Initials SG : Gainbourg, 25 ans, déjà…

Gainsbourg par Jef Aérosol, Paris, place Clichy Rue de Verneuil © C. Marcandier
Gainsbourg par Jef Aérosol, Paris, place Clichy © C. Marcandier

Serge Gainsbourg aurait eu 88 ans le 2 avril prochain. Mais il est mort il y a 25 ans, le 2 mars 1991. On l’imagine mal, de toute façon, atteindre cet âge respectable, eu égard à sa diététique à rebours, à base de nicotine et de 102… Hommage en quelques livres qui reviennent sur un parcours d’exception ou, comme Johan Sfar, font de la légende Gainsbourg une part de leur univers.

Rue de Verneuil © C. Marcandier
5 bis rue de Verneuil © C. Marcandier

Gainsbourg aujourd’hui, c’est un kaléidoscope, le Gainsbourg médiatique, pop, glamour, icône d’une époque, de plusieurs époques devrait-on dire, Saint-Germain des Prés, les années Bardot, les années Birkin, le reggae, les années Bambou. Gainsbourg et Gainsbarre, Vian, l’alcool, l’homme de la décadanse, de l’anamour, aquaboniste, artificier des mots, artiste de la discispleen — joli 41qs+T3eYZL._SX375_BO1,204,203,200_néologisme d’Arnaud Viviant dans son Gainsbourg de 2008, chez Hugo &Cie, épuisé — de la provoc’ et de la démesure.

Gainsbourg, ce sont des anecdotes aussi, de celles qui construisent une légende (que rapporte Arnaud Viviant dans son livre) : Gainsbourg n’achetant une Rolls que pour en conserver le bouchon de radiateur… transformé en cendrier, Gainsbourg peintre refoulé et déraciné, « né sous une bonne étoile. Jaune », disait-il, se tournant vers la chanson par dépit, excellant dans un art qu’il considère comme mineur, fécondant sa laideur en beauté, ses faiblesses en forces, usant des mots comme de couleurs, nous offrant des chansons abstraites, des esquisses, Gainsbourg fils de pub, réalisateur incompris, mettant à mal les tabous, en un tournoyant rock around the bunker, de l’inceste à l’impudeur vocale de ses interprètes féminines.

51-VISmajWL._SX307_BO1,204,203,200_Gainsbourg ou les paradoxes : misogyne et féminin, provocateur et enfantin, sentimental et cynique, comme le montre Marie-Dominique Lelièvre dans son Gainsbourg sans filtre, paru en 1994, en 2008 chez Flammarion (avec une préface inédite) et qui sort en poche chez J’ai lu aujourd’hui. 

Au-delà des révélations propres au genre (Gainsbourg se faisant vomir après chaque repas pour demeurer svelte malgré ses excès en tous genres, la liaison ininterrompue, pendant près de 40 ans, avec sa première femme, Elizabeth Levitsky), le propos de Marie-Dominique Lelièvre se veut sociologique : il s’agit de montrer en quoi une enquête sur Gainsbourg, son parcours, ses provocations, ses chansons et sa personnalité est aussi une enquête sur la société française, ses tabous, ses avancées, ses peurs ou ses blocages. Ce faisant, Marie-Dominique Lelièvre interroge le statut et la stature de l’homme public, voit dans la star non « une personne mais un phénomène optique » et décortique la manière dont se façonne, volontairement comme à son corps défendant, une image médiatique qui sert le succès, joue des failles et forces intimes et finit par phagocyter Lucien Ginzburg, devenu Serge Gainsbourg puis Gainsbarre, caricature de lui-même, excessif, hyperbolique, aboutissement d’une quête esthétique dans le naufrage personnel, au terme d’un processus suicidaire à coups de pastis-Gitanes. Un faux-semblant ou véritable artifice, tragique et ridicule, parade dans un gouffre d’illusions : « devenir une star, c’est déjà mourir ».

Rue de Verneuil © C. Marcandier
5 bis rue de Verneuil © C. Marcandier

Gainsbourg sans filtre porte également un discours ethnographique et anthropologique, Marie-Dominique Lelièvre s’attachant à démontrer que Gainsbourg s’est sacrifié pour l’ordre social et en est mort : « Durant trois ans, j’ai visité sa maison, exploré sa bibliothèque, bu son champagne en compagnie de ses amis, consulté ses archives de famille, ausculté son œuvre, pisté ses ex-fiancées. Peu à peu, la fumée s’est dissipée. Serge Gainsbourg n’existe pas. C’est une apparition. Un reflet de la société française. Un homme attachant nommé Lucien Ginzburg lui a fait don de son corps. »

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5 bis rue de Verneuil © C. Marcandier

La vie de Gainsbourg revisitée par les théories de James George Frazer ou René Girard sur le bouc émissaire, en somme. Pourquoi pas ? 1957 est dès lors présenté comme son « année suicide », celle du Poinçonneur des Lilas, du premier divorce, celle où Lucien Ginzburg « abandonne son prénom et trafique son patronyme comme on change d’existence ».

Rue de Verneuil © C. Marcandier
5 bis rue de Verneuil © C. Marcandier

Enfin, et c’est là sans doute la part la plus convaincante de ce livre, Marie-Dominique Lelièvre s’attache au processus de création de Gainsbourg, à sa manière de coller à l’air du temps en le devançant légèrement, à son talent pour porter sur les ondes françaises ce que la pop anglaise fabriquait de mieux — les concept-albums, l’écriture automatique (deux marques de fabrique d’un Bowie, par exemple), l’autocitation et l’emprunt, dans les textes comme dans la musique. Ainsi Initials BB dont Gainsbourg emprunte le motif à la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, puis se samplant lui-même dans Ford Mustang. Gainsbourg creuset, dépositaire de génie, usant et abusant de la « variété », y insufflant des inspirations picturales, littéraires, symphoniques. Il n’est pas étonnant que la musique anglo-saxonne se plonge depuis quelques années dans son répertoire, le cite, le vénère, comme Beck reprenant des plages de Melody Nelson dans Sea Change ou April March et Quentin Tarantino dans la BO de Death Proof, avec Chick Habit, version échevelée de Laisse tomber les filles.

rue de Verneuil © C. Marcandier
5 bis rue de Verneuil © C. Marcandier

Marie-Dominique Lelièvre voit ainsi en Gainsbourg un avatar contemporain du des Esseintes de Huysmans. Le 5 bis rue de Verneuil est sa « Thébaïde raffinée », enfermant, comme un écrin, « comme un calice à sa beauté », une bibliothèque noire, où figure, emblématiquement, un exemplaire d’A Rebours. Mais si Gainsbourg, comme le personnage romanesque, est un être de papier (glacé), Lucien Ginzbourg paiera de sa vie une quête esthétique entre ironie et spleen, artifice et esthétique.

5 bis rue de Verneuil © C. Marcandier
5 bis rue de Verneuil © C. Marcandier

Dans ce livre qui mêle biographie, témoignages et analyses, le discours est brillant, malgré une tentation permanente du bon mot, de la phrase d’auteur, à ce point systématique que cela en devient irritant, le propos est passionné et passionnant dans sa subjectivité revendiquée, ses choix à l’emporte-pièce, ses convictions dérangeantes : Boris Vian à « l’éclectisme vide », « pipeau », qui n’aurait rien compris au rock ; Jane Birkin aujourd’hui au « physique d’aide soignante asexuée, type de nurse maigre (…) auquel ressemblent en se fanant David Bowie et Mick Jagger », Gainsbourg post 69 dont Marie-Dominique Lelièvre goûte peu l’orientation musicale, jugeant même l’album Melody Nelson « nunuche ». Avis que l’on ne partage évidemment pas.

69, année érotique pourtant, signerait le déclin de Gainsbourg, selon la biographe. Gainsbourg se perd artistiquement, « la musique lui importe moins que la célébrité. Son répertoire, au fond, est secondaire : son œuvre, c’est lui-même ». Selon Marie-Dominique Lelièvre toujours, il devient une star et distille de la variet’ facile à un public subjugué par son numéro qui ne remarque pas que « ses chansons sont tartes ». Ecce homo. Ce sera bientôt l’ère Gainsbarre, exhibition d’un éthylisme qui n’est pas seulement une pose mais une « discipline », comme le paquet de cigarettes qui s’affiche dans la main gauche repliée. Gainsbourg cherche « en vain le mot exit » tandis que la société française fabrique sa victime sacrificielle, qu’elle vénèrera après sa mort, le 2 mars 1991, en faisant « l’hyperhéros hexagonal ».

Comme le déclarait Gainsbourg, en mai 1990, dans le Nouvel Obs, « rendre l’âme, d’accord, mais à qui ? ». Iggy Pop, citant Flaubert, repris en exergue du chapitre 14 de Gainsbourg sans filtre, a une partie de la clé : « les bourgeois ne se doutent guère que nous leur servons notre cœur. La race des gladiateurs n’est pas morte. Tout artiste en est un. Il amuse le public avec ses agonies ».

Gainsbourg3Hors_champGainsbourg, aujourd’hui, est indissociable de Johan Sfar, de son film, des deux livres qui ont accompagné sa sortie, du flou générique revendiqué par l’auteur : « Ceci n’est pas un film. Il ne s’agit pas non plus d’une bande dessinée et je ne crois pas qu’on puisse appeler tout ça un scénario », écrit Joann Sfar en ouverture de son Gainsbourg (Hors champ). Mots d’avertissement, incipit d’une longue préface à ce livre objet, à des « dessins d’écriture », mots d’explication, confidences sur le processus de création d’un film.

Gainsbourg (Hors champ) n’est pas la version dessinée d’un film comme le film n’est pas un biopic, « le film sur Gainsbourg est un conte. Il est truffé de mensonges ». Joann Sfar est un conteur. Il a choisi de filmer son rapport à Gainsbourg et il a mis en images, dans son livre, ce lien, des liens. Tout (ou presque) ce qui lui est passé par la tête au cours du tournage. Il a croqué, illustré, noté (pour le jeu des acteurs, pour les ambiances souhaitées, les musiques à réécouter, les plans dont il a rêvé)… les choix assumés, les intentions écartées, les postures délibérées. Comme celle d’absoudre le film de toute pornographie. Afin que les spectateurs ne se trouvent pas dans une position de voyeurs.

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Le Hors champ de Sfar réintègre les dessins crus et cul. L’auteur évoque, magnifie les femmes de Gainsbourg, place la séduction et le sexe au centre de la vie du héros. Pour la langue, il convoque Gary et les démons de Vian, les pensées de Gainsbourg, comme lui émigré russe, vont vers cette France qui l’a accueilli et qu’il aime. Pour la désespérance et le destin tragique sûrement aussi. Joann Sfar (ra)conte comment Gainsbourg s’est construit, avec l’amour des mots, des femmes et de la France.

image_10Graphiquement, ce livre d’encres et d’aquarelles peut dignement entrer dans la catégorie Beaux Livres. Les notes claires du stylo de Sfar ponctuent les dessins, les pensées de « S.G. » soulignent telle planche ou telle case. Ces pensées fourmillent. L’univers est teinté d’onirisme, en couleurs légères et en traits gras, noirs. Les plans sont décalés, déstructurés, Sfar travaille à bords perdus ou en cases rondes. Les perspectives sont oubliées ou viennent appuyer un peu plus les sensations d’abîmes, pour montrer les doutes et l’extrême sensibilité du personnage de Gainsbourg. Avare en références, Sfar nous parle de Milton Cannif, de Van Dongen et d’Hugo Pratt quand il dessine Anna Mouglalis en Greco.

Image_1Parfois, l’auteur s’oblige à préciser qu’il dessine un acteur, ou une actrice, qu’il change de registre. Qu’il n’est plus dans l’œuvre mais dans son propre travail, celui d’un réalisateur-dessinateur qui serait le témoin privilégié de ses créatures. Car Joann Sfar a, pour son film, choisi de représenter « La Gueule », un autre Gainsbourg, âme damnable, face cachée du chanteur. A mille lieux de l’image que celui-ci s’était créée par protection. Le dessinateur lui adjoint cette figure, comme il fait intervenir le loup de Boris Vian. La vie de Gainsbourg sur grand écran est héroïque. Dans son livre, Joann Sfar nous parle hors champ. Il s’agit pour lui de montrer le visible et l’invisible, ce qui sera donné à voir aux spectateurs et ce qui ne le sera pas. « J’aimerais que les gens sortent du cinéma en se demandant ‘mais en vrai, c’était qui Serge Gainsbourg’ ? ».

Conte intérieur et dual, Gainsbourg (le film) est une épopée, Gainsbourg (le chanteur) en est le héros. Personnage qui s’est auto mythifié de son vivant, que l’on a déifié post-mortem. La Vie héroïque voulue par Sfar, dans la forme comme sur le fond, est ce récit épique, œuvre dans l’œuvre, à découvrir dans un Hors champ.

Gainsbourg (Hors champ) de Joann Sfar, Dargaud – hors collection, 2009, 480 pages, 39 €. Les dessins sont issus des 43 carnets remplis par Sfar pendant trois ans, avant même l’écriture du scénario et pendant le tournage.

Gainsbourg (Images) de Joann Sfar, Dargaud- hors collection, 2009, 20 pages, 11 €. Un livre-objet présenté comme un 33 tours, avec des images détachables.

Marie-Dominique Lelièvre, Gainsbourg sans filtre, J’ai Lu, 6 € 70

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Le film de Johan Sfar, Gainsbourg vie héroïque (2010) est disponible en DVD

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Signalons enfin une exposition Serge Gainsbourg (entrée gratuite) à la Galerie de l’instant (Paris), mardi au samedi de 11h à 19 h et le dimanche de 14h30 à 18h30, du 11 mars au 31 mai 2016

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