Emmanuel Carrère : le yoga, art du roman

© Christine Marcandier

Recevoir Yoga au cœur de l’été m’a permis de le lire avant la déferlante médiatique, en amont des entretiens qui se télescopent, hors des avis de toutes celles et tous ceux qui ont (ou non) lu le dernier Carrère et les phrases manifestes en boucle de l’écrivain — comment rester original dans ses réponses quand on vous pose toujours les mêmes questions ? Comment dès lors convaincre les lectrices et lecteurs de plonger dans un roman majeur dont ils ont la sensation d’avoir déjà tout lu ?

Leur dire que Yoga sera un Goncourt parfait est un mauvais argument, les titres primés par l’académie sont le plus souvent de peu de poids face à l’histoire littéraire, tant ils servent le Goncourt plus que le Goncourt ne les met en lumière. Affirmer que le Carrère nouveau est un grand cru peut sembler n’engager que celle ou celui qui l’écrit. Alors, partir de cette impasse : tout a été écrit et énoncé sur ce livre, pourtant il est en partie manqué par ce qui en est dit. Partir de cette situation aporétique, donc, et d’un paradoxe : si Yoga éclipse la rentrée et étouffe tout ce qui sort, c’est bien parce que c’est un très grand livre. Et cela nous serons deux, Laurent Demanze et moi, à l’écrire cette semaine dans Diacritik.

© Christine Marcandier

« On a besoin pour vivre d’un récit, je n’en ai plus » (p. 200)

Si l’impératif littéraire d’Emmanuel Carrère ne varie pas — la littérature est ce « lieu où on ne ment pas » —, l’écrivain, dans Yoga, place l’ensemble de ce qu’il écrit sous le signe de la négation. Il commence par tout effacer : il avait imaginé « un petit livre souriant et subtil sur le yoga ». Pour cela il était parti faire un stage Vipassana, manière de continuer ce qu’il savait faire, du reportage embarqué : observer ce qui se trame de l’intérieur, participer à ce qui se joue. « Je me suis dit que ce serait une tâche à la fois utile et agréable d’écrire, sur le ton de la conversation familière, un petit livre pas prétentieux, un petit livre souriant et subtil pour clarifier tout ça, à partir de ma propre expérience ». Un stage « commando » sur une autoroute tranquille et déjà tant de fois empruntée, en somme… Tout était là, le titre (L’Expiration), l’idée générale, pas mal de pages déjà rédigées et même la quatrième de couverture du livre que Carrère reproduit aux pages 44-45. Tout existait d’un livre qui, de fait, ne paraîtra jamais parce que tout va s’employer à le nier.

Ces raisons, vous les connaissez, vous les avez lues partout et Carrère les énonce dès les premières pages du livre : certaines sont à l’articulation du collectif et de l’intime — le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo —, d’autres encore sur la crête du public et du personnel — la mort de Paul Otchakovsky-Laurens —, les dernières totalement intimes mais rendues publiques — une dépression terrible, le diagnostic d’un trouble bipolaire de type 2, la séduction du suicide, l’internement. Le livre imaginé, quasi écrit, déjà présenté, n’existera pas et il n’est pas, dans Yoga, une simple archive, un prétexte ou le document complaisant d’une catastrophe personnelle en devenir mais bien présent en tant que négatif. Yoga s’écrit « en négatif », au sens littéraire du terme, soit depuis un impossible ressaisi, depuis un échec comme condition sine qua non d’un renouveau. Yoga s’écrit aussi comme on révèle un « négatif » en photographie, comme on fait apparaître quelque chose depuis une épreuve.

« C’est quoi, l’histoire ? » (p. 172)

Il ne s’agit pas ici de nier la réalité de ce qui a été vécu, dans sa chair, par Emmanuel Carrère mais de dépasser cette lecture strictement biographique, donc sans aucun intérêt littéraire, pour lire ce que l’écrivain a fait de cette expérience : il crée non seulement avec ce qu’il avait prévu et commencé d’écrire mais avec la manière dont le réel est venu percuter ce projet et dont lui-même a surmonté cette crise pour composer un livre qui est tout ensemble profondément différent des précédents et totalement dans leur sillage — ce à quoi on reconnaît, indubitablement, une œuvre.

Carrère convoque et commente lui-même aussi bien Le Royaume que L’Adversaire, D’autres vies que la mienne qu’Un roman russe ou Limonov. Mais il ne le fait pas par complaisance, impuissance ou manque d’imagination, incapacité à sortir de son propre périmètre. Ici ce n’est plus Carrère faisant effraction dans le réel, pour reprendre le titre du magnifique volume coordonné par Laurent Demanze et Dominique Rabaté (P.O.L, 2018) — dont le cahier photographique final vient d’ailleurs illustrer nombre de pages de Yoga — mais bien le réel faisant effraction en Carrère. Quelque chose se passe — pluriel, prismatique, à la fois collectif et intime — qui déroute et fait entrer l’écrivain dans « ce magma qu’on appelle identité ». Un « magma » avec ses phases de latence, ses remontées d’abord imperceptibles et son explosion : la croûte géologique se fissure sous la pression et provoque une extrusion de lave. Même processus ici, dans son versant littéraire, d’autant plus vif que l’identité de Carrère est la sienne additionnée de toutes ces autres vies qu’il a inventées ou recomposées, ces vies réelles qu’il a fait entrer dans ses livres. L’extrusion lui  rend nécessaire de repenser le « lieu » qu’est la littérature, entre réel et fiction, comme sa propre poétique du roman. La crise est bien celle d’un « qui suis-je ? ».

« J’entends le mot yoga dans un sens très large » (p. 82)

Et c’est là qu’intervient le yoga, comme méditation et médiation d’un art poétique qui s’énonce et se théorise tout en s’articulant à une pratique du récit. Rien n’est unifié dans ce livre (un « bout à bout »), tout fonctionne par doubles disjonctifs  — noirceur et ironie, soi et les autres, nirvana et dépression, etc. — pour composer un roman-monde ou un roman-somme depuis soi, individu et écrivain qui concentre et condense un univers intime et romanesque, autant dire un rapport (profond, intense, aigu) du réel et de la fiction, de l’expérience vécue et de sa diction littéraire. C’est en cela que Yoga est la revendication haute, entière et consciente d’une ambition d’écrivain — un « terrain où règne sans partage ce mélange inextricable d’obsession, de mégalomanie et de noble désir de bien faire qui compose un égo d’écrivain ». Ce « magma » et  ce « mélange inextricable » sont rendus par un flux fascinant, un montage labile de souvenirs, de réflexions, d’anecdotes, de scènes sans aucune couture apparente malgré les intertitres, ce que Carrère nomme une « dérive » dans le sens psychiatrique comme narratif du terme.

Carrère dérive, il aborde une autre rive, un par-delà ce qu’il a déjà vécu et écrit, une assomption de sa puissance narrative, une acmé qui se doit de passer par des gouffres et abîmes et pour laquelle il faut inventer un mot tant elle ne se décrit pas (elle est « immémorable ») ou déployer un livre qui narre les étapes et stations d’une reconstruction de soi, comme homme, comme écrivain. C’est en cela que Yoga finit par être semblable à la Polonaise héroïque de Chopin interprétée par Martha Argerich, l’une des clés du récit et l’art poétique de « son incroyable puissance rythmique, ses somptueux crescendos d’octaves, les retours à chaque fois grandioses du thème principal ».


« Je continue à ne pas mourir » (p. 353)

On pourrait dire tant de Yoga, de la manière dont ce livre articule méditation et « autobiographie psychiatrique », apparie les œuvres de Michel Leiris et de Virginia Woolf. Il faudrait parler de son travail sur une forme de gémellité à soi dont une figurine est le parangon et le symbole. Souligner l’influence de Montaigne, longuement cité, dans une commune pratique de la « mise à nu » par strates d’écritures successives qui composent un ensemble d’une cohérence absolue parvenant à maintenir le flou et l’indécidable de son mouvement, ses « vritti ». On pourrait tenter de rendre l’inouï de sa méditation sur la mort, l’amour et l’amitié, la manière dont on peut revivre par et dans l’écriture. On pourrait tenter de dire le sublime d’une scène d’amour à Genève, la puissance d’un recommencement qui passe par « des exercices de dactylographie » pour répondre, par-delà la mort, à celui qui, de ce fait, demeure l’éditeur absolu de ce livre écrit dans un immense après. On pourrait aussi analyser la manière dont les livres de Carrère s’écrivent depuis le déploiement de commencements potentiels et voués à l’échec, depuis des incipits démultipliés et retardés vers des parenthèses refermées pour mieux déployer leur infini indécidable.

Mais puisque ce livre, qui marque indéniablement une étape capitale dans l’œuvre d’Emmanuel Carrère et qui comptera dans une histoire générale des formes, s’inscrit encore pour quelques semaines dans l’avalanche d’une rentrée littéraire parmi d’autres, on se contentera d’écrire que rien de ce qui a été énoncé de Yoga — ni par les critiques ni par son auteur — ne le dit vraiment et que rien ne peut se substituer à l’expérience de sa lecture, à l’infini qu’il nous offre. « La méditation, c’est tout ce qui se passe en soi pendant le temps où on est assis, immobile, silencieux » : ce temps est celui de l’écriture pour Carrère, celui de la lecture pour nous. On ne saura jamais si le petit livre prévu, L’Expiration, « ma version à moi de ces livres de développement personnel qui marchent si bien en librairie », aurait « fait un carton ». On est en revanche convaincu d’être avec Yoga face à un très grand livre répondant à la quatorzième définition de la méditation : « Dans l’espace infini qui s’ouvre à l’intérieur de soi, creuser des tunnels, construire des barrages, ouvrir des voies de circulation, pousser quelque chose à naître ».

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L, 2020, 400 p., 22 €  — Lire un extrait — Lire ici l’article de Laurent Demanze