« Le problème avec la vérité est qu’elle relève souvent du cliché et de la banalité », écrivait Michael Cunningham dans Crépuscule (2012) — un roman de désir et de mort, dans un New York à « l’attrait cruel », « un foutoir comme l’était le Paris de Courbet », une ville « dangereuse » en ce qu’elle accentue les failles intimes et dérives individuelles.
Dans l’une des premières scènes de Crépuscule, des personnages traversaient Central Park de nuit, « le parc perdu dans son vert sombre », « infini enchevêtrement de beauté » et de noirceur, ce lieu central, l’essence de New York peut-être, en ce qu’il est « menace », « l’attente de quelque chose d’imminent ».
Comme une variation obsessionnelle sur le même thème, Snow Queen, le sixième roman de Cunningham, prend naissance dans ce « quelque chose d’imminent » qui ne peut advenir que dans Central Park. C’est là qu’une lumière apparaît à Barret Meeks, « elle était là. Une pâle lueur aigue-marine, diaphane, un fragment de voile, à la hauteur des étoiles, non, plus bas que les étoiles, mais très haut, plus haut qu’un vaisseau spatial flottant au-dessus de la cime des arbres. Elle semblait s’être déployée lentement, plus dense en son centre, s’effilochant sur les bords en une dentelle de spirales crénelées ». Barrett ne peut détacher ses yeux de cette lumière irréelle : est-ce une vision, un mirage, un fantasme, une pure illusion de ses sens, un message venu de l’au-delà ? « La lueur le regardait elle aussi. Non. Elle ne le regardait pas. Elle s’emparait de lui ».
Barrett est profondément bouleversé par la beauté de ce moment, il y voit — sans pourtant pleinement comprendre — une clé de son passé, de son présent et de son avenir : sa vie amoureuse tumultueuse, son quotidien peu glorieux, ses petits boulots, son emménagement chez son frère Tyler et Beth qui n’en finit plus de mourir d’un cancer, ses amitiés complexes, le deuil impossible de ses amants enfuis. Autour de cette vision inaugurale gravitent personnages et moments.
Comme la lueur dans Central Park, le récit se diffracte lentement, « plus dense en son centre », il est la traversée houleuse d’un quotidien qui ne répond pas aux idéaux de chacun, « la liste des impossibilités qui se sont quand même produites », la difficulté d’aimer et partager cet amour, une quête de transcendance à travers l’art et le désir. Se trouver, aider l’autre, avec, au centre du roman, la perte (de soi, d’autrui, de ses illusions).
Les visions sont des réponses.
Les réponses impliquent des questions.
À travers le destin de quelques personnages, c’est l’Amérique de Bush — « le pire président des États-Unis » — qu’écrit Michael Cunningham, une Amérique désenchantée, désunie et pourtant en quête de sens, dans l’attente de « quelque chose d’imminent ». Tyler suit la réélection de ce « vil président qui croit que l’Afrique est un pays et non un continent, qui abat des loups depuis un hélicoptère » ; qui « n’a pas seulement tué des multitudes, et assassiné l’économie, il est aussi un personnage fabriqué, l’émanation obtuse du privilège protestant, reprogrammé en fermier texan dévot. C’est une arnaque, toute de cupidité et d’illusions, c’est la caravane du Dr Miracle qui parade en ville avec des traitements ridicules ». Mais les Américains ont besoin de croire en « quelque chose », ils se laissent berner, avant qu’un autre candidat, quelques années plus tard, incarne pour un temps cette « lueur » qui bouleverse nos existences quand on est capable de l’apercevoir.