Le livre étrange : Saccage, de Quentin Leclerc

Quentin Leclerc (DR)
Quentin Leclerc (DR)

Saccage, de Quentin Leclerc, est un livre étrange – un livre qui fait exister un monde que l’on pourrait reconnaître et que pourtant nous ne reconnaissons pas. Y sont écrits l’inconnu et l’obscur qui, dans le livre, recouvrent les mots, les choses, les êtres.

« Je distingue à peine le sommet de l’hôtel » dit le premier narrateur – dont le statut narratif demeure indéterminé –, affirmant dès le début du livre une difficulté à percevoir et à comprendre qui est emblématique du livre lui-même. Celui-ci développe une rupture avec nos habitudes autant langagières que perceptives et c’est cette rupture qui est en premier lieu évidente, le livre impliquant une forme d’oubli de ce que le langage et le monde sont pour nous habituellement – impliquant aussi un désir de cet oubli, une joie de cette rupture.

Dans Saccage, paradoxalement, ce qui est dit n’est pas nommé, sort du régime de la nomination, même lorsque cela reçoit pourtant un nom. Il en est ainsi, par exemple, de ces êtres qui sont appelés des « carcasses » mais dont on ne sait ce qu’ils sont ni pourquoi ils le sont. Ce que l’on sait, ce qui en est dit, est qu’ils sont traqués, qu’ils fuient en se réfugiant dans des hôtels – qui n’en sont pas vraiment –, qu’ils ont pour étrange fonction de rédiger des textes mystérieux qui, lorsqu’ils sont brulés, hurlent des prophéties de sorcier vendues à des industriels qui, pour les comprendre, doivent les traduire. Le langage ici ne nomme rien, il évoque, il suggère, rendant évident la fissure qui s’est produite entre les noms et ce qu’ils nomment. Si « carcasse » nomme habituellement un squelette, ce mot se rapporte pourtant ici à un être vivant dont le statut échappe à son nom mais aussi à toute représentation précise.

Dans Saccage, c’est tout le langage qui semble flotter dans une dimension qui n’est plus celle où il se conforme à ses significations ni à ce à quoi il renvoie – en même temps que ce qui est nommé déborde son nom et existe à l’intérieur d’une dimension où il ne cesse d’être vague, de fuir, d’être autre. C’est cette faculté d’être autre, de ne pas être ce qu’ils sont, de ne pas être arrêté à une forme ou un état qui définit justement les êtres appelés « carcasses » qui ne cessent de subir des métamorphoses animales, hybrides, selon un processus qui est nommé mais ne correspond à rien de reconnaissable ni de représentable.

Les « carcasses » seraient donc révélateurs de la logique du livre, celui-ci pouvant être assimilé aux messages que les « carcasses » produisent, messages prophétiques nécessitant une traduction (qui n’est jamais énoncée), messages dont le langage peut bien être celui du langage commun – les prophètes ne parlent pas nécessairement une langue étrangère –, mais un langage commun basculé dans une dimension où il n’est plus immédiatement compréhensible : les mots ont glissé ailleurs et ne cessent de glisser, d’être mobiles, toujours à côté de leur signification et de ce qu’ils sont supposés nommer. La signification devient flottante, le langage obéit à une logique métamorphique. Et de même le monde, les « choses », qui ne sont plus ce qu’ils sont supposés être, qui sont au contraire toujours autre chose sans que l’on comprenne vraiment quoi.

Ce qui est dit ici de la logique du langage et du monde se répète à tous les niveaux du roman : traitement des personnages, des lieux, du temps, des situations et de leur enchaînement. Quentin Leclerc systématise les relations étranges, les descriptions qui détruisent la description et ce qu’elle décrit, les paralogismes mentaux, spatiaux et temporels, le régime de la narration et la place du lecteur qu’il appelle, etc. Tout est atteint de cette étrangeté par laquelle nous comprenons qu’il y a du temps mais sans que nous puissions savoir de quel temps il s’agit, ni de quelle temporalité est fait le livre, ni de quel espace il est question, ni qui sont précisément les personnages ou les situations dans lesquelles ils sont prises, ni qui est l’énonciateur ou quel est le régime de l’énonciation. Tout est nommé, tout est là, mais rien n’est reconnu. Tout est au contraire sorti de ses cadres et limites habituels pour exister selon un autre régime inconnu et obscur, impensable et innommable. C’est à l’intérieur de ce régime que l’auteur installe immédiatement – sans médiation commode et rassurante – le lecteur, sans lui permettre à aucun moment d’en sortir, de retrouver ses coordonnées habituelles, le forçant plutôt à l’expérience de ce qui excède la pensée, le monde et la langue.

1eresaccageCe qui est en effet remarquable dans Saccage, c’est ce que cette logique du flottement, du vague, de l’altérité n’est jamais abandonnée pour une clef de l’énigme, une réconciliation apaisante de ce qui aurait d’abord été troublé et disjoint. Si le livre peut se lire comme une sorte de prophétie énonçant un futur catastrophique et meurtrier, la prophétie n’est jamais rabattue sur une logique historique apocalyptique qui viendrait la fonder et l’éclairer. Saccage n’est pas un roman d’anticipation, même s’il en reprend certains critères : le livre présente un monde défait, « saccagé », mais rien n’est dit de ce qui a produit ce monde – qui n’est pas désigné comme étant un autre monde, qui ne peut donc être que le nôtre : mais quand ? mais comment ? – ni de son devenir précis. Bien que tout soit nommé, rien n’est jamais dit. L’énigme demeure sans solution – l’absence de solution, de récit second qui viendrait la résoudre, produisant au contraire le livre et son écriture. Si le roman peut se lire comme une sorte de prophétie, c’est uniquement dans la mesure où il en reprend la forme mais sans la réduire à une devinette, en s’arrêtant à la limite où l’énigmatique redeviendrait commun, connu, habituel. De même qu’il reprend certains codes du roman d’anticipation mais en s’arrêtant à la limite au-delà de laquelle l’anticipation serait réduite à l’histoire. Si Saccage est un roman qui fait usage de certaines formes littéraires connues, il les subvertit en les coupant de toutes les implications par lesquelles ces formes rejoignent et confortent la pensée la plus évidente, la plus partagée, celle qui conditionne notre rapport habituel au langage et au monde. Le roman privilégie une suspension de ce rapport et fait du monde une question sans réponse, une question pure, une énigme pure sur laquelle la pensée et le langage ne peuvent que glisser, une question face à laquelle le langage et la pensée ne peuvent que balbutier, s’efforcer peut-être de traduire selon leurs cadres habituels mais sans y parvenir jamais. L’herméneutique est impossible ou prise dans une prolifération folle, sans possibilité de correspondre à son objet, sans aboutir à une identification ou une reconnaissance.

Saccage serait donc, essentiellement, un effort pour faire exister un pur dehors du langage et du monde, de la pensée, un effort pour faire exister un monde qui par sa seule existence impose le monde comme énigme, le langage comme par essence énigmatique, le discours comme nécessairement obscur et mobile. Par là, le roman de Quentin Leclerc échappe aux conditions de la représentation pour développer une logique du dehors, de l’altérité généralisée – une étrangeté qui demeure telle. « Il y a des signes de plus en plus étranges », dit un des narrateurs, « Nous ne comprenons pas où nous sommes arrivés », « Nous sommes arrivés à la limite de notre compréhension ». Le narrateur énonce ainsi ce qu’est ce livre lui-même : un ensemble de signes étranges, à la limite de notre compréhension, forçant à la rencontre de cette limite, à la pensée à partir de cette limite, à partir du dehors énigmatique qui par elle surgit. C’est l’étrangeté de cette rencontre qui définit l’expérience de ce livre – expérience qui serait celle même de la littérature, comme elle serait tout autant l’expérience réelle du monde.

Quentin Leclerc, Saccage, éditions de l’Ogre, mai 2016, 168 p., 16 € — Lire un extrait

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