Juan José Saer, Glose toujours (1Book1Day)

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Juan José Saer

« Attention, lectrice ou lecteur, l’objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu’on les a lus, non seulement d’influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu’on pensait avoir vécu avant de les avoir lus ».

Cette phrase du romancier et éditeur Jean-Hubert Gailliot, extraite de sa préface à Glose, est reproduite en quatrième de couverture de la réédition du roman, aux éditions Le Tripode. Promesse intenable… Quelle lecture pourrait ne pas être décevante après une telle annonce ? Glose, justement.

Dès les premières pages le lecteur entre dans un rythme et dans un univers, à la fois totalement celui que nous connaissons tous, quotidien, presque banal, et totalement autre, celui que perçoit une lucidité absolue, propre à déployer les sensations, les perceptions, les moindres pensées, un rythme qui est mouvement, fragmentation, expérience.

Le point de départ installe un cadre tout à la fois réel et décalé : « C’est, si l’on veut, le mois d’octobre, octobre ou novembre, de mille neuf cent soixante ou mille neuf cent soixante et un, octobre peut-être, le quatorze ou le seize, ou le vingt-deux, ou le vingt-trois peut-être, mettons le vingt-trois octobre mille neuf cent soixante et un — qu’est-ce que ça peut faire ». C’est le réel tel que perçu, dans ce vague, ces strates ambiguës par lesquelles notre mémoire, notre perception nous le transmettent. Leto est descendu d’un autobus, il marche dans la rue San Martín, il se laisse aller aux sensations d’une belle journée ensoleillée, achète des cigarettes, il « marche, comme ça, pour le plaisir, vers le sud ». Une phrase le hante, une phrase banale prononcée par sa mère le matin même au petit déjeuner, une phrase qu’il ne comprend pas totalement, ne perçoit pas dans son immédiateté ou son évidence. Parce qu’elle est de celles qui « viennent, sans doute, de plus loin, de plus en arrière », « de l’autre côté du dépôt d’expérience nommée et accumulée, d’où chacun de nous, avec des tâtonnements d’aveugle, même s’il croit tout soupeser, les retire et les expulse ».

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Leto va croiser un de ses camarades, Le Mathématicien qui rentre tout juste d’un long voyage en Europe. Leur conversation pourrait être banale, mais telle que la retranscrit Saer elle est doublée du monologue intérieur que chacun poursuit. Toujours la phrase de sa mère qui hante Leto, les images qui se lèvent en lui quand le Mathématicien évoque les villes européennes qu’il a traversées, le sous-texte de chacun en réaction aux phrases de l’autre.

Là est la force, d’abord de ce roman, sa capacité à déployer le réel, les instants qui le composent, parvenir à dire leur épaisseur sans pour autant alourdir la prose. Le récit sera « glose », au sens d’annotations et commentaires, le roman un glossaire de sensations, perceptions, en trois fois « sept cent mètres », trois parties comme trois (dé)fragmentations du réel, démultipliées par les déflagrations internes à chaque page.

La conversation se poursuit, récit de la fête d’anniversaire de Washington Noriega, non telle que l’un d’entre eux l’aurait vécue, mais telle que racontée une première fois par Bouton. Ce que nous vivons est récit d’un récit, commentaire de parole rapportée, représentation d’une perception, réinterprétation via notre imaginaire, notre état d’esprit, nos souvenirs, nos perceptions antérieures. Peu à peu, le lecteur perçoit qu’une distance s’installe, ce « désespoir que nous éprouvons quand nous constatons que, pour intense que soit notre désir, les desseins du monde extérieurs n’en tiennent aucun compte ». Une distance, un hiatus entre les choses telles que chacun les vit puis les raconte et que l’autre les perçoit à travers ce discours. On relit alors le titre, et Glose, c’est la langue, cette médiatrice de nos perceptions, celle qui explicite mais trouble aussi, fait diverger, démantèle, en « éclats et fragments » le monde, les autres, nous-mêmes.

« Maintenant, depuis qu’ils se sont mis à parcourir ensemble la rue droite sur le trottoir à l’ombre, un nouveau lien, impalpable également, les apparente : les souvenirs faux d’un endroit qu’ils n’ont jamais vu, d’événements auxquels ils n’ont jamais assisté et de personnes qu’ils n’ont jamais rencontrées, d’une journée de fin d’hiver qui n’est pas inscrite dans leur expérience mais qui émerge, intense dans la mémoire (…) »

Et le récit suit cette spirale vers le « démantèlement » — un des mots récurrents de Glose, sous forme verbale d’ailleurs , comme une force agissante —, le roman se commente et se met à distance, se dérobe plutôt, re-présente tout sous un autre angle, fausse nos certitudes. Le même récit connaîtra une autre version, puis une autre encore, le tout commenté par un narrateur à la fois complice et ironique, faussant toute vérité sur le réel et les événements qui le composent.

Le roman s’écrit tout en exposant ses mécanismes et rouages. « Roman parfait », écrit aussi Jean-Hubert Gailliot, on ne saurait mieux dire. Ou, puisque l’on a appris à démanteler en lisant Glose, disons plutôt, « expérience parfaite ». Parce que ce roman est de ceux qui font de la lecture une expérience singulière, de celles qui vous changent, en effet. De celles qui rendent tout article impossible, parce que parler du livre, c’est parler de soi, de ce qui s’est imprimé en vous. Parce que l’expérience qu’est la lecture de ce roman est pour une très grande part incommunicable, liée à chaque lecteur, à ses perceptions, souvenirs, représentations intérieures. Tout juste peut-on « faire passer », moins comme un conseil de lecture qu’une confidence.

Juan José Saer

Juan José Saer, Glose, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon, préface de Jean-Hubert Gailliot, Le Tripode, janvier 2015, 279 p., 18 € — Lire un extrait

Le Tripode a publié L’Ancêtre du même Juan José Saer en mars 2014 — Juan José Saer (1937-2005) est l’un des romanciers majeurs de l’Argentine. Une première édition du livre avait été publiée chez Flammarion, en 1988, sous le titre L’Anniversaire, deux ans après sa publication originale. Cette édition était épuisée.