Une blonde, un bunker et Jakuta Alikavazovic

Jakuta Alikavazovic
Jakuta Alikavazovic

 

Jakuta Alikavazovic, une blonde, un bunker. Un roman singulier et intrigant, un diamant brut, quasi insaisissable. Il est des romans, comme La Blonde et le Bunker, que l’on garde en soi, et longtemps pour soi, jalousement. Qui demandent à être relus, repris, apprivoisés. Qu’on a peur aussi, disons-le, de ne pas savoir rendre, tant ils échappent pour une part, sont dans cette magie d’un indicible, le propre des grands textes. « Je me suis souvent demandé quelle vie menaient mes livres en mon absence », dit John, l’un des personnages du livre. La Blonde et le bunker se redessine en creux dans votre imaginaire, s’imprime et se grave, tant le mystère est son essence.

Deux intrigues croisées, d’abord parallèles, finiront par n’en faire qu’une : une histoire d’amour et une enquête. Des thèmes convenus, comme une manière de souligner la part d’héritage de tout roman contemporain, le fait que toute structure est filiation (roman — ou film — noir ici, roman d’amour), réécriture, reprise, transmission. Mais une manière, aussi, de suggérer que ce qui importe ce sont moins les intrigues — « On n’était pas, du reste, dans un roman d’espionnage » — que leur croisement, ce que l’une révèle de l’autre, comme John ou Gray ne sont rien sans Anna, et inversement. L’un dit l’autre.

Voilà le lecteur devenu enquêteur, à l’image de Gray qui cherche l’improbable et « dérivante » collection Castiglioni de Paris à Venise, selon le vœu posthume et abscons de John. La structure de La Blonde et le bunker est dite par cette collection : labile, savante, en perpétuelle métamorphose, comme chacun des personnages de cette histoire qui n’est complexe qu’en apparence, et fondamentalement dérive, fantasme et imaginaire. La collection, point de fuite du roman, « est fugitive, voire fuyante. » L’énigme n’est pas ici (ou pas seulement) hommage à un genre — le policier — mais le levier du désir de savoir, de connaître, autre nom de la création (John est écrivain, Anna photographe) comme de la lecture.

41P8+Z7jjwL._SX301_BO1,204,203,200_Tout est ici exposé — et l’on pense à une autre filiation possible, germée dans l’esprit du lecteur, peut-être de l’auteur, L’Exposition de Nathalie Léger, roman fragmentaire et puissant sur une femme caméléon, la Castiglione justement, et une collection. Que voit-on ? Que regarde-t-on ? Comment les récits deviennent-ils mythes, les femmes légendes (ce qui est digne d’être raconté), sur quoi leur mystère repose-t-il ? « Les histoires ont une vie propre ».

La Blonde et le bunker flirte avec les lisières, celles d’abord des villes que parcourt l’intrigue, véritable Fables du lieu : Paris et Beaubourg, où Gray rencontre Anna, « cet espace périphérique au cœur même de Paris », « frange » où l’« on pouvait s’exiler dans les marges, à la lisière de l’art et de la ville » ; Paris et, dans le XVIIIè arrondissement, le bunker où vit Anna et ses « espaces de transition » ou l’immense bibliothèque à laquelle John tente vainement de trouver un ordre ; Venise ; « des villes en voie d’extinction, que l’on ose à peine nommer, Venise, Paris, Londres, New York, anémiées par leur propre représentation, rongées par leur image comme par l’acide, et passées tout simplement ».

Mais ce sont aussi les lisières des âmes, la féminité mystérieuse d’Anna (« plus on l’approchait, plus elle semblait s’effacer, disparaître »), l’amour jamais fini entre Anna et John, Gray embarqué dans une histoire qui le dépasse, passion pour Anna d’abord, rapports mystérieux avec John qui lui lit des extraits de son prochain livre et, en mourant, lui lègue une ligne étrange, le chargeant de retrouver la collection Castiglioni, sans « lieu avéré ou fixe » qui « tirait son pouvoir de conservation précisément de cette absence. Elle circulait comme la rumeur ».

corps-volatils-2430282-250-400Ce sont, enfin, les lisières de la langue, via des dérives syntaxiques et effets d’écho (les néons, le blond plus ironique que vénitien des cheveux d’Anna qui devient voyage à Venise sur les traces d’une collection, le mythe d’Eurydice, la dérive imaginaire qui fait naître La Blonde et le bunker de pages de Corps volatils), et les parenthèses comme exploration des registres et sens : « Toutes les fois où je t’ai confié mes peurs les plus secrètes, les plus honteuses, j’ai pris soin (intonations, tournures, langage non verbal) de te faire croire (au moment même où je me mettais à nu, où je me sentais le plus vulnérable) que j’étais ironique. C’était ma façon à moi de me cacher ».

Le roman fait alterner recherches sur l’histoire de l’art et récit, autour d’une même question : « Doit-on considérer la perte comme une forme d’art ? ». C’est un point d’interrogation sur un testament qui contraint Gray à enquêter, ce sont les mystères d’une photographie qui permettent à John de retrouver la voie de l’écriture, c’est la faille profonde de cette histoire qui la fait progresser, autour de chapitres qui collectent et enquêtent, tentent de cerner des zones d’incertitudes.

Collection et Fusées — au sens baudelairien du terme — entre récit et poème en prose d’une densité bouleversante, exploration du « gène du film noir », La Blonde et le Bunker est un roman à part, singulier, entre « lieux communs et cachettes », pour reprendre le titre de l’un de ses chapitres. Il est fondamentalement ironique, si l’on définit l’ironie non comme un simple registre mais une manière d’être au monde, cette observation de son chaos fondamental, de ses lignes de faille. Ironique parce qu’il est dans la distance, depuis les lisières, qu’il est ce livre que John — pétrifié par la beauté d’Anna qui le laisse dans voix — a longtemps tenté en vain d’écrire, « un livre sur toi et sur la fin du monde, disais-je. La blonde et le bunker », qu’il est aussi ce livre que nous tenons moins qu’il nous tient : fuyant comme Anna — qui disparaît peu à peu de l’intrigue et pourtant présente dans les mots de Gray et John —, dérivant comme la collection Castiglioni, fatal.

Ce que John dit d’Anna vaut de La Blonde et le Bunker : « Mais ce que tu crées, toi, c’est de l’absence. Tu n’es nulle part. Après t’être glissée dans le vide que tu as brillamment mis en scène entre mes bras, (…) — après t’être créé une place, m’avoir creusé un manque là où j’ignorais qu’il y en eût un, tu n’as eu de cesse de t’effacer. Tu crées de l’absence, partout je trouve des traces de toi. Mais ce n’est jamais toi, jamais la présence pure que tu as été ce jour-là dans mes bras ».

Jakuta Alikavazovic, La Blonde et le bunker, Points, 2013, 216 p., 6 € 70

(une première version de cet article avait paru dans le Bookclub de Mediapart lors de la sortie du livre en grand format)

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