Abbas Kiarostami vient de mourir. Il avait 76 ans. Il était surtout connu en France en tant que réalisateur — Où est la maison de mon ami ?, Close-up, Et la vie continue, Au travers des oliviers, Ten, jusqu’à son dernier film Like someone in love (2012) —, il avait reçu une palme d’or à Cannes en 1997 pour Le Goût de la cerise. Mais l’immense réalisateur iranien, était aussi photographe, peintre, illustrateur, graphiste et poète. C’est ce dernier versant de son œuvre que La Table Ronde nous avait permis de découvrir, en publiant en 2008 un recueil de 300 poèmes, courts, denses, un recueil oxymorique – lumineux et pâle, doux et amer : Un loup aux aguets (titre du poème 69).

On connaît le tropisme maritime de Jean Rolin avec ses diverses modulations, depuis les espaces portuaires de Terminal Frigo (P.O.L, 2005) jusqu’au projet de traversée à la nage du détroit du même nom dans Ormuz (P.O.L, 2013) en passant par le trajet en cargo entre Europe et Afrique dans L’Explosion de la durite (P.O.L, 2007) – un tropisme dont témoigne d’une autre manière un recueil de textes journalistiques comme Vu sur la mer (La Table Ronde, « La Petite Vermillon », 2012). On sait aussi comment les guerres du xxè siècle et les conflits contemporains disséminés à travers le monde hantent son œuvre, de façon plus ou moins directe ou souterraine (Campagnes, Gallimard, 2000, Un chien mort après lui , P.O.L, 2009 ou L’Explosion de la durite). Avec son dernier texte, Peleliu (P.O.L., 2016), l’écrivain croise d’une façon encore inédite ces deux dimensions en prenant pour objet d’écriture une île du Pacifique qui fut le théâtre d’une terrible bataille pendant la Seconde Guerre mondiale et dont le narrateur va s’employer à arpenter le territoire aussi limité (13 km2) que parfaitement circonscrit du fait de son caractère insulaire.

« Nous avons la sensation qu’une limite a été atteinte », écrit John Jefferson Selve, en ouverture du numéro V de Possession immédiate. Le constat est à la fois politique et linguistique, il est celui d’une tentative de dépossession, de mots vidés de leur sens, aplatis, ternis par leur usage politique ou médiatique — ainsi « courage » et résistance » devenus des « identifiants idéologiques propres au pouvoir ».

L’écrivain Elie Wiesel est mort aujourd’hui. Né en 1928 en Roumanie, naturalisé américain à la fin des années 60, il avait été déporté en mai 1944, à Auschwitz puis Birkenau. Il avait 15 ans. Rescapé des camps, où il perd une grande partie de sa famille, il écrira La Nuit, récit de sa déportation, de la survie, de l’indicible.

Gilles Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.

Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.

Ainsi s’ouvrait, dans Hier régnant désert (1958), l’hommage à « la voix mêlée de couleur grise » d’une cantatrice, ainsi s’élevait le tombeau de Kathleen Ferrier. Yves Bonnefoy, l’un de nos plus grands poètes contemporains, traduit dans le monde entier, est mort hier. Il avait 93 ans. Il connaît l’autre rive, « Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière, / Il semble que tu puises de l’éternel ».

Danièle Robert propose aux éditions Actes Sud une traduction renouvelée de l’Enfer de Dante, traduction qui pour la première fois en français fait l’effort d’être le plus fidèle à une contrainte fondamentale, autant rhétorique que rythmique et signifiante, de cette œuvre : la terzina. L’entretien ci-après avec Danièle Robert examine certaines dimensions de cette contrainte, les possibilités qu’elle ouvre, ainsi que certains enjeux du travail de la traduction.

On peut toujours rêver tant la réalité cautionne les pires débordements. Rêver en ayant pris trop de médicaments, rêver à halluciner un scénario politique à la Philip K Dick. On y trouverait d’abord une boutique de Collectors le long de la Seine et, dans cette boutique, un livre aberrant. L’intrigue se déroulerait, comme aujourd’hui, en Juin. Mais tout juste après la présidentielle de 1981. On y apprendrait que Mitterrand aurait finalement perdu les élections contre Giscard. Celui-ci, dans la vision d’une France agitée par des revendications sociales, choisirait un premier ministre de gauche, nommé disons Dance, pur technicien conduisant la politique à sa perte.

17 janvier 1977. Gary Gilmore est exécuté, pour un double meurtre commis « de sang froid » en juillet 1976. Il se rêvait « gangster pour bousculer les gens », admirait Gary Cooper et Johnny Cash. L’Amérique a été fascinée par ce criminel hors du commun qui exige son exécution, refuse de faire appel, interroge la célébrité paradoxale que lui confèrent les médias, l’utilise pour confronter son pays à ses propres contractions, à l’échec de son système répressif. Norman Mailer en fait le sujet central de son roman, Le Chant du bourreau, The Executioner’s Song, publié en 1979, couronné par le prix Pulitzer.

En 2015, les éditions Actes Sud publiaient Un membre permanent de la famille de Russell Banks, dans une traduction de Pierre Furlon, un recueil de nouvelles à maints égards singulier dans l’œuvre du grand écrivain américain : d’abord parce qu’il signe le retour de Russell Banks à une forme laissée de côté depuis L’Ange sur le toit (2001) mais aussi parce que les textes qui composent ce recueil ne sont pas la collection hasardeuse et de circonstance de nouvelles écrites au fil du temps sans lien thématique ou esthétique, mais des nouvelles composées, en l’espace de quelques mois, pour construire un ensemble structuré et uni, d’une extrême cohérence. Lors de notre entretien, le 27 mai dernier, Russell Banks nous confie avoir même pensé qu’Un membre permanent de la famille pourrait être lu comme un roman, de la première à la dernière nouvelle, dans une linéarité et une continuité.

Si on a grandi loin de la mer, d’un lac, d’une rivière, on n’a pu apprendre à nager que dans une piscine, et si on a débuté dans l’écriture loin de tout milieu littéraire, la seule chance de se faire éditer restait souvent d’envoyer ses textes à des revues. Un grand nombre d’auteurs leur doivent leurs premières publications, et ce, de tout temps. Ainsi notre révérence et notre reconnaissance s’adressent ici aux revues littéraires (Diacritik les aime et leur consacre une rubrique du journal) et à La piscine en particulier. Dans La piscine, cinquante-six auteurs et artistes, qui pour la plupart n’en sont pas à leur coup d’essai, ont participé à la création de cette nouvelle revue graphique et littéraire tout à fait prometteuse.

« Attention, lectrice ou lecteur, l’objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu’on les a lus, non seulement d’influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu’on pensait avoir vécu avant de les avoir lus ». Cette phrase du romancier et éditeur Jean-Hubert Gailliot, extraite de sa préface à Glose, est reproduite en quatrième de couverture de la réédition du roman, aux éditions Le Tripode. Promesse intenable… Quelle lecture pourrait ne pas être décevante après une telle annonce ? Glose, justement.

Maintenant imaginez une terre de sable cernée par les eaux pacifiques et, sur cette langue, un arbre parfaitement conifère. Au pied de l’arbre dont les racines se dressent en l’air en de noueuses parades pour plonger plus profondément dans le sol, un morse est venu s’échouer. Pratiquant le morse, comme vous et moi le français, le morse soumet toute son énergie graisseuse à répondre à cette unique question par des suites de traits courts et longs (qui, pour le confort du lecteur, ont été ici traduits). Voici sa réponse :