Lionel Shriver : Tout ça pour quoi ?

Lionel Shriver © Ulf Andersen

Lionel Shriver, romancière américaine, est une femme en colère, une rage qui anime chacune de ses publications, à commencer par son titre aujourd’hui le plus connu, Let’s talk about Kevin. La famille est au centre de son univers, cellule dont elle observe, sans fard, les ruptures et failles au quotidien comme les violences.
Son roman, Tout ça pour quoi, tout en décrivant un couple détruit par la maladie, est un pamphlet contre le système de santé américain et plus largement une charge contre un pays devenu « un attrape-couillon ».

« Time is money » (Le temps, c’est de l’argent) : la citation de Benjamin Franklin, en épigraphe, donne le ton. L’avoir gouverne nos vies, vérité d’autant plus cruelle quand la maladie nous fait prendre conscience de leur valeur.

Shep Knacker a travaillé dur toute sa vie. Son but ? Amasser un pécule suffisant pour réaliser son rêve d’« Outre-Vie », soit quitter l’Amérique où il est « comme un esclave, un larbin sous contrat. Je veux racheter ma liberté. Ici, on n’est pas dans un pays libre, à aucun sens du terme. Sa liberté, il faut se la payer » et partir pour Pemba, au large de Zanzibar, et ses odeurs de poivre ou de clou de girofle. Mais Glynis, la femme de Shep, brise net cet espoir quand il devient indéniable qu’elle est atteinte d’une maladie rare (le mésothéliome du péritoine), et qu’elle semble condamnée. Il lui faut un traitement expérimental, évidemment hors de prix. Comment ne pas consacrer l’argent d’un rêve à sauver sa femme ? Et voilà Shep condamné à « acheter la vie de Glynis, jour après jour, une pelletée de dollar après l’autre ».

Lionel Shriver ne s’attache pas seulement dans son roman à décrire la maladie et les étapes d’un cancer incurable, pas non plus à observer un couple dévasté ou les conséquences de cette mort annoncée sur une famille. Son sujet est surtout ailleurs : dire ce que signifie être malade, probablement condamné à mort, dans une Amérique dont le système de santé est ce qu’il est, quand des médecins proposent un traitement hors de prix comme seul espoir, quand il est impossible de refuser ce marché alors même que tout le monde sait que l’espoir est illusoire.

Là est Tout ça pour quoi, dans le roman d’une « farce macabre », dans le démontage d’une mécanique, du système des assureurs : « On pourrait croire que ces rapiats nous faciliteraient la vie pour nous extorquer du pognon, dit Jackson. Mais je pense qu’ils le font exprès. Cette avalanche de papier, ces chiffres, ces codes, c’est un écran de fumée. Là-derrière, on te facture trois cents dollars un sparadrap et tu ne t’en rends pas compte. » Shep s’est assuré auprès du World Wellness Group qui ne rembourse pas les frais qu’il avance pour faire soigner sa femme mais seulement la part que des experts juge raisonnable… « en d’autres termes, l’assureur rembourse ce que les frais devraient être et non ce qu’ils sont ».

L’intrigue est double : raconter les répercussions du cancer sur le couple, les enfants, la famille, dire les rémissions et rechutes mais aussi, dans un mouvement parallèle de chute, montrer comment le pécule des Knacker fond, combien le rêve de Pemba s’éloigne. Le temps est de l’argent, au sens le plus concret qui soit, les mois de vie arrachés à la maladie coûtent une fortune et la peau de chagrin rétrécit inexorablement.

Le « Let’s talk about » (il faut qu’on parle) en titre du roman qui a révélé Lionel Shriver à un large public (via, aussi, son adaptation cinématographique du livre) vaut manifeste : Lionel Shriver ne recule devant sujet, matraque, publication après publication, les petites et grandes hypocrisies du système.

Andy Warhol, Dollar Sign

Toute sa vie, Shep aura « payé », l’Amérique a dévoyé ses valeurs fondatrices de liberté individuelle, de démocratie et d’égalité. Shep et plus encore Jackson, son meilleur ami, ont des mots très durs contre leur pays : « attrape-couillon », « enfer », miroir aux alouettes. Tous les deux n’ont qu’un désir, fuir leur quotidien, chacun à sa manière. En attendant, Jackson écrit des titres de livres qui concentrent sa colère : « la démocratie est une blague » et d’autres, bien plus explicites voire orduriers.

La manière de Lionel Shriver est plus subtile mais elle part de la même rage contre les (dys)fonctionnements de la société américaine. Son roman à charge, emporté, engagé, est aussi un redoutable page-tuner. Et en dépit de son sujet en apparence lourd et difficile, Tout ça pour quoi est une leçon de vie, à l’énergie et l’humour contagieux.

Lionel Shriver, Tout ça pour quoi (So much of that), traduit de l’américain par Michèle Lévy-Bram, Le Livre de poche, 571 p., 8 € 40