Après Bowie, par Frédéric-Yves Jeannet

David Bowie1.

 

 

La vie après Bowie est plus difficile encore qu’après Jésus-Christ, même pour les gens du Telegraph c’est dire — qui dans ma jeunesse ne le mentionnaient que du bout des lèvres. J’ai été moi aussi “a British suburban teenager in the 1970s”, il a été pour moi aussi “the only musician of whom I have ever been a true fan”, le seul artiste même, et j’aurais pu écrire certains des témoignages cités dans leur article, tel : “I never even imagined a word without Bowie in it”, que j’aurais formulé un peu autrement :

“Ce deuil, partagé par tant d’autres, est sans doute, pour cette raison même, le plus inexprimable. Il faudra pourtant que je le tente, que j’y parvienne, car ma plus forte raison d’écrire a toujours été de dire ce qui ne pouvait pas l’être ou ne l’avait pas été, ce que je ne parvenais pas à dire. Il m’accompagnait tous les jours depuis que je l’avais entendu la première fois chez Mona, à Londres, il y a quarante-sept ans, peu après l’alunissage d’Apollo XI (mais la chanson avait été écrite avant), et je n’avais pas imaginé qu’il me faudrait un jour marcher sous le Soleil ou sous la Lune sans qu’il vive les mêmes instants quelque part sous le même ciel.”

J’avais d’ailleurs griffonné ce paragraphe bien avant de trouver cet article sur le web. Mais si la journaliste du Telegraph m’avait interrogé et que j’avais répondu ça, elle aurait sans doute trouvé ce paragraphe redondant et l’aurait efficacement résumé comme plus haut: “I never even imagined a world without Bowie in it.”

Sans titre2.

 

 

“I don’t have a plane” disait Bowie pour justifier ses revenus, ce qu’il en faisait, et j’ai toujours trouvé ce raccourci lumineux. Il voulait dire aussi, bien sûr, qu’il n’avait pas non plus de fusée pour aller sur Mars, sur la Lune, qu’il avait pourtant si bien explorés, décrits, jusqu’à Blackstar même, jusqu’au bout. Il ne donnait pas d’explication, mais des éclaircissements parfois, le contexte. Ce qu’il faisait de son argent, il ne le disait pas, mais il avait vécu l’après-Guerre européenne, il économisait pour ses enfants, c’est ce qu’il disait: ne pas les laisser désemparés. Il a élevé seul ou presque son fils aîné. Il me plaisait comme être humain, pas seulement comme artiste éthéré dans son Olympe, ce qu’il n’a jamais été. Mark Spitz dit qu’il passait une bonne part de son temps, dans sa maturité, à convaincre les gens que c’était bien lui, oui, mais qu’il n’y avait pas de problème, qu’il était mortel & flawed, comme tout le monde. Dieu tombé sur la Terre avait acquis l’humilité que peinent certains humains à avoir.

Depuis août 1969 je l’écoutais, je n’avais pas imaginé qu’il faille un jour vivre dans un monde sans lui, où il ne serait pas, ni marcher sous le Soleil ou sous la Lune, non, sans qu’il vive les mêmes instants quelque part sous le même ciel. Ce deuil, partagé par tant d’autres partout, est sans doute, et pour cette raison même, le plus inadmissible. Il faudra pourtant que je parvienne à le dire. Je savais certains lieux où il allait, à NY, n’ai jamais cherché à le rencontrer ni même le croiser, l’ai vu une seule fois en concert, à 20 mètres, à NY, pour ses 50 ans, en 1997 : je ne voulais pas tomber foudroyé sous le regard de mon Dieu.

The soundtrack of my life. J’espère lui survivre encor un an, car j’ai un livre à finir, ce qui n’est pas gagné : Duras n’a survécu que deux mois et demi à Mitterrand. Loin de moi l’idée de comparer DB et FM, et plus loin encore celle de me comparer à MD. Je me souvenais qu’ils étaient morts à quelques semaines d’écart, mais j’ai dû googliser les deux pour savoir lequel était mort le premier: j’avais vaguement espéré que ce fût Duras, pour pouvoir me comparer plutôt à Mitterrand ;-)

3.

 

 

Ce petit film de 1969 est très important pour moi : il m’a fait découvrir d’un coup, en août 1969, à Londres, la voix & la présence de Bowie. Il n’a cessé depuis de m’accompagner, all the days of my life. C’est toujours le cas aujourd’hui, trente-neuf jours après sa mort, et le sera encor lorsque j’aurai fini ce texte, et sur mon lit de mort. Saurai-je vivre sans lui en même temps ni espoir désormais de recevoir un jour un mail de lui et de m’évanouir sur-le-champ comme Anne-Sophie Tschieg recevant un like de Pierre Michon, that is the question, comme on dit.

bowie-space-oddityIl m’accompagnait depuis que j’avais entendu la première version de Space Oddity à Londres, chez Mona, il y a quarante-sept ans. Lorsque je me suis installé dans cette ville, fin octobre 1975, je n’ai cessé de le réentendre, de découvrir tant d’autres chansons. Je n’avais pas imaginé qu’il me faudrait un jour marcher sous le Soleil ou sous la pluie, sous la Lune, sans qu’il soit là quelque part à veiller sur nous, les humains. Ma première raison d’écrire, la seule gratification que j’en retire parfois, est précisément de parvenir à formuler ce qui ne semblait pas pouvoir l’être ou le l’avait pas encore été, ce que je ne pouvais surmonter faute de parvenir à l’exprimer.

Je vis désormais dans un monde sans dieu. On ne fait de vieux os qu’en se ménageant. Je ne regrette pas d’avoir vécu ma vie par les deux bouts, d’en avoir obtenu comme lui l’intensité maximale, l’incandescence, l’éclair. Il m’aura donc fallu 35 jours pour commencer d’écrire dans l’ère d’après-Bowie, après ce mois de deuil profond. Cette mort d’un seul homme m’a affecté autant que celle de 130 innocents à Paris le 13 novembre 2015. J’ai bien conscience d’écrire ici quelque chose qu’il vaudrait mieux pouvoir taire, qu’on ne supporte pas que les autres disent même si on l’a pensé aussi, si on ne s’interdit pas de le penser. Depuis sa mort, j’ai l’aiguë sensation qu’il ne me reste plus guère de temps à vivre. Allez m’expliquer ça, vous qui savez. Lors du massacre des innocents, à Paris, j’ai pleuré, ça m’a tellement rappelé le 11 septembre 2001 que nous avions vécu en même temps que Lui à NY. Mais pas à l’aube du 11 janvier où j’ai appris la mort de Bowie qu’on croyait immortel, là ce fut un saisissement, une stupeur sans mots, sans larmes. L’amère réalisation que c’était forcément vrai puisque Duncan Jones, son fils, l’avait confirmé sur Twitter. Que Dieu, ce mortel, était mort, comme Nietzsche l’avait vu avant la lettre, en se trompant de quelques années. Pendant les neuf ans que j’ai passés à New York à quelques centaines de mètres de chez lui, lorsque la pluie battait aux carreaux de ma fenêtre, sur l’île Dollo, je songeais qu’au même moment elle tapait sur les carreaux de la cuisine de son penthouse de Nolita (pardon pour ce triple génitif, je n’ai pas pu faire mieux). Do the Dead concern themselves with the affairs of the living ? s’est-il demandé à Berlin. Je pense à ça, à lui, et c’est aussi ce que je me demande et espère sans espoir.

Frédéric-Yves Jeannet
Mexico, 28.02.16

pour Angélica, Mathieu et Juan Ángel,
Ariane & Clément, Aurélia,
Hugo & Clara, Nadia et Denis Jeannet