où le désir d’expliquer et le son pédagogique sont de la partie : le christianisme du Royaume a laissé place au yoga, sa discipline et son histoire. C’est que le livre se rapproche d’Un roman russe par la confiance qui est faite dans la puissance du montage, nouant ensemble des épisodes disjoints, suscitant le trouble du contraste et du rapprochement : une retraite de méditation et un séjour à l’hôpital Saint-Anne, s’asseoir longuement sur de petits coussins et recevoir des électrochocs.  « Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble. En réalité, si : elles vont ensemble ».

Ce livre me semble pourtant, avec ses allures ironiques de manuel de Yoga, traquer un enjeu essentiel : se faire sismographe de la pensée, en suivre les évolutions, les chutes et les rechutes, mais surtout tenter, tant bien que mal d’en prendre le contrôle. De la retraite méditative au séjour psychiatrique, le narrateur n’a qu’une seule passion enchaîner les « chiens noirs » de la mélancolie. D’un côté, les Vritti, les fluctuations de la conscience, les vagues à la surface de la conscience que la méditation a pour ambition de canaliser, de ralentir, de trier. Et c’est précisément ce dont rend compte le récit dans un chapitre qui porte ce nom : suivre au plus près ces circonvolutions de la pensée, dans ses ressacs insaisissables. Pendant quinze pages, Emmanuel Carrère suit à vive allure ces cheminements capricieux, court la poste derrière le mouvement de l’esprit, tente d’enregistrer ces palabres intérieures qui l’assaillent sans relâche pendant la méditation : « Ce que je viens de transcrire, ça s’appelle rêvasser ou même, si on est indulgent, penser. » À Sainte-Anne,  l’ambition est la même, même si le protocole a changé : les électrochocs tiennent lieu de respiration, la pharmacopée a remplacé les mantras, et les vritti sont devenus les chiens noirs de la mélancolie, qu’il faut tenir bien en laisse.

Sans doute est-ce là la question littéraire qui me touche le plus dans le livre : comment transcrire la pensée, selon quel rythme, et avec quel tempo faire danser la phrase pour qu’elle accompagne le battement des idées. C’est cette question de tempo, ou plutôt de vitesse qui est au cœur de la séquence consacrée à la mort de son éditeur Paul Otchakovsky-Laurens : bien sûr, ces quelques pages sont un bel hommage, sinon un tombeau touchant, à celui qui a su désirer et susciter les livres de Carrère, mais elles achoppent sur une anecdote, qui fait discrètement de l’éditeur celui qui a sorti l’écrivain de son impasse d’écriture. Emmanuel Carrère tapait à l’ordinateur d’un seul doigt, ce qui ne fut pas sans stupéfaire l’éditeur (« Ce n’est pas possible, tu tapes avec un doigt? […] tu veux dire que tu as écrit tous tes livres, et je ne parle même pas des articles et des scénarios, avec un seul doigt? »), qui l’enjoignit aussitôt à apprendre à taper de ses dix doigts : « tu sais, si tu apprenais à taper, tu n’écrirais pas seulement plus vite, tu écrirais autrement ».  L’écriture est  question de vitesse, pour agripper et transcrire ce qui passe par la tête –« tâche qui requiert à la fois de la patience et rapidité ». C’est ce rythme ressourcé que l’on trouve dans le livre de Carrère, et notamment dans l’enchaînement des brèves séquences, dans l’art du titrage et de la relance, un rythme d’accélération et de court-circuit à même de prendre de court la cavalcade des humeurs, et de transformer les chiens noirs en « bons vieux chiens un peu patauds ». Yoga, pharmacopée, écriture : ce sont les trois régimes de l’exercice de soi auquel s’adonne Carrère, qui s’enchaînent et se relancent. Les exercices de soi orientaux butent sur une forme d’enfermement, la pharmacopée laisse ahuri à force de ralentir les pensées, seule l’écriture canalise et accompagne le mouvement sans remède de la pensée.

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L, 2020, 400 p., 22 €  — Lire un extrait — Lire ici l’article de Christine Marcandier