Wendy Guerra : A Cuba, « la vie privée est comme l’hiver ou la neige, juste une illusion » (Un dimanche de révolution)

Wendy Guerra (DR)

Un dimanche de révolution, cinquième roman de Wendy Guerra traduit en français, s’articule autour d’une triple question identitaire : qu’est-ce qu’être une femme ? qu’est-ce qu’être écrivain aujourd’hui ? qu’est-ce qu’être Cubaine ? chacune de ces interrogations devant, bien sûr, être entendue comme indissociable des deux autres. Wendy Guerra est une virtuose du croisement de territoires qu’ils soient génériques, géographiques ou artistiques, en proie à ce que sa narratrice nomme « la maladie de Cuba, qui consiste à faire atterrir une réalité dans l’autre ».
Diacritik a rencontré Wendy Guerra la semaine dernière pour un grand entretien, traduit de l’espagnol par son éditrice française, Juliette Ponce, qui nous explique également pourquoi elle a été séduite par ce roman.

Cleo, figure centrale d’Un dimanche de révolution, est une poétesse et écrivaine cubaine, dont l’œuvre trouve peu à peu une reconnaissance internationale, partout sauf dans son île où l’artiste demeure traquée et surveillée. Mais malgré sa solitude et son isolement, ce sentiment terrible de ne plus dialoguer qu’avec elle-même, Cleo refuse de quitter La Havane. « Ils ne peuvent pas m’expulser de l’île que je suis », écrit-elle dans l’un de ses recueils poétiques publiés en Espagne, une affirmation qui est un double manifeste, littéraire comme ontologique. Pourtant Cleo se sent bien seule à Cuba : elle a passé un an prostrée dans son lit, enfermée dans le deuil impossible de ses parents, morts dans un supposé accident de voiture, de fait un assassinat politique maquillé. Nombre de ses amis ont choisi l’exil, en Amérique du Sud ou ailleurs, « loin d’une Cuba interdite l’exil, qui les poursuivait où qu’ils aillent ».

Cleo est doit lutter pour sortir du mutisme et d’une forme d’aphonie : « Il n’y a certainement que moi pour me sentir seule à La Havane aujourd’hui. Je vis dans cette ville peu respectueuse de la vie privée, intense, insouciante et dissipée, où l’intimité et la discrétion, le silence et le secret, tiennent du miracle, ce lieu où la lumière te trouvera dans ta cachette. Ici, se sentir seul signifie peut-être que l’on a vraiment été abandonné ».
Cuba est donc doublement insulaire, par sa géographie (à l’image de La Havane, « une cuvette de sel entourée d’eau de tous côtés ») comme par l’isolement qu’elle impose à tous ceux qui exercent une forme de rébellion contre son système politique et social. Cleo se trouve dans la position paradoxale d’être une dissidente malgré elle, ainsi désignée par le régime. Elle est prise dans l’entre-deux impossible d’un besoin d’ailleurs et de la nécessité de rester en ce lieu auquel tout la ramène, véritable aimant, malgré tous les voyages que ses bourses et prix littéraires lui permettent de faire en Europe ou à Mexico.

N’est-elle d’ailleurs pas de facto ailleurs, elle à qui l’art permet de « voler, de voyager seule, de naviguer libre » ? Et comment quitter ce lieu si beau (et pourtant en plein « naufrage »), ce « paysage, l’odeur des mangues trop dures, la fureur de la mer qui s’entête à forcer les limites du mur, le désir frénétique des hommes buvant du rhum pour se calmer dans les coins sombres. Ici la réalité est trop forte pour te laisser croire que tu as le rôle principal… Je disparais… Ma seule mission est de l’épier pour la raconter ».

Le quotidien déjà complexe de Cleo va être profondément bouleversé, moins par la visite de Sting et de sa femme Trudy — « A Cuba, tout est possible, il ne faut s’étonner de rien ») — que par celle d’un acteur hollywoodien célèbre, Gerónimo Martínes, qui veut l’interroger parce qu’il a pour projet de tourner un film sur son père. C’est ainsi que Cleo apprend qu’une part de son passé lui a échappé, que son père biologique n’est pas celui qu’elle croyait. Sa quête sera dès lors de tenter de recomposer une « vie tacitement mienne et à la fois étrangère », enfermée « dans un socialisme (où) personne ne connaît le passé qui l’attend », dans une île où la seule liberté possible est celle des corps, où l’on demeure « sans innocence possible ».

« Comment pourrais-je vivre dorénavant, avec ce manque d’intimité, en traversant ce long plan autofictif, partageant ma vie avec tout un chacun et personne ? ». Le tour de force du roman de Wendy Guerra est de parvenir à articuler vie intime et perspective politique, réflexion sur la littérature contemporaine et ancrage dans une Cuba dont elle donne une description au scalpel, d’ainsi conjuguer avec une puissance infinie, et sans jamais réduire les paradoxes, plan large et focale serrée, réalité et poésie, portrait de femme et fresque politique.

Wendy Guerra, Un dimanche de révolution (Domingo de Revolución), traduit de l’espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éd. Buchet Chastel, 2017, 214 p., 19 € — Lire un extrait

 

Bonus : Wendy Guerra évoque pour nous les ateliers d’écriture de Gabriel García Márquez qu’elle a suivis et son rapport à l’écrivain, l’un des personnages d’Un dimanche de révolution. Entretien réalisé le 18 septembre 2017, traduction de l’espagnol par son éditrice, Juliette Ponce :