Aux confins des Contrées : My circus animals were all on show (La Vie de l’explorateur perdu)

Détail d’une illustration de François Schuiten tirée des Jardins statuaires de Jacques Abeille (Photo: Le Tripode)

Voilà, quelques quarante ans après sa création, ce qui s’annonce comme le dernier livre du monde des Contrées : La Vie de l’explorateur perdu, publié en cet automne au Tripode. Puisqu’il s’agit d’un univers encore trop inconnu au regard de son envergure, rappelons la légende fantasmatique, l’ampleur onirique et fictionnelle de ce monde romanesque sans aucun pareil. Prenons le cheval par la bride pour suivre la dernière chevauchée dans l’une des plus grandes fresques imaginaires de la littérature française.

Tout commence avec un premier livre, publié en 1982, au titre énigmatique : les Jardins Statuaires. Ce long roman raconte le périple d’un voyageur qui s’aventure dans une région étrange où certains hommes cultivent des statues qui émergent du sol même de cette terre rêvée ; statues ensuite couvées, travaillées, accompagnées par des jardiniers aux coutumes étranges mais précises. Le pays des Jardins Statuaires, pourtant, sous sa torpeur apparente, couve un feu qui ne demande qu’à prendre. Car la menace d’une invasion barbare s’annonce de loin en loin ; on dit qu’un enfant du pays s’est enfui dans les steppes, a fédéré les barbares, et s’apprête à conquérir le monde civilisé. Le voyageur, qui s’est attaché à ce monde étrange, va entreprendre un autre voyage à la recherche de ce prince légendaire.

Vient l’autre pierre fondatrice du cycle, Le Veilleur du Jour. L’intrigue se déroule dans l’autre pôle du monde des Contrées, la capitale urbaine de Terrèbre. Un homme qui a perdu la mémoire vient y échouer comme une âme en peine. On lui confie un travail étrange ; il doit veiller tout le jour devant un entrepôt désaffecté, et attendre la venue d’un héros mythique. Mais Barthélémy Lécriveur – c’est ainsi qu’il se nomme d’abord – ne se contente pas d’attendre, et ses errances vont le mener au cœur de plus obscures machinations politiques.

Puis c’est le temps des Voyages du Fils. Le fils de Barthélemy Lécriveur, Ludovic Lindien, se met en quête de son père, non tant pour le retrouver que pour apprendre quel homme il était, et tenter d’éclaircir les brumes de l’histoire et de la mémoire. Chemin faisant il découvrira, lui aussi, les trames complexes nouées par le pouvoir politique de Terrèbre et les ingérences barbares, et il sera conduit à rechercher un écrivain et pornographe obscur répondant au nom de Léo Barthe, dont on dit qu’il pourrait avoir le fin mot de l’histoire.

S’annonce alors l’avant dernière pierre de l’édifice, Les Barbares. Ceux-ci ont envahi Terrèbre avec une facilité stupéfiante. Mais le prince n’est pas satisfait, car il cherche autre chose : le seul homme qui lui ait jamais échappé, le mythique voyageur venu des Jardins Statuaires. Celui-ci a rencontré autrefois le prince, puis a écrit un livre, Les Jardins Statuaires, qui racontait l’histoire de son voyage ; et il a disparu sans laisser de trace. Accompagné par un professeur terrèbrin qui a traduit le livre, il va se mettre en quête de ce voyageur et parcourir dans sa quête le Monde des Contrées.

Voici, drapé du voile transparent qui cache les ressorts cachés de l’intrigue, un bref résumé du cycle des Contrées, suffisamment précis pour permettre de comprendre le méandre de ce dernier récit, et suffisamment vague pour ne pas remplacer la lecture attentive des romans précédents. Ce résumé, nécessairement succinct, ne rend pas compte de tous les livres rattachés aux Contrées, puisqu’il faudrait aussi parler de La Clef des Ombres, présentant le personnage de Brice Cléton, bibliothèque et archiviste qui reviendra dans La Barbarie. Les Chroniques de Terrèbre, signé par l’hyponyme Léo Barthes, sont l’envers érotique qui complète le Veilleur du Jour. À cela s’ajoute aussi les Carnets de l’explorateur perdu, recueils des écrits ethnographiques de Ludovic Lindien republié dans une nouvelle mouture en cet automne, et aussi le magnifique roman graphique des Mers Perdues, réalisé avec François Schuiten.

C’est après toute ce périple romanesque que prend place le dernier roman du cycle, La Vie de l’explorateur perdu, qui n’est pas seulement le dernier livre des Contrées mais surtout celui qui le récapitule et le remembre dans un dernier mouvement conclusif. À bien des égards, le récit peut apparaître comme une reformulation conclusive des derniers romans : on y retrouve le personnage de Ludovic Lindien, dont la vie, racontée de biais par ceux qui l’ont connu, est le sujet principal du récit en ce que cette vie semble une dernière bravade face à l’orage annoncé du totalitarisme. L’enfance, l’adolescence et la vie adulte de Ludovic sont racontées par Jérôme, ami d’enfance de l’explorateur, et Brice Cléton, archiviste de La Clef des Ombres, tous deux témoins de la lente maturation de cet aventurier à l’heure des machinations politiques plus vives que jamais. Les lecteurs attentifs des Contrées verront apparaître dans la Vie de l’explorateur perdu quelques-unes des figures déjà bien connues : Barberine, Mauvit, les frères Barthe, Felix, Licia, Felix, le professeur et narrateur des Barbares; de même qu’ils verront, reformulés, retissés, des fils narratifs déjà entraperçus dans les romans précédents.

Souvenons-nous de William Butler Yeats, qui, à la fin de sa vie, convoque dans un dernier grand geste magistral de révolte tous ses animaux du cirque :

I sought a theme and sought for it in vain,
I sought it daily for six weeks or so.
Maybe at last being but a broken man
I must be satisfied with my heart, although
Winter and summer till old age began
My circus animals were all on show,
Those stilted boys, that burnished chariot,
Lion and woman and the Lord knows what.

(J’ai cherché un thème et j’ai cherché en vain
J’ai cherché chaque jour pendant six semaines au moins.
Mais à la fin, n’étant rien d’autre qu’un homme brisé
Peut-être dois-je entendre mon cœur, alors
Qu’été comme hiver jusqu’à ce que le grand âge s’annonce
Tous les animaux de mon cirque étaient en scène,
Ces garçons affectés, ce chariot doré,
Le lion, la femme et Dieu sait quoi d’autre)

Car comment donner un dernier congé à un monde romanesque sans avoir la tentation de convoquer, dans le dernier geste du créateur, toutes ces ombres créées, placées sur le devant de la scène romanesque ; personnages dont on sait bien qu’ils sont, malgré leur existence frêle de papier, une extension de la vie réelle ? Comment résister à la tentation, non de la grande parade, mais de l’ultime salut avant la levée du rideau ?

Pourtant, nulle nostalgie, nulle complaisance apparente ne transparaît dans le récit, qui ne se perd pas dans le geste doucereux d’une dernière remémoration, mais qui fait au contraire entendre les bruits et l’énergie d’une dernière cavalcade. L’envie peut être forte d’accoler à ce dernier roman, certes parfois mélancolique, l’adjectif crépusculaire ; car il est vrai qu’on aime dire d’un dernier livre qu’il est un chant du cygne. Pourtant ici il faut résister à cette tentation et entendre au contraire les grandes énergies libérées du récit, comme rarement chez Abeille.

Une frénésie qui se cache semble habiter les Contrées. Là où le monde était si contemplatif auparavant, les récits, les mémoires, les histoires se bousculent désormais, se chevauchent dans un maelstrom qui ne fait que grandir. Là où le temps narratif des romans précédents était plongé dans une stase qui était presque une forme de torpeur, ici le roman laisse place à une inexorable marche en avant, scandée par les différents âges de la vie de Ludovic, qui est au fond le catalyseur des problématiques de ce monde fictionnel. Ludovic est passionné par les régions, les peuples, les coutumes et les légendes de son monde ; mais s’intéressant à cette histoire générale, il découvre, tapie dans les brumes, les ombres qui la manipulent de l’intérieur. Son enthousiasme, son énergie, son esprit de révolte, ne peuvent suffire à empêcher l’effondrement d’une civilisation viciée. Il cherche la vie ailleurs, mais l’on n’échappe pas si facilement aux ombres. Les derniers hommes qui gardent la mémoire du cœur et de l’histoire sont amenés à fuir un monde qui étouffe, vers d’autres contrées peut-être. L’avant-propos des Jardins Statuaires le disait et le programmait déjà, quarante ans plus tôt, d’une autre manière : « Les réseaux se nouent, se superposent, s’effacent. Les signes pullulent. Il faut que le regard s’abîme. Pourtant d’autres contrées sont à venir. Il y aura des pays« .

Malgré l’imaginaire, malgré la fiction d’un univers fort différent du nôtre, la noirceur et le pessimisme semblent exprimer une inquiétude face à notre monde contemporain. Celle-ci ne s’exprime pas d’une manière directe ou indirecte qui viserait, au travers du récit, des référents réels ; au contraire, elle accueille ce que l’on ressent face au monde d’aujourd’hui, elle dénude ce sentiment et le plonge dans les grands chaudrons de la fiction.  Ainsi parlent les barbares aux civilisés : « Nous n’avons nulle envie de nous approprier vos biens et votre façon de vivre. Nous pensons que votre opulence est trompeuse. […] N’avez-vous jamais remarqué qu’il arrive que les hommes, un peuple tout entier parfois, se laissent fasciner par un fou ? Tout se passe comme si un certain fou apparaissait nimbé d’une aura sacrée. Voilà ce qui est arrivé au peuple des steppes. […]. Du seul fait de sa pullulation, une foule reconnaît aveuglément en un homme – le fou – la mort qu’elle recherche. »

Conclure un cycle romanesque n’est pas chose aisée, si tant que la chose soit en fait seulement possible. L’exemple de Balzac le montre : la seule fin possible pour d’un immense monde fictionnel est son inachèvement. C’est lorsqu’il reste du mystère que l’on peut encore rêver. La Vie de l’explorateur perdu apporte certaines réponses, et s’il semble refermer, comme Le Veilleur du Jour, la porte de son propre tombeau derrière lui, c’est une feinte qui n’empêche pas de ménager des blancs, des ombres. Ce dernier roman est la clef de voûte qui vient sceller, dans un geste de recomposition, la constellation dispersée du monde des Contrées, tout en ménageant encore des chemins de travers, des lignes de fuites et des portes secrètes pour le voyageur qui y navigue. On ne saura pas tout des Contrées, de la même manière que la carte qui accompagne chaque roman du cycle ne nous empêche pas de nous interroger sur les marges inexplorées de cette géographie magique, et de ce cycle fictionnel qu’on n’a pas fini d’épuiser.

Il va sans dire que c’est une œuvre sans égale, dans le sens premier du terme : elle n’a aucun équivalent, et ne ressemble à aucune autre. Sa résolue singularité a pu, un temps, être appareillée aux côtés de majestueux navires, que ce soit Gracq ou Tolkien. Mais elle ne partage finalement que des caractéristiques superficielles de celles-ci. Le monde imaginaire des Contrées n’obéit qu’à ses propres règles, ne renvoie d’abord qu’à sa propre littérature, peuplée de rêves éveillés, d’archivistes, d’ethnologues, de civilisations perdues, de livres interdits, d’écrivains obscurs, de voyageurs sans noms ni visages. La Vie de l’explorateur perdu, davantage donc qu’un chant du cygne, déploie plutôt l’envergure d’un phénix amené à renaître de ses cendres. Le feu qui le consume est certes un brasier destructeur, mais c’est aussi la flamme vitale de la renaissance : un désir effréné d’aller vers sa propre régénérescence par la grande flambée salvatrice de la poésie.

Jacques Abeille, La Vie de l’explorateur perdu, éd. Le Tripode, octobre 2020, 304 p., 19 €
Jacques Abeille, Les Carnets de l’explorateur perdu, éd. Le Tripode, octobre 2020, 174 p., 17 €

Retrouvez ici l’entretien de Yann Etienne avec Jacques Abeille, réalisé à Libourne le 10 juillet 2020