De l’inquiétude

Je suis d’un naturel inquiet. Dans mon premier roman, Paris s’émiette et fond sous une pluie corrosive. Dans mon deuxième roman une jeune femme disparaît comme si ce n’était rien, comme si c’était facile et évident de disparaître, comme si au fond c’était la permanence, le scandale – et non les ruptures qui nous dévient de nous-mêmes. Dans le troisième, des œuvres d’art se dégradent, se transforment : des images bien aimées, à titre privé ou collectif, deviennent irregardables.

Que ton cri ne soit plus l’appel qui séduit et enrôle, mais simplement la voix qui t’exprime tout entier. (Rilke, Septième élégie)

L

orsque Rainer Maria Rilke écrit, il ouvre. Que ce soit le ciel et ses archanges qui ne comprennent rien. Que ce soit le fruit enraciné, la superbe réponse qui ne se donne en éclosion uniquement lorsque est prête la saison et qu’elle s’exprime, enragée, en ouvrant le volet des maisons basses. Le Printemps auscultera la prose comme Rilke ouvre (déchire ?) la chair qui tient les dents. Le Printemps dézingue la poésie.

Le 13 février dernier disparaissait le poète Jacques Sivan. Avec Vannina Maestri et Jean-Michel Espitallier, il avait créé en 1989 la revue Java. Ce texte écrit par Jean-Michel Espitallier poursuit l’hommage de Diacritik à Jacques Sivan initié par un article d’Emmanuèle Jawad autour de ses écritures motléculaires.

Un livre ne commence pas – absence de commencement, une écriture sans début ni fin. Livre déjà commencé, déjà commencé d’être écrit. Non dans l’existence de l’écrivain, ses expériences, son enfance heureuse ou malheureuse, ses pensées, bêtes ou géniales, mais dans quelque chose en lui, un ailleurs à travers lui ouvert à l’absence de commencement, ouverture sans bord, illimitée – qui ne serait que cela, ouverture, vide désert, béance sans lieu, sans espace.

à Michel Butor

Tu es mon dernier père vivant. Tu sais peut-être que David Bowie vient de mourir, en ce début d’année, deux jours après son soixante-neuvième anniversaire, mais il n’était pas vraiment pour moi un père, plutôt un grand frère & demi-dieu lointain, inaccessible dans une sorte d’Olympe. Il ne me reste que toi.

Derrida analyse le fait que l’écriture est un des refoulés de la philosophie, l’extérieur auquel la tendance métaphysique qui traverse l’histoire de la philosophie n’a cessé de s’opposer, mais contre lequel, en même temps, elle se construit (« l’histoire de la vérité, de la vérité de la vérité, a toujours été (…), l’abaissement de l’écriture et son refoulement hors de la parole ‘pleine’ »). Il y aurait une ambivalence fondamentale de la philosophie, une ambivalence dont la philosophie serait indissociablement la négation.