Emmanuel Carrère: L’Adversaire ou le fait divers miroir d’encre (Crimes écrits, 13)

La double entrave qui structure du fait divers ne concerne pas seulement le rapport du réel à la fiction. Elle se manifeste également dans l’exploration de « vies parallèles », non plus la correspondance et disjonction de deux champs culturels comme le fit Plutarque, mais l’expression ou la recherche de soi via l’existence d’autrui, un Soi-même comme un autre formulé par Paul Ricoeur. Le fait divers est un symptôme de nos sociétés, de nos mentalités et imaginaires, le miroir qu’il nous tend est donc d’abord collectif. Mais la vie infâme narrée est aussi un Miroir d’encre pour l’écrivain, ce que figure de manière exemplaire, dès son titre, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, récit de soi à travers Jean-Claude Romand, lui-même auteur de sa fiction de vie, d’un roman de soi.

L’Adversaire serait donc le miroir d’encre d’Emmanuel Carrère, pour reprendre le titre de l’essai de Michel Beaujour, Miroirs d’encre : rhétorique de l’autoportrait (Seuil, 1980). Bien sûr cette quête de soi à travers autrui ne se réduit pas à ce seul roman et cette interrogation ne concerne pas seulement les fictionnalisations de faits divers de l’œuvre de Carrère : cette recherche métadiscursive et autobiographique est, par exemple, présente dans Limonov, « vie romanesque » (POL, 2011, p. 35 et 484) à travers la figure d’un écrivain alter ego, dans cette « forme d’échange et de réversibilité des identités » qu’analyse Alexandre Gefen, dans « Au pluriel du singulier : la fiction biographique » (Critique, n° 781-782, Biographies modes d’emploi, juillet 2012). Cet échange réside cependant davantage dans le récit qu’en fait Carrère que dans un intérêt quelconque que Limonov porterait, lui, à l’écrivain français : « J’ai épuisé mes questions et il ne lui vient pas à l’idée de m’en poser une. Je ne sais pas, moi : sur moi. Qui je suis, comme je vis (…) ? Stendhal ou Flaubert ? Les yaourts nature ou aux fruits ? Quel genre de livres j’écris, puisque je suis écrivain. Il dit que l’intérêt pour autrui fait partie de son programme de vie et sans doute s’intéresserait-il à moi s’il m’avait rencontré en prison, coupable d’un beau crime bien saignant, mais ce n’est pas la situation. La situation, c’est que je suis son biographe : je l’interroge, il répond, quand il a fini de répondre il se tait en regardant ses bagues et attend la question suivante » (Limonov, 484).

L’affaire Jean-Claude Romand est particulière, elle représente un faisceau de faits bruts d’abord, des récits, épisodes et rebondissements intimement liés par un discours surplombant : une vie de mensonge, de travestissement de soi, une spirale infernale qui mène à un quintuple meurtre et une tentative de suicide autour d’un centre absent, comme le souligne très justement Vincent Garreau dans sa notice « Romand, Jean-Claude » du Dictionnaire des assassins et meurtriers (Calmann-Lévy, 2012) : « chez Romand, l’intériorité, la substance font précisément défaut. S’il ment, ce n’est pas pour autant que cet homme à quelque chose à cacher. Il n’y a dans cet étrange cas, au-delà des apparences, proprement rien à voir », réflexion qui est déjà celle d’Emmanuel Carrère aux pages 99-100 de son récit : « un mensonge, normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. Sous le faux docteur Romand il n’y avait pas de vrai Jean-Claude Romand ». Surface opaque et vide sans reflet qui l’anime, Jean-Claude Romand figure le miroir.

L’affaire est rapidement médiatisée, la presse locale d’abord puis la presse nationale. Le journaliste David Dufresne suit le procès pour Libération, il a rassemblé sur son site ses chroniques du procès, une semaine pour comprendre « les assassinats, le feu volontaire, mais aussi le reste. Tout le reste : ses vingt ans de mythomanie, ficelés, truqués, inventés, à faire croire qu’il était médecin et fin boursicoteur. Car l’affaire Romand est double, comme la vie de l’accusé. Outre ses meurtres, Jean-Claude Romand répond aujourd’hui d’abus de pouvoir en cascade. Et il raconte, Jean-Claude Romand ». Les articles de David Dufresne, « envoyé spécial à Bourg-en-Bresse », sont au sens propre des chroniques qui épousent le rythme des journées de procès. Le journaliste mêle récit du procès en cours et roman d’une vie par l’accusé lui-même via des citations au discours direct de Jean-Claude Romand  qui a « réponse à tout, toujours. Discret, intelligent, calme, il inspirait confiance. Suffisamment pour tromper son monde des années durant. Le procès devrait dire comment. Les douze jurés de Bourg-en-Bresse ont jusqu’à mardi pour comprendre » (David Dufresne, « Cinq vies rayées pour effacer une double vie », Libération, 26 juin 1996).

Dans l’ensemble des articles de David Dufresne, les discours s’empilent en contraste avec un silence fondamental, celui des causes ou des explications possibles du geste. Le verbe en clausule de ce premier article « comprendre » dit l’enjeu fondamental du procès : tenter de rassembler ce feuilleté de discours en un argument cohérent jusqu’au verdict le sixième jour, alors que quotidiennement d’autres forfaits possibles se révèlent (la mort « accidentelle » du beau-père auquel le « faux médecin » devait une énorme somme d’argent) et des détails si symboliques qu’ils détonnent, comme le titre du livre de chevet de Romand (La Chute de Camus).

L’affaire est en elle-même un roman-feuilleton, ce qui explique en partie qu’elle ait inspiré autant de documentaires — Catherine Erhel (qui, comme Carrère, assiste au procès), journaliste à Libération puis au Nouvel Observateur, réalise avec Gilles Cayatte, Le Roman d’un menteur (1999) — et films — L’Emploi du temps de Laurent Cantet, L’Adversaire de Nicole Garcia, La Vida de nadie d’Eduard Cortés —, une série américaine (New York section criminelle Law and Order : Criminal Intent,  saison 1, ép. 16 « Phantom », « L’homme qui n’existait plus ») et même un travail photographique — Cédric Delsaux, Zone de repli, éd. Xavier Barral, 2014. Pourtant c’est d’Emmanuel Carrère que cette affaire est désormais indissociable, un auteur depuis cette publication adversaire de son Adversaire.

L’article de Florence Aubenas dans Libération

Pour Carrère, tout naît, comme il le souligne lui-même dès la première page du livre, de la lecture du journal, et plus précisément de « cette phrase, la dernière d’un article de Libération, qui m’a définitivement accroché : « et il allait se perdre, seul, dans les forêts du Jura » » (35). L’article est signé Florence Aubenas, référent effacé du livre. C’est pourtant « cette question » qui pousse Carrère « à entreprendre un livre », une interrogation à laquelle aucun expert ne peut répondre, pas même la justice, seul Romand le pourrait. Ce ne sont pas les faits qui intéressent Carrère, mais l’enjeu humain, ces moments qui disent l’absence de faits, les longues journées blanches, les plages d’inactivité dans une voiture, l’errance, ce dans quoi Romand noyait son quotidien. Le récit est doublement ailleurs : dans cette temporalité, dans le récit non d’un fait divers mais d’un rapport au fait divers (ce qui conduit Romand au meurtre, ce qui mène Carrère à L’Adversaire).

Carrère écrit à Romand, première forme de dialogue de ce livre, tout entier construit sur le dialogisme. Il se fait accréditer par Le Nouvel Observateur pour assister au procès (46). Et le livre devient le récit d’une aporie, déployée dans le roman comme dans le large épitexte dans lequel Emmanuel Carrère commente combien la genèse de ce livre lui fut complexe, voire impossible. Dans L’Express (entretien avec Jean-Pierre Tison, 1er février 2000), Emmanuel Carrère explique avoir été « tellement sidéré que j’ai même eu la tentation de me transformer en journaliste de fait divers, c’est-à-dire de foncer sur place. A ce moment-là, il y avait pour moi un modèle ». Ce modèle, c’est De sang-froid de Truman Capote, et paradoxalement moins De Sang Froid que Capote lui-même, comme l’écrit Carrère dans un article de Télérama, « Capote, Romand et moi » :

« Je me rappelle avoir relu De sang-froid, dont l’ombre s’étend forcément sur tout projet de ce genre, et un livre d’entretiens avec Truman Capote où il dit : « Si j’avais su ce que j’allais avoir à endurer au long des six ans qu’il m’a pris, je n’aurais jamais commencé ce livre ». J’ai entendu l’avertissement : j’allais en prendre, moi, pour sept ans. (…) J’ai pris des milliers de pages de notes, de bouts de récits écrits de points de vue différents et j’ai passé quelque chose comme cinq ans dans cette fondrière de papier, à ne pas savoir comment m’y prendre. Une fois par an au moins, je relisais De sang-froid (…) » (Article du 11 mars 2003 dans le numéro 2930 de Télérama, repris dans Il est avantageux de savoir où aller, POL, 2016, p. 265-272).

La genèse de L’Adversaire est celle d’une butée contre un impossible, une forme qui lui échappe, un enjeu qui se dérobe, un modèle trop écrasant (Capote). Le récit advient selon plusieurs déplacements : l’écriture de La Classe de neige, l’abandon des centaines de pages de notes sans horizon, le refus du roman pour lui préférer le terme de rapport, emprunté à Philip K. Dick sur lequel il venait d’écrire quand a surgi l’affaire Romand, et le passage au « je » : « En consentant à la première personne, à occuper ma place et nulle autre, c’est-à-dire à me défaire du modèle Capote, j’avais trouvé la première phrase et le reste est venu, je ne dirais pas facilement, mais d’un trait et comme allant de soi. »

Le risque de l’impasse était celui de ne plus terminer un seul livre, comme ce fut le cas pour Capote après De Sang-froid. C’est donc autant Romand que raconte ce livre que Carrère écrivant un livre sur Romand, Carrère en miroir de son personnage, selon les « paradoxes du biographique » relevés par Dominique Viart : « si le vrai du biographique est témoignage, il ne témoigne de rien sinon de la vérité de qui écrit, non de qui est écrit », il s’agit d’une « vérité de la représentation, non forcément du sujet représenté » (Dominique Viart, « Paradoxes du biographique », Revue des Sciences Humaines, n° 263, 2001, p. 16-17). L’Adversaire est un « l’un et l’autre », un autre qui s’est lui-même projeté dans d’autres vies que la sienne. Dès la première page du livre, long paragraphe détaché du récit, c’est un rapport qui est mis en place, un jeu de miroir entre ce que faisait Romand les 9 et 10 janvier 1993, entre Antoine, le fils assassiné, et Gabriel, le fils de l’écrivain, entre la solitude de l’écrivain achevant un livre sur Philip K. Dick et celle de l’homme qui s’apprête à passer à l’acte, entre le coma de Philip K. Dick dans les dernières pages écrites et le coma de Romand dans sa tentative de suicide ratée. Tout est pris dans des coïncidences, dans une logique temporelle et causale.

Et c’est ce rapport de soi à l’autre, et l’autre en soi, qui sera le récit central de L’Adversaire. Quand Carrère envoie son dernier livre à Romand, Je suis vivant et vous êtes morts : Philip K. Dick, il perçoit « trop tard » combien ce titre est un résumé cynique de la situation dans laquelle se trouve l’accusé (36). Quand Carrère se rend sur les lieux dans lesquels Romand avait « vécu en fantôme », traînant « seul là où il traînait seul ses journées désœuvrées » (45), il passe par Divonne, « petite station thermale proche de la frontière suisse », lieu dans lequel il avait situé une partie de l’action de Hors d’atteinte ? (1988), récit, déjà, d’une double vie ou d’un double jeu comme il le souligne lui-même (99), manière de dire une unité de l’œuvre, une cartographie souterraine, à la fois intime et littéraire, mais aussi de pousser le jeu de miroir entre l’écrivain et son personnage. Dans D’Autres vies que la mienne (2009), c’est le lieu où vivent Patrice, Juliette et leurs trois filles qui rappellera à Carrère l’espace de L’Adversaire, Rosier, « endroit d’autant plus sinistre qu’il me rappelait beaucoup, par l’habitat et les habitants, celui où avaient vécu Jean-Claude Romand et sa famille pas très loin de là, dans le pays de Gex » (P.O.L., 2009, p. 81).

L’analogie va jusqu’à la mise en regard des journées vides que Jean-Claude Romand passe dans sa voiture avec celles que passe l’écrivain « sans témoin », dans le studio dans lequel il écrit. Romand, dès son patronyme auteur de lui-même, personnage conscient — « peut-être pourrait-il raconter cette étrange histoire comme si elle était arrivée à un autre : un personnage complexe et tourmenté, un cas psychologique, un héros de roman » (119) — mais dépassé par sa propre création, espère que le roman de Carrère lui rendra sa propre histoire « compréhensible ». C’est l’un des défis du livre, cette fiction déjà en abyme, trouver une structure pour écrire une histoire déjà écrite et composée par un autre, dans un dialogue constant (et pas seulement épistolaire), « trouver ma place face à votre histoire » (203). C’est le récit d’un pronom en apparence seulement personnel et singulier, « je », démultiplié, déployé, centre unique du texte, le miroir de cette hétérotopie, pour reprendre une image foucaldienne.

Passant par la biographie et une forme d’autobiographie ressaisie en autoréférentialité — tous les livres antérieurs de Carrère sont cités et mis en perspective —, L’Adversaire s’édifie à partir d’une « métalepse structurante » (Émilie Brière, « Faits divers, faits littéraires. Le romancier contemporain devant les faits accomplis » Études littéraires, vol. 40, n° 3, 2009), autour des « blancs » et béances de l’affaire, dans une enquête sans fil directeur, que l’identité du narrateur peut seule unifier tout en laissant apparaître les coutures du texte, le lien impossible du réel et de la fiction quand une vie est déjà fiction (« mais après, je ne savais plus si c’était vrai ou faux », 70), quand tout devient signe trop appuyé d’une cohérence pourtant impossible : « Il est avéré, en revanche, qu’il a décroché un 16 au bac de philo et que, sur les trois sujets proposés dans son académie à la session de juin 1971, il a choisi : « La vérité existe-t-elle ? » » (58-59).

Tous les noms et sigles du roman sont non des effets de réel mais des effets de fictionnalisation du réel : « OMS », « Kouchner », « Schwartzenberg », insignes clinquants d’une vie fictionnelle, du roman(d) d’une vie, autre nom d’une imposture, mensonges par lesquels le personnage voulait attester d’une vérité, les frappant d’un trouble dans le roman qui les reprend. Le récit propose plusieurs portraits successifs du personnage pris dans son roman narcissique, puisque sa seule vérité potentielle est le mouvement de métamorphose, de l’enfant solitaire au médecin brillant, du chercheur respecté au criminel puis au « grand criminel sur le chemin de la rédemption mystique » (184), des identités souvent superposées, simultanées. A ce personnage feuilleté de personnages, dont la duplicité se vit sur le mode de la multiplicité, correspond un roman « indécidable » (220), oscillant entre différents genres, jamais pleinement l’un, jamais totalement un autre, sur une frontière à l’image du lieu dans lequel il se déroule, entre la France et la Suisse.

Le roman est « au sens mathématique : indécidable », renvoyant aux théorèmes de l’Incomplétude de Kurt Gödel, illustrant le fait qu’il existe des énoncés impossibles à démontrer ou réfuter dans le cadre d’une théorie et inscrivant ce roman parmi des fictions s’emparant des mathématiques pour dire un impensé de leur dispositif, telles que les analyse Jean-Christophe Cavallin, dans un essai à paraître, Le récit sans issue, essai sur les apories narratives. Cet indécidable est à la fois l’écueil sur lequel bute l’écrivain, qui rend longtemps la rédaction du livre impossible, et sa plus grande réussite, une fois l’écueil intégré au récit : l’indécidabilité est affichée, elle est partie intégrante du système comme le montre la cascade de questions sans réponse à la fin du livre — fin non fin en somme. « Qu’il ne joue pas la comédie pour les autres, j’en suis sûr, mais est-ce que le menteur qui est en lui ne la lui joue pas ? Quand le Christ vient dans son cœur, quand la certitude d’être aimé malgré tout fait couler sur ses joues des larmes de joie, est-ce que ce n’est pas encore l’Adversaire qui le trompe » ?, jusqu’à la disjonction par mise en équivalence de deux termes antithétiques, frappant d’inanité l’idée même de résolution : « j’ai pensé qu’écrire cette histoire ne pouvait être qu’un crime ou une prière ». Le livre se termine en interrogeant son écriture et son sens, le « je » écrivant toujours pris dans une toile impossible, dans ce texte dont il expose les jointures, « en cousant bout à bout » (203) un feuilleté de discours.

Emmanuel Carrère (DR)

L’Adversaire est la somme de tout ce qu’Emmanuel Carrère a antérieurement écrit :
— les premiers articles centrés sur des faits divers dans L’Événement du jeudi en 1990, rassemblés sous le titre « Trois faits divers » en ouverture de Il est avantageux d’avoir où aller, soit trois articles publiés en janvier, février et mars 1990 dans L’Événement du jeudi comme trois préfigurations de Romand : dans le premier, Franck et sa « double vie », « le mouvement pendulaire », « le va-et-vient clandestin » qui l’enferment dans une spirale dont une tentative de meurtre sur sa mère sera l’issue – Dans le second, Marie-Christine, infanticide — Dans le dernier, Carrère en « chroniqueur judiciaire amateur, touriste en quelque sorte » alors qu’il arpente les cours d’assises en quête de « son » sujet.
— les deux articles dans Le Nouvel Observateur, le 20 juin et le 4 juillet 1996, repris dans Il est avantageux de savoir où aller, des papiers qui sont le creuset encore confus du récit, si l’on en juge par la genèse complexe du roman, alors que la ligne de faille du roman à venir est pourtant explicite : « sa vie commence à se dérouler sur deux plans, fiction que tout le monde prend pour la réalité et réalité qui n’est réelle pour personne, pas même pour lui » (105) ; que l’enjeu est dit, « comprendre l’histoire d’un homme qui a si longtemps erré entre deux réalités et n’en habite maintenant plus qu’une, inhabitable » (111) ; que le « blanc » comme espace même du récit est présent dans le second article sous forme de litanie.
— Le recueil récent Il est avantageux de savoir où aller, que la quatrième de couverture invite à lire « comme une sorte d’autobiographie ». Ainsi la critique du livre de Janet Malcolm, Le Journaliste et l’assassin, revient-elle, dans le cadre d’une réflexion sur le genre du non fiction novel, sur L’Adversaire et son propre rapport à Jean-Claude Romand (485-489).
— les romans et biographies précédemment publiés dont les liens avec L’Adversaire sont explicités dans chaque texte, faisant de ce laboratoire et journal d’écriture une « fiction critique » (Dominique Viart). Avec La classe de neige et L’Adversaire, à l’inspiration commune, se clôt un cycle romanesque, ouvrant à une autre veine de l’œuvre de Carrère, son adversus. Tout s’écrira désormais depuis ce centre de rayonnement, tous les livres publiés ensuite mentionnent ce roman et y reviennent, le constituant centre et origine mais aussi butée et impasse.

Comment écrire, qu’écrire, après L’Adversaire ? Un roman russe (2007) revient sur les mois qui ont suivi la publication de ce roman sur Romand qui, après l’avoir « tenu prisonnier sept ans », l’a laissé « exsangue » (Un roman russe, 2007, Folio, p. 19).

Un roman russe est d’ailleurs plus largement le récit d’une tentative de passer à autre chose, à un autre sujet, d’en finir avec les faits divers, de se libérer mais quand Carrère n’y pense pas, ce sont des amis qui lui en parlent (p. 264, même chose dans D’autres vies que la mienne, p. 81). Le roman est adapté au théâtre, Carrère raconte se rendre à une représentation, soir qu’ils espèrent être celui de ses fiançailles avec Sophie. Mais en entendant le comédien, il réalise qu’il a acheté la même bague que celle que Jean-Claude Romand avait offerte à sa maîtresse quelques jours avant de tenter de l’assassiner…
Dans Le Royaume (2014), toute la dernière partie est consacrée à l’évangéliste Luc, prénom fictif de l’ami de Jean-Claude Romand, Luc Ladmiral.
L’Adversaire contamine l’œuvre comme la vie de Carrère, son vocabulaire (« ton cancer n’est pas un adversaire, il est toi », D’autres vies que la mienne, p. 123), sa perception des paysages, sa manière d’écrire : « Il faudrait, techniquement, l’écrire comme L’Adversaire, à la première personne, sans fiction, sans effets, en même temps c’était l’exact contraire de L’Adversaire, son positif en quelque sorte. Cela se passait dans la même région, le même milieu, les gens habitaient dans les mêmes maisons, lisaient les mêmes livres, avaient les mêmes amis, mais d’un côté on avait Jean-Claude Romand qui est le mensonge ou le malheur incarnés, de l’autre Juliette et Étienne, qui, tant dans l’exercice du droit que dans l’épreuve de la maladie, n’ont cessé de poursuivre la justice et la vérité. Et il y avait cette coïncidence, qui me troublait : la maladie de Hodgkin, le cancer dont Romand se prétendait atteint pour donner un nom avouable à la chose innommable qui l’habitait, c’est celui que Juliette, à peu près à la même époque, a eu, elle, pour de bon » (D’autres vies que la mienne, p. 108).

Emmanuel Carrère (DR)

Tout est envers et avers de L’Adversaire, comme Jean-Claude Romand dans ce même livre le fut d’Emmanuel Carrère. On pourrait penser que l’écrivain liste ces coïncidences, s’en amuse et s’en épouvante quitte à forcer le trait, pourtant il en manque certaines, aveuglantes, miroir sans tain, comme lorsqu’il décrit le système du surendettement et du crédit dans D’autres vies que la mienne et ne voit pas, racontant l’affaire Cartier (p. 165 sq) et la spirale de l’argent qui manque, combien ce fait divers explicite l’une des impasses qui ont conduit Romand au crime.

Mais peut-être est-ce une manière de laisser cette référence au lecteur, l’autre de ce miroir, de jouer d’une fiction d’aveuglement, comme dans l’épisode de la bague de fiançailles : « je me demanderai toujours ce qui me l’a fait choisir. Bien sûr, je n’y pensais pas, je n’avais pas en tête ce détail de mon livre mais, comme me l’a dit Sophie après le spectacle que, glacés tous les deux, nous avons enduré jusqu’au bout : l’inconscient, ça existe. Comment soutenir le contraire ? Comment dire plus clairement qu’en lui offrant cette bague : je te demande de me croire, mais ne me crois pas, je te mens ? » (Un roman russe, p. 389).