Manuel Candré : La somme de mes évitements (Écrire aujourd’hui)

Manuel Candré
Manuel Candré

Maintenant imaginez une terre de sable cernée par les eaux pacifiques et, sur cette langue, un arbre parfaitement conifère. Au pied de l’arbre dont les racines se dressent en l’air en de noueuses parades pour plonger plus profondément dans le sol, un morse est venu s’échouer. Pratiquant le morse, comme vous et moi le français, le morse soumet toute son énergie graisseuse à répondre à cette unique question par des suites de traits courts et longs (qui, pour le confort du lecteur, ont été ici traduits).

Voici sa réponse :
Rétif à l’effort et rebelle de peu de frais, j’ai longtemps buté sur certaines contraintes qu’impose la littérature et auxquelles je refusais de me plier, à commencer par celle-ci : la narration, et plus précisément ce qu’elle porte en elle d’obligations causales. Ce refus était dicté par l’évitement, jamais il ne fut volontaire et militant, c’était un refus qui avait fait son lit dans l’impuissance. J’étais prisonnier, en particulier, de la question suivante : Peut-on faire émerger une fiction sans récit ? Aussi m’exerçais-je à mimer l’avant-garde sans vergogne durant des années, jusqu’à la caricature, le corps d’écriture ficelé d’intentions biaisées, possédé par des voix que je prenais pour miennes.

(Mais le chemin distinct n’est pas le chemin contraire, ni le chemin biais, il est avant tout le chemin seul. S’affranchir des normes narratives, briser les codes traditionnels de la narration ne devraient jamais être le but, mais le résultat possible d’un travail profondément solitaire et dégagé de toute posture, pour peu que de celui-ci émergeât quelque chose qui prît forme d’homme).

Cependant, après plusieurs années d’échec, je fus contraint de renouveler en profondeur mon rapport à l’écriture et invité à redécouvrir le sens du mot modestie. Je m’attachais donc dans les années de nuit qui suivirent, traversant un désert de mots, à trouver le bon endroit d’où dire. Ceci impliqua un travail intense d’introspection et de deuil. Je dus en particulier abdiquer la toute-puissance, et pas uniquement celle de l’écriture. Le chemin tracé par mes errements put ainsi prendre le nom quantique de singularité, au sens où il ne se mesura qu’à lui-même, ne s’enfonça qu’en lui-même, pour déboucher sur Dieu sait quel univers, peut-être celui du renoncement douloureux aux gesticulations, au paraître de l’écriture, ce qui faisait qu’on voulait être vu, l’amour des autres qu’on attendait.

(Ayant pour objet et destination le développement d’être au monde, la quête s’adresse simultanément à l’intérieur d’un soi qu’elle définit, complète et étend dans l’univers (ci-après définie comme : l’horizon d’exister) et à l’extérieur, dans la rencontre désirée avec l’autre ou les autres, concept indifférencié dont on attend pourtant de pincer-palper, en la faisant vibrer, en la traversant, la singularité propre. Ceci augmentant d’une deuxième composante l’horizon d’exister : le lien compassionnel, la fraternité, ce qui de soi fait résonner l’autre, tant il est vrai que le singulier ne saurait exister que depuis sa matrice, le collectif).

(Ici, j’insère le commentaire suivant :
J’ai un problème avec les personnages, ils ne m’intéressent pas en tant que tels mais comme facultés de paysage. J’ai un problème avec autrui. Autrui m’ennuie. Il finit toujours par rester assis trop longtemps en terrasse des cafés à fumer trop de cigarettes, sans plus d’intérêt de langage ou de rêves.
Je crois donc devoir dire que, derrière la tentative d’atteindre l’autre, assis sur la phénoménale prétention de l’universel, ce n’est pas l’autre que je veux atteindre pour lui-même mais en tant qu’il abrège mon isolement. Désolé pour le sujet).

Écrire reviendrait à former le vœu double de se rendre plus vaste au monde et de tromper une solitude – le soulagement bref de ne plus ressentir d’être seul – dont je crois deviner pourtant qu’elle est l’incontournable constituant de la conscience séparée du monde, le trou noir autour duquel tout gravite. Ceci, qui me procure beaucoup de joie, constitue une quête existentielle et mystique, c’est-à-dire existentielle. Voilà une raison, en forme d’excuses officielles, pour laquelle la contemporanéité de tout peut me sembler un horizon aux petits pieds.

Pour m’échapper, je recherche l’extravagante poésie des réalités mentales, des images intérieures qui touchent bien au-delà de la personne, lorsque deux mots dans leur adjonction neuve font craquer quelque chose dans votre cerveau. Avec le postulat que le monde, c’est ça, le mélange déréglé de toutes les réalités en une seule lame qui s’appelle fiction. Tous ces merveilleux pays de cocagne où le réel littéraire ne vaut que par la cohérence et le sens magique des paysages opérés, et aussi, bien sûr, et même plus que tout, par les secrets véridiques nichés dans le silence d’une arythmie particulière. Ce que je crois lire dans cette phrase de Leopardi : « La letteratura è una cosa mentale ».
Il me semble que depuis l’enfance, précisément parce que je me vis enfermé au-dedans, je suis frappé par cette mysticité qui se dirige sans foi, lançant depuis l’obscur des SOS sous forme de traits courts et longs à destination du vivant.

Conséquemment, je pose ici une souffrance que je crois universelle : Chercher d’appartenir et toujours échouer.
C’est ce double mouvement ascensionnel et déceptif qui me porte dans l’écriture, à travers trois étapes initiatiques qui nous viennent des profondeurs du temps antique : s’appartenir, être relié, s’étendre. Et si, dans ce travail d’écrire, je ne parviens pas à rejoindre, j’aurais au moins joui de cheminer dans les ombres.

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Le travail d’écrire

Le travail d’écrire, quoique sous-plombant un développement mystique, ne recherche pourtant pas l’inspiration, ce spectre passif.
Écrire est une pratique du corps. Il tente de revendiquer les paysages intérieurs qui sont, pour celui qui les rêve, la plus radicale vérité, la plus essentielle. Il se persuade que ces paysages, dès lors qu’ils sont recherchés dans des abîmes de silence, sauront rencontrer le mythique autrui, celui-là même qui existerait, prétend-on, par-delà les limites du fabuleux royaume de soi-même.
1200x630bfPour cela, Écrire sent bien qu’il lui faudra excéder-contourner par instant le périmètre bien gardé de la conscience, ce qui veut dire du langage, pour espérer atteindre de plus lointains rivages (ceux qu’une intelligence standard comme la mienne ne saurait rejoindre ni même apercevoir, car ce qu’il faut dire c’est que l’idée même de l’immersion ne peut s’envisager, non par manque d’audace ou d’entrain, mais par le fait d’une vision réduite à ses seuls apprentissages).
Écrire s’envisage sous un angle de la mobilité, non de puissance.
Écrire recherche d’investir des territoires dont les secrets se trouvent dans l’insignifiance des failles, le mouvement contrapuntique d’une phrase, à seule fin que, de l’autre côté de la page, celui ou celle qui lit depuis le dehors, puisse recevoir une forme particulière de vibration, de celles qui font lever des paysages, ce que j’appelle révélation.

(Le secret ne se tient pas tant dans l’événement ni même dans l’idée, il se tient, je parle des mystères les plus profonds, ceux dont la musicalité très ténue repose dans les tréfonds de l’œuf, dans certains accidents de la langue, dont la déroute peut seule ouvrir les accès les plus lointains de l’univers).

Dans la recherche constamment poursuivie d’une aptitude à la vision, Écrire aspire à être aspiré dedans, aimablement réintégré dans l’accueil primordial, seule et unique façon de le libérer de soi-même.
Mais à cela, toujours, Écrire échoue.

Au sujet des agrégats

Dernièrement, j’ai cru saisir en regardant le ciel qu’une des grandes lois de la nature est cette tendance du semblable à s’agréger. Ainsi en va-t-il des atomes, des nuages et des hommes, ainsi en va-t-il des morses et de leurs rêves.
A propos des rêves, j’ai songé tout récemment, pour tout dire très peu de temps avant de venir m’échouer sur cette langue sableuse, au pied de ce parfait conifère, que la raison pour laquelle ces derniers fonctionnent par le moyen d’extravagants récits, tient précisément dans le renforcement mémoriel induit par leur travail d’agrégation.
J’en conclus que tout récit (forme agrégative des faits, idées et sentiments) a pour destination ce renforcement d’une mémoire collective. Écrire s’est inspiré de dire.

Si le récit est effectivement un arbre à mémoire, parfaitement conifère, que dire du rôle de l’écriture, depuis que l’oralité a cédé sous le pas de sa plume d’oie. Poursuit-elle ce travail de transmettre et, à celui-là, s’ajoute-t-il une autre fonction, celle de convoquer par le langage, mais aussi et surtout malgré lui, le souvenir d’images disparues, une fonction par laquelle il nous serait possible de fouiller notre propre obscurité.
Pris sous cet angle transitif, tout nouvel embarquement pour le récit est un pas supplémentaire vers la quête infinie d’une reconnaissance et d’une extension de soi. Écrivant, nous désirons éprouver d’être vastes.

Derrière toute tentative d’investir un espace narratif, dans l’altitude des profondeurs, se tient la volonté d’une exploration et la soif de révélations qui viendront éclairer quelque peu la masse gélatineuse de la nuit dans lequel nous sommes tous plongés.

Il m’a fallu conclure que toute fiction passait bien par un récit (de la même manière que le réel, à peine qu’il est perçu, interprété et reconstruit dans une forme, ce qu’on appelle expérience d’être au monde), récit qui peut s’autoriser à prendre tous les aspects, y compris ceux qui échappent aux modèles généraux prisés par le plus petit commun dénominateur médiatique, pour peu qu’il se soumette au devoir d’agréger.
S’il est vrai que produire une forme, c’est produire du sens, j’aurai fait un très long détour pour redécouvrir en quelque sorte le fil à couper le beurre de la littérature, ce que tout le monde parmi mes collègues sait déjà, tous ceux de mon espèce et vous-même probablement. J’ai cheminé comme un idiot mais, que voulez-vous, je ne suis qu’un pauvre morse dont les mots s’échouent en traits courts et longs sur une langue de sable, au pied d’un parfait conifère.

Manuel Candré

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Manuel Candré a publié : Autour de moi, éditions Joëlle Losfeld, 2012, 104 p., 11€ 90 ; Le portique du front de mer, éditions Joëlle Losfeld, 2014, 160 p., 15 € 90.

Sur Diacritik, un texte de Manuel Candré dans la rubrique « Gilles Deleuze aujourd’hui ».

Un article de Jean-Philippe Cazier sur Le portique du front de mer, un autre de Christine Marcandier