Paul Otchakovsky-Laurens ou la littérature, mode d’emploi

Paul Otchakovsky-Laurens

« J’entretiens un rapport assez distant à la mélancolie » confiait, il y a quelques semaines, Paul Otchakovsky-Laurens à la sortie de son film Éditeur, alors considéré comme reviviscence d’un homme et désormais, depuis cet accident de voiture qui lui ôté la vie en Guadeloupe cette nuit, à tenir comme son lumineux et confiant testament. Car si la mélancolie et une puissante tristesse traversent et soulèvent chacun depuis l’annonce de son brutal décès, ce sentiment même de mélancolie n’affectait que peu cet éditeur qui, dans les 40 dernières années, a su définir l’un des plus beaux catalogues de la littérature française de la fin du 20e siècle et du début du 21e. P.OL., comme on l’appelait (terrible passé) et comme il figurait sur les couvertures de la maison qu’il avait fondée à la fin des années 1970, n’était pas un éditeur comme un autre. P.O.L. n’était pas seulement un brillant éditeur. P.O.L. était un des visages les plus ardents du contemporain : il était un des artisans les plus accomplis de l’écriture contemporaine, celui qui avait inventé, au quotidien, la littérature comme mode d’emploi.

Pourtant, rien ne prédestinait le jeune Paul Otchakovsky-Laurens à être l’éditeur de Perec, Duras, Jean Rolin, Marie Darrieussecq, Claude Ollier, Olivier Cadiot ou Célia Houdart. C’est même plutôt sous le signe de cette mélancolie qu’il s’est toujours refusé que P.O.L. est né le 10 octobre 1944 à Valréas dans le Vaucluse. Mais à sa naissance, Paul n’a que deux lettres : P.O. comme un lipogramme qui s’ignore. Car ce fils du peintre Zelman Otchakovsky et d’Odette Labaume, professeur d’humanités, ce descendant d’une famille juive de la Bessarabie, ne vit que peu avec ses parents. L’enfance se place sous le signe de la mort violente du père, emporté par une crise cardiaque alors que P.O. n’a que quelques mois. Il est alors élevé par une cousine de sa mère, Berthe Laurens qui l’adopte et lui donne Laurens pour finir de composer son nom. Paul Otchakovsky-Laurens est alors comme une seconde fois né à lui-même.

Comme parti conjointement à la conquête de lui-même et des choses, il grandit ainsi à Sablé-sur-Sarthe puis accomplit ses études secondaires au lycée Sainte-Croix à Neuilly avant de se tourner vers des études de droit. Mais l’idée de devenir avocat ne fait pas chemin en lui et progressivement le jeune homme commence à fréquenter la cinémathèque d’Henri Langlois puis le milieu cinéphilique plus largement : son destin est alors celui de critique de cinéma, tenté de passer derrière la caméra. Dans les années 1960, il commence ainsi à collaborer à différentes revues de cinéma comme Jeune Cinéma emmené par Jean Delmas et participe activement à la fédération Jean Vigo des ciné-clubs. Mais il lui faudra attendre près de 50 ans pour réaliser Sablé-sur-Sarthe, Sarthe, son premier film où il reviendra, sans nostalgie, sur ses années de formation qui portent le voile obscur et trouble du deuil, du silence imposé. Comme si le cinéma était pour Otchakovsky-Laurens la formule la plus libre de l’expression d’une tristesse qu’il a toujours voulu refuser, ne la laissant jamais entrer au seuil de sa vie.

Mais c’est au début des années 1970 qu’ayant définitivement renoncé au droit que P.O.L. va progressivement l’acronyme que l’on connaît et qu’il va délaisser la robe d’avocat au tribunal pour défendre autour d’une table de grands lecteurs d’une maison d’édition les manuscrits et les auteurs qui lui tiennent à cœur. Car, pour P.O.L., comme il le dira souvent par la suite, la littérature figure ce qu’il a pu vivre, une forme constante de trouble, de mise en péril, de mise en danger. Refusant toute nostalgie, l’homme ne sera jamais tourné vers le passé mais vers l’exploration continue de formes neuves qui permettent d’offrir finalement une double postulation de l’écriture : une puissance d’écriture qui questionne la possibilité de l’écriture à écrire mais aussi bien une puissance sensible du monde, sa lente revenue et revie à soi. Car P.O.L. arrive dans le paysage des années 1970 dans une littérature dominée par le « Nouveau Nouveau Roman » et par l’effervescence formaliste de Tel Quel. Il n’y a à la vérité comme plus de littérature possible, comme aucune issue, comme si la forme avait enfermé le livre dans un vide de monde. P.O.L., en créant sa maison, saura donner, comme Jérôme Lindon à l’époque également chez Minuit avec Eugène Savitzkaya, un nouveau départ à la littérature d’alors.

Il créé alors, sous la bienveillance d’Henri Flammarion, la collection « Textes » chez Flammarion où il se met en quête de cette double postulation d’une écriture capable de sortir chacun du formalisme carcéral régnant d’alors. Mais c’est en fondant en 1977 chez Hachette la collection « P.O.L. » où Paul se dédouble en toutes lettres, qu’il trouve alors véritablement sa voie. Il édite alors l’opus magnum de Georges Perec, La Vie mode d’emploi qui remporte dans la foulée le prix Médicis en 1978. Le titre du vaste roman de Perec n’est à l’évidence pas uniquement à tenir comme celui de Perec mais peut se tenir, plus largement, et comme flottant au vent, comme le porte-étendard et la devise lumineuse et chaleureuse d’une littérature en quête de vie dont l’éditeur pourra, avec modestie et discrétion, affirmer les modalités, la méthode coite pour parvenir à retrouver cette vie contre toute tristesse.

POL et sa marionnette filmique

Mais comme toute entreprise éditoriale, P.O.L. se heurte très vite aux aléas financiers et aux manques de best-sellers continus exigés alors par Matra, actionnaire majoritaire d’Hachette. P.O.L. quitte le groupe pour fonder en 1983 sa propre maison, trouve la couverture blanche pelliculée qui, dans les années 90, deviendra ce papier cannelé comme une madeleine de Proust, appose son sigle P.O.L. bientôt surmonté de trois points tout sauf suspensifs et reprend une activité éditoriale. Il devient en l’espace de 10 ans l’un des éditeurs les plus remarquables du contemporain qu’il ne fait pas qu’éditer mais que par l’audace de ses choix il suscite indirectement. S’il s’est toujours plus ou moins refusé à publier des essais ou des collectifs sur les auteurs de sa maison, P.O.L. offre un catalogue double, génériquement prolixe : tout d’abord, romanesque. Si Perec a pu être le parrain de sa maison, Duras en sera assurément la marraine puisque dès 1985, après le succès mondial de L’Amant chez Minuit, elle confie à P.O.L. l’un de ses plus beaux récits, celui de La Douleur. Le succès est là aussi immédiat et permet à P.O.L. de pouvoir voir venir et éditer à long terme. Avec Duras, les succès s’enchaînent au fil de titres qui ne sont en rien innocents mais témoignent comme toujours chez P.O.L comme chez tout grand éditeur d’une poétique mate, celle du revivre. La vie matérielle ou encore Outside : tels sont les quelques titres donnés par Duras qui, après la violente rupture avec Lindon au début des années 1990, restera fidèle à P.O.L. en lui confiant jusqu’à son dernier livre (supposé), C’est tout.

C’est qu’indéfectiblement, P.O.L. apparaît pour ses auteurs plus qu’un éditeur : il est le passeur bienveillant d’une écriture qu’il cherche à accompagner sans forcer dans une direction ou une autre. C’est l’éditeur bienveillant de la libre venue de l’écriture à elle-même, le compagnon tacite des heures noires laissées à la douleur d’écrire. Dans un entretien qu’il nous avait accordé il y a quelques années, P.O.L. nous avait dit combien il lui importait de ne pas intervenir dans l’écriture, de la laisser éclore et de se donner comme le gardien fidèle de l’œuvre et son défenseur le plus ardent. C’est ce qu’il dit encore à travers Éditeur son film sorti il y a peu où il revient sur son enfance condamnée au silence, où il avait interdiction de parler. L’éditeur devient avec P.O.L. celui qui écrit avec les yeux, celui dont la bouche ne fait pas œuvre mais sait appuyer l’œuvre qui vient.

À ce titre, ce dont chacun témoigne tour à tour, P.O.L., comme Lindon, fut l’un des éditeurs qui mettait à cœur de lire les manuscrits qu’il recevait. Dans son vaste bureau, rue Saint André des arts, s’amoncelaient des piles de manuscrits qui attendaient d’être lus, qui étaient lus, qui étaient lus longuement et annotés patiemment, qui recevaient chacun, parfois à plus d’un an de distance tant la masse de textes était considérable, une réponse circonstanciée et toujours bienveillante par laquelle chaque auteur se voyait expliquer ce qui avait séduit l’éditeur et ce qui devait être à son sens amélioré. À l’heure d’une industrialisation et d’une systématisation presque fordienne de l’édition, la patiente et attentive lecture de P.O.L. pouvait surgir comme une provocation, une puissante résistance au commerce et un sens aigu de l’écriture : comme un devoir à accomplir. Comme s’il avait fait vœu de littérature.

Au fil des années et des rencontres, le catalogue romanesque de P.O.L. vient prendre une ampleur qui le fait rivaliser avec les plus grandes maisons. Citons ici les tonitruants triomphes de Truismes de Marie Darrieussecq qu’il découvrit alors qu’elle n’était qu’une étudiante de Francis Marmande, de l’ensemble des récits d’Emmanuel Carrère qu’il a publié avec La Moustache dès ses débuts ou encore des romans de Charles Juliet, Martin Winckler ou Nicolas Fargues. Parallèlement, son catalogue se tisse aussi bien d’écritures qui réinventent une littérature du sensible avec la réédition massive des premiers Claude Ollier et ses derniers puissants cycles entre récit et poème, les beaux romans de Célia Houdart comme Célia Houdart, Christine Montalbetti qui fait paraître Trouville Casino ou encore les récits magistraux de Jean Rolin sillonnant le monde comme P.O.L. les écritures. À ce premier catalogue vient s’adjoindre un second, aussi riche mais moins en lumière, celui de poésie. Car P.O.L. est là aussi l’un des éditeurs de poésie parmi les plus remarquables de ces quarante dernières années : qu’on cite ici les Histoires de la littérature récente d’Olivier Cadiot, l’ensemble des textes de Pierre Alféri, les draps du poème que tourne et retourne Anne Portugal ou encore les poèmes de Jacques Dupin et Marc Cholodenko. Comme si les grands succès de librairies des uns permettaient pour P.O.L. d’accompagner les œuvres plus discrètes des autres et de les faire éclore tour à tour.

Mais P.O.L., c’est aussi indéfectiblement, comme un fil nu et noir qui se tisse derrière tous les romans et les poèmes, le cinéma. Il fut ainsi le dernier grand éditeur de Serge Daney, celui à qui le critique confia des œuvres majeures comme Providence ou la maison où Daney trouva à fonder sa dernière revue, plus que jamais vivante : Trafic. De cette revue non de cinéma mais de cinéphile, qui veut littéralement revoir les films, P.O.L. déploie une collection du même nom où le cinéma devient le seul grand lieu de réflexion pour l’éditeur. Comme si le cinéma ne quittait pas la vie de l’éditeur, était sa chambre obscure et sa scène impossible à laquelle il allait peu à peu revenir, à la fin de sa vie comme il faut à présent le dire. Le cinéma était donc, comme le disait Ruskin, sa ligne de fatalité : le désir premier et l’image dernière d’un éditeur qui refusait d’écrire mais qui voulait se dire sans mot.

Paul Otchakovsky-Laurens

2009 et c’est son documentaire déchirant et vibrant, Sablé-sur-Sarthe, Sarthe où l’éditeur revient enfin sur cette enfance sans mots, sur cette adoption violente, où les voix de Camille Laurens et Marie Chaix accompagnent la marionnette de Paul dessinée par Gisèle Vienne. 2017, et c’est Éditeur, son dernier film qui donnait enfin la parole à l’éditeur, comme un accomplissement dans un parcours si riche et comme une clôture involontaire et infinie par laquelle l’homme termine sans le savoir sur une autobiographie joueuse mais désormais noire.

À l’heure où la nouvelle de sa mort fait tenir chacun dans la sidération, demeure avec Paul Otchakosky-Laurens la puissance d’une vision éditoriale de la littérature où forme et vie s’entremêlent pour venir essayer de conjurer la mélancolie qui vient, pour tenter de faire taire cette phrase de Van Gogh qui pourrait surgir en voyant désormais une couverture estampillée P.O.L. : « La tristesse durera toujours ».