Nous avions laissé Tanguy Viel entre Paris et Brest – où tout déjà se tenait « là, sous mon crâne, comme les parois d’une bibliothèque qu’on aurait renversée » –, le revoici à Detroit, avec La Disparition de Jim Sullivan. Il avait pourtant envisagé d’abandonner le roman pour l’essai ou l’autobiographie. Mais l’appel de l’Amérique a été le plus fort ou, plutôt le constat qu’il y a désormais dans sa « bibliothèque plus de romans américains que de romans français ».

« On sentait bien qu’il allait se passer des choses violentes et tendues, des choses, disons, gothiques, parce que ce que je voulais aussi, c’était que ça fasse comme un roman anglais du XIXe siècle, quelque chose comme Les Hauts de Hurlevent. D’un côté je voulais faire un roman familial à la française, de l’autre je voulais faire un roman à l’anglaise, et cela d’autant plus que tout se passe en Bretagne et pire qu’en Bretagne, dans le Finistère Nord, c’est-à-dire dans la partie la plus hostile, la plus sauvage et la plus rocheuse de Bretagne, alors c’était d’autant plus normal de donner à tout ça un côté, disons, irlandais, un côté Cornouailles, avec des oiseaux noirs et des pierres fatiguées ».

Lise devient madame Henri Delamare, sous les yeux de son témoin, Sam, son frère. Durant la noce, elle le retrouve, à l’écart, Sam et Lise s’étreignent, s’embrassent, s’aiment… Premier choc. Violent. Suivi d’un réajustement des perspectives : si histoire de famille il y aura, dans Insoupçonnable, ce ne sera pas sous le signe de l’inceste, du moins pas comme ça, pas si ouvertement. Sam est un « faux frère », l’amant de Lise, et tous deux, un peu paumés, un peu Bonnie & Clyde, ont ourdi une machination :

« Le monde explosait autour de lui » : on est en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, de la libération de Nelson Mandela, des émeutes de la place Tien’anmen, et, le 14 février, de la fatwa que l’ayatollah Khomeini lança contre un écrivain, Salman Rushdie, et un livre, Les Versets sataniques. « Le fond de sa pensée était : je suis un homme mort. » Toute la vie de Salman Rushdie se recompose à partir de cette date qui ouvre Joseph Anton, lui imposant une relecture de sa propre vie.

Contrairement aux apparences, le titre du roman de Fanny Chiarello, L’Éternité n’est pas si longue, n’est pas une référence à Woody Allen (ayant lui-même, paraît-il, emprunté l’idée que « l’éternité, c’est long… surtout vers la fin » à Franz Kafka) mais à My Own Private Disco de Help She Can’t Swim et, plus précisément, à la première phrase du second couplet : Forever’s not that long.

« Quoi de plus romanesque qu’une diva sur un paquebot ? » : c’est par cette parenthèse discrète, sous une photographie de Geraldine Farrar, que Fanny Chiarello avait annoncé sur son site, la parution de son roman Une faiblesse de Carlotta Delmont. Quoi de plus romanesque en effet que la trajectoire brisée de Carlotta Delmont, diva des années folles qui se rêvait Mimi de Montparnasse ? Que la vie d’une femme qui aspira à ne jamais se laisser enfermer dans un carcan, coupant ses cheveux, refusant tout engagement, sinon scénique, forçant sa nature pour changer de tessiture ?


J’
habite une maison semi-enterrée. Les deux pièces du bas sont en partie souterraines. Seules dépassent leurs fenêtres, au ras du sol. L’une donne sur la rue, l’autre sur le jardin. J’aperçois des jambes passer, des roues passer, des oiseaux sautiller sur la pelouse. Une pièce est la cuisine. L’autre est celle où je lis, et parfois écris. Sur le bureau mon carnet de notes, dans un tiroir les anciens carnets empilés.

« Nous venions d’emménager dans un appartement (…) au 17 de la rue Saint-Jacques, dans le Ve arrondissement », « idéalement situé, près de la Sorbonne, du boulevard Saint-Michel et de la Seine », offrant une vue panoramique sur tout le quartier à Anne Wiazemsky et son compagnon, Jean-Luc Godard.

Un jour de juin, Michael Turner entre clandestinement dans la maison de ses voisins et amis, les Nelson. Il va provoquer – malgré lui ? – un drame, la mort d’une enfant. Le lecteur ne s’explique pas pourquoi Michael s’attarde devant des photos de famille, regarde longuement des dessins d’enfants, avant de peu à peu comprendre le poids du deuil sur la vie de Michael. Sa femme, Caroline, « correspondante à l’étranger pour une chaîne américaine », a été tuée, un an plus tôt, lors d’un reportage au Pakistan ; victime d’une frappe de drone, ce qu’en vocabulaire mediatico-politique on appelle un « dommage collatéral ». Depuis, Michael vit dans un présent impossible : « Caroline était morte et il s’était retrouvé seul avec la coquille vide de cette réalité entre les mains, privé d’elle et de l’homme qu’elle avait fait de lui. »

Bob Dylan vient de recevoir le prix Nobel de littérature 2016. Au-delà de la surprise sur le moment (même si son nom revenait depuis des années parmi les favoris), du ballon de baudruche de la soi disant modernité qu’il y aurait à couronner la chanson (dont les liens avec la littérature remontent à la nuit des temps…), Bob Dylan, donc, ou comme l’écrivait François Bon qui donne peut-être là les clés de ce choix : « Dylan comme masque obscur de nous-mêmes.

Après Des femmes qui tombent, Points a eu la bonne idée de rééditer en poche le désormais légendaire Encore des nouilles, recueil de chroniques comico-gastronomiques produites par Pierre Desproges pour Cuisine et vins de France entre 1984 et 1985 et illustrées par Cabu, Catherine, Charb, Luz, Tignous, Wolinski…  Avec Encore des nouilles, l’humoriste écrivain marche dans les pas (pour ne pas dire sur les pieds) de Maurice Edmond Saillant dit Curnonsky ci-devant gastronome, humoriste, critique culinaire et fondateur de la revue pour apprendre à cuire les œufs sans dénaturer le goût du Pommard.

Quand bien même on regrette un peu la très poétique couverture signée Sempé de l’unique roman de Pierre Desproges paru en 1985 chez Seuil, il faut reconnaître que la réédition au format poche par Points de Des femmes qui tombent fait partie de cette écrasante minorité de livres dont on ne se lasse pas.