Madeleine Project : une vie minuscule en séries de 140 caractères, « à la recherche du temps vécu »

Madeleine Project © Clara Beaudoux et éditions du sous sol

Madeleine Project est disponible en accès libre depuis samedi dernier, dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour« . Inventaire mené sur Twitter, sous forme de reportage photo légendé en 140 caractères, l’enquête de Clara Beaudoux était devenue un livre aux éditions du sous-sol en mai 2016. C’est ce livre, retraçant les deux premières saisons du Madeleine Project que les lectrices et lecteurs peuvent (re)découvrir en suivant ce lien.

Comment dire une vie, qu’elle soit célèbre ou anonyme, comment saisir l’épaisseur romanesque qui tisse le quotidien, comment tenter de raconter depuis les traces laissées et les archives du temps ? Nombreux sont les écrivains à avoir proposé des formes singulières aux vies, parallèles, minuscules, imaginaires, etc.

La saisie proposée par Clara Beaudoux avec Madeleine Project est née d’un hasard — la journaliste est devenue, en juillet 2013, la locataire d’un appartement qu’avait occupé Madeleine et la cave (n°16) n’avait pas été vidée, elle débordait de valises, cartons, objets hétéroclites et archives minutieusement classées — et d’un réseau social qui propose un nouveau type de récit à qui sait s’en saisir : 140 signes, accompagnés d’une ou plusieurs photographie(s), des fils de tweets si besoin pour former un paragraphe ou même un chapitre, et, ce dont Clara Beaudoux va toujours plus jouer au cours du projet, une interaction possible avec d’autres twittos. La cave, laissée en l’état et oubliée lorsque l’appartement a changé de locataire, était fermée. Il a fallu deux ans à la journaliste pour se décider à l’investir, après avoir brisé son verrou.

Madeleine Project, ouverture
Madeleine Project © Clara Beaudoux et éditions du sous sol

Peu à peu Clara Beaudoux dévoile donc ce que Madeleine avait entreposé dans sa cave et que son dernier héritier, son filleul qu’elle a contacté, ne veut pas récupérer. Là des objets (papeterie, draps, serviettes, pinceaux, etc.), des cartes postales, des magazines, des lettres. L’inventaire prend la forme d’un feuilleton depuis le sous-sol, photographies légendées, hashtag #Madeleineproject. Il ne s’agit pas seulement de satisfaire une curiosité (même si elle est évidemment présente à l’ouverture de chaque valise ou, pour nous, à la découverte de chaque tweet) mais bien de sortir une vie anonyme de l’oubli, de la rendre au temps, celui de la série et du quotidien. L’infra-ordinaire dévoilé par le feuilleton est celui de toute vie, sa banalité et ses moments épiphaniques, un infime concentrant l’intime.

Écrire la vie de cette femme anonyme, morte peu avant de devenir centenaire, une femme qui a traversé le siècle, revient donc d’abord à explorer une cave et surtout à se lancer, « à la recherche (non du temps perdu) mais d’un temps vécu, de fragments d’une mémoire traversée par l’histoire  ». Et le plus fascinant dans le projet est sans doute sa part de laboratoire d’écriture et enquête : sous les yeux du lecteur (puisque le livre reproduit les tweets tels qu’ils ont été postés), des interrogations sur la légitimité de cette idée (de quel droit tout exposer ?), sur la manière, parfois sur des objets abandonnés dans la cave dont on se demande bien quelle est leur fonction ; et en regard, l’engagement de plus en plus direct des premières lectrices et lecteurs (spectatrices et spectateurs ?) du projet, suggérant des solutions aux énigmes, postant des photos de leurs réalisations des recettes de Madeleine, des cartes postales ou clichés de ses lieux de vacances ou se lançant eux-mêmes dans des enquêtes généalogiques. « Son histoire devint une histoire entre eux, elle et moi ». Madeleine Project est bien un laboratoire, d’une nouvelle forme de récit, fragmentaire et à ciel ouvert.

Le feuilleton bouleverse les strates de temps : le passé est ressuscité, et qui plus est sous la forme si contemporaine et en prise avec l’actualité de tweets, comme un feuilleté quotidien. Le passé revient, à travers la découverte de photographies conservant la trace de paysages enfuius, de cartes de rationnement et bons d’achat durant la guerre, d’une carte d’électrice datée de 1945, année du droit de vote enfin concédé aux femmes. Ce sont aussi des publicités anciennes dans les journaux que gardaient Madeleine, témoignant de structures sociales et matriomiales que l’on espére révolues, ce sont ces coupures de presse qui évoquent l’affaire du Rainbow Warrior, Coluche, le Minitel, la mort d’Italo Calvino. C’est aussi le futur vu depuis le passé, dans le vertige du futur antérieur, comme sur ce dessin imaginant les voyages de noces de l’an 2000 :

Madeleine Project est une série, se dévoilant en saisons (5 en tout, même si seules les deux premières sont reproduites, telles quelles, dans le livre) et journées (comme autant d’épisodes). Récit sériel, le livre est aussi une approche singulière de la littérature comme infra-ordinaire, comme matériau donné et réinvesti (en ce sens, la cave ouverte reprend et inverse le motif des manuscrits trouvés dans des armoires du XVIIIe siècle), comme exposition. Twitter, terrain de cette exposition, ajoute la contrainte formelle et presque oulipienne des 140 signes, du cadre fixe donné à chaque fragment et la richesse infinie de la cave de Madeleine achève de rendre la série passionnante, tout ensemble enquête, vie singulière dans une trame collective et métarécit.

Madeleine Project © Clara Beaudoux et éditions du sous sol

Qui était Madeleine ? née en mars 1915 à Bourges, morte peu avant de devenir centenaire, cette femme d’abord simple silhouette anonyme s’incarne et se révèle singulière, indépendante, aimée de tous ses voisins, ancienne institutrice, passionnée de voyages. Sa vie singulière croise la grande Histoire — et Clara Beaudoux aime que ce soit une femme qui permette ce dévoilement de l’un par l’autre.

Madeleine Project © Clara Beaudoux et éditions du sous sol

Enfin le projet se voit matérialisé et figuré par toute une série d’objets trouvés dans la cave qui en sont le commentaire sous forme de clins d’œil : Madeleine conservait des cartons entiers d’anciens numéros d’Historia, elle possédait un exemplaire de La Recherche proustienne, en écho à son prénom, et la cave recelait même des moules à madeleines.

On regrettera quand même la platitude des tweets qui a pour seul mérite de laisser tout lecteur imaginer ce que cette matière exceptionnelle aurait pu offrir. Pour autant, c’est bien un double portrait kaléidoscopique qui se construit sous nos yeux, celui d’une femme qui a elle-même archivé sa vie, celui de Clara Beaudoux en miroir, au point que la couverture du Madeleine Project joue d’une hybridité auteur/sujet. Qui de Madeleine ou Clara Beaudoux a voulu et produit ce récit. Le matériau a été pensé (et souvent classé) par Madeleine, Clara Beaudoux lui donne la forme d’une série (avec une valise fermée dont elle promet l’ouverture comme cliffhanger), d’un journal de bord jouant de la plasticité formelle « du documentaire, de la littérature et de la fiction », d’un album de photographies (avec ses choix, ses silences volontaires, tout n’est évidemment pas exposé), d’un reportage et récit : « mon enquête, et ma présence dans son absence ».

Clara Beaudoux, Madeleine Project, éditions du sous-sol, mai 2016, 288 p., 18 € — Lire l’intégralité du livre publié aux éditions du sous-sol

L’édition présentée comme intégrale du Madeleine Project, parue en novembre 2017 — de fait les quatre premières saisons — est disponible au Livre de Poche (640 p., 16 € 90). Les saisons 3 à 5 peuvent aussi être découvertes sur le site du projet, ainsi que les recettes de cuisine de Madeleine.